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1944.09.25.De Worms et Cie.Note sur les Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime

CopieI - Le [22] juin 1940, jour de l'armistice franco-allemand, les Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime (Worms & Cie), au Trait (Seine inférieure) avaient notamment sur cale les deux sous-marins "La-Favorite" et "L'Africaine", la première de ces unités étant à quelques mois de son lancement et de son achèvement.Au cours des journées précédant cette date, la direction des Chantiers a vainement essayé de provoquer les ordres des autorités compétentes en ce qui concerne la destruction de ces unités. Aucun explosif n'avait en effet été mis à la disposition des Chantiers, et il ne paraît pas en avoir existé d'adéquat dans la région rouennaise. Aucun fonctionnaire qualifié ne put d'ailleurs être touché malgré les démarches réitérées de la direction.II - En vertu des dispositions de la Convention de La Haie, ces unités, bâtiments de guerre et propriété de la Marine nationale, furent déclarées prises de guerre et devinrent propriété du Reich.Comme il a été expliqué dans une note précédente, l'ordre de reprendre le travail quant à elles n'est intervenu qu'à la suite d'instructions formelles de la Marine nationale, répondant à une lettre de réserves de la Maison Worms précisant qu'elle ne poursuivrait la construction de ces unités qu'en vertu d'ordres précis du gouvernement français.Finalement l'ordre de continuer leur construction a été confirmé par une lettre du mois d'octobre 1941, relevée dans la note susvisée, lettre émanant de la Marine nationale et transmise, après intervention du commissaire du gouvernement, M. l'ingénieur général Balland, par M. Bourges, président du Comité d'organisation de la construction navale, ce dernier organisme ayant été le seul à intervenir vis-à-vis des Chantiers comme intermédiaire de l'amirauté allemande, de la Commission d'armistice de Wiesbaden et de la Marine nationale.III - Le travail s'est poursuivi à l'extrême ralenti sur "La-Favorite", livrée avec presque deux ans de retard sur la date normalement prévisible ; toutes les personnalités compétentes peuvent en faire foi.Les sommes dépensées en 27 mois ont atteint seulement 15.425.636,81 dont 3.458.388,05 au titre de fournitures de matières, c'est-à-dire de dépenses extérieures à l'activité propre des Chantiers.A de nombreuses reprises - qui seront précisées - l'amirauté allemande a élevé de vives protestations à l'égard des Chantiers pour leur mauvais vouloir; le secrétaire général des Chantiers et le secrétaire de la direction ont été incarcérés deux mois à Rouen au moment du lancement, à titre de moyens de pression.IV - Lors de la reprise de la construction du sous-marin "La-Favorite", trois attitudes pouvaient être envisagées de la part de la Maison Worms.Refuser de travailler. Mais les Chantiers auraient été réquisitionnés et auraient connu, sous une direction allemande, et cependant avec des moyens de production purement français, une activité réelle. Le sous-marin "La-Favorite" aurait été lancé au moins un an plus tôt ; le sous-marin "L'Africaine" aujourd'hui détruit aurait été lancé en 1942 ; d'autres unités analogues auraient certainement été construites.Saboter les navires une fois achevés. Les Chantiers savaient que le résultat serait catastrophique : exécution de responsables, déportation massive d'ouvriers, enlèvement du matériel, car l'on ne saurait raisonner comme pour une usine travaillant en série.Continuer le travail. Tout compte tenu, cette solution apparaissait comme la meilleure ; elle maintenait intact - sauf le risque de bombardement - un actif industriel français. En assurant par des Français seuls le contrôle et la responsabilité de la production, elle permettait de saboter effectivement celle-ci. Les résultats sont là pour le prouver.D'ailleurs la valeur militaire de ce sous-marin apparaissait comme très réduite ; la suppression des tubes lance-torpilles orientables diminuait notablement sa capacité offensive ; unique exemplaire de son type dans la Marine allemande, sans pièces de rechange, d'un modèle inconnu des états-majors et des équipages, "La-Favorite" apparaissait plus comme un engin de laboratoire et d'études que comme un véritable navire de guerre.V - Le même effort de travail à l'extrême ralenti a été exercé en ce qui concerne la sous-marin "L'Africaine".Primitivement prévu comme devant intervenir à la fin de 1943, son lancement n'est jamais intervenu, le navire ayant été détruit sur cale lors des événements d'août 1944, et ce malgré des menaces réitérées qui seront précisées.VI - Les mesures ainsi adoptées ont eu pour effet :- de faire rapatrier d'Allemagne la quasi-totalité des prisonniers des Chantiers,- d'éviter dans toute la mesure du possible les départs d'ouvriers en Allemagne,- d'éviter l'enlèvement du matériel des Chantiers, c'est-à-dire d'instruments de travail indispensables pour la nation au lendemain de la guerre.VII - Aucun résultat financier n'a encore été dégagé sur cette unité, la liquidation de nos comptes apparaissant comme particulièrement complexe.Néanmoins pour la période partant du jour de l'armistice, un déficit de 496.491,29 a été considéré comme certain et dûment provisionné.VIII - Tous les arguments exposés ci-dessus jouent également dans le cas du pétrolier "Charente", les résultats financiers ayant été encore plus désastreux.IX - L'on ne saurait enfin passer sous silence que la Maison Worms était dotée depuis le 23 octobre 1940, et ce jusqu'en août 1944, d'un commissaire gérant allemand qui surveillait étroitement la marche des Chantiers en raison de ses relations particulières avec l'amirauté allemande.25 septembre 1944

1944.09.26.De Gabriel Le Roy Ladurie.Fresnes.Dossier

CopieNB : Dossier constitué de 5 notes numérotées de "I" à "IV" + "Conclusion".I. La Maison Worms après l'armisticeLe 29 juin, je suis de retour à Paris.Juillet, août, septembre se passent à faire rentrer les Services, à remettre de l'ordre, à reprendre contact avec nos clients. Dans toute cette période, aucune rencontre avec aucun Allemand.En octobre, attaques forcenées contre nous dans la presse (Paris-Soir, Paris-Midi, principalement) d'abord à Paris, puis dans les journaux de province alimentés par Inter-France, plus tard dans les feuilles d'Outre-Rhin - écho à Radio-Paris.Notons dès maintenant que, durant toute l'occupation, nous serons absolument le seul établissement bancaire à être périodiquement et avec ténacité dénoncé et attaqué par la presse d'occupation, dans les meetings des partis politiques soudoyés par les Allemands.Devant de pareilles violences, il n'y a pas à s'y tromper - de sources bien informées, je reçois d'ailleurs des avertissements formels - : l'occupant a décidé la liquidation de la Maison française presque centenaire dont nous avons la charge.Fin octobre, sur un ordre particulier du G.Q.G. du Maréchal von Brauchitz, un capitaine allemand, von Ziegesar, nous est imposé comme administrateur avec pouvoirs illimités. Mesure, pour cette période de l'occupation, d'une brutalité inouïe - toute entreprise bancaire n'ayant ni notre standing moral, ni nos assises matérielles en eut été touchée à mort - mesure enfin qui, dans sa sévérité, est à ma connaissance demeurée unique : aucun autre grand établissement financier français, jusqu'au dernier jour de l'occupation, n'ayant été mis sous la tutelle d'un commissaire-gérant allemand.Quelles pouvaient être les origines de ces violences ?On peut en discerner trois différentes :1/ la question dite "raciale",2/ nos liens britanniques,3/ l'hostilité de certains milieux politiques français.Question dite "raciale"Au regard des ordonnances allemandes, puis de la législation française, la question Worms se présente comme suit : société en nom collectif et en commandite simple, Worms a :trois associés-gérantset de nombreux commanditaires.a. Associés-gérantsLe premier est M. Hypolite Worms, de père israélite et de mère aryenne. Les ordonnances en font un "demi-juif". Mais, comme par suite de la destruction des archives de la Chapelle-en-Serval en 1914, son extrait de baptême ne peut être retrouvé, nos adversaires ne cesseront de contester sa qualité de catholique. Jusqu'au dernier jour, ils protesteront contre le scandale d'un non-aryen à la tête d'une grande maison française.Le deuxième associé est M. Michel Goudchaux, qui se trouvait indiscutablement classé dans la catégorie des Israélites à 100%.Le troisième est M. Jacques Barnaud : aucune question raciale.b. CommanditairesLes ordonnances allemandes prévoient que l'existence, dans une société en nom collectif, d'un gérant israélite, la fait considérer comme juive. Monsieur Goudchaux a démissionné en octobre 1940. Mais cette démission est sans effet aux termes des règlements de l'armée d'occupation car il eut fallu qu'elle intervînt avant le mois de mai 1940. La Maison Worms avait donc toutes chances d'être considérée comme une entreprise juive.L'une, Mme Jean Labbé, apparaît comme israélite.Tous les autres, sans aucune exception, sont des héritiers des fondateurs de la Maison, qui eux étaient israélites. Mais, par suite de mariages, ils n'ont plus que 50%, parfois 25% d'ascendance israélite. Aucun n'apparaît cependant aux yeux des Allemands comme "aryen pur".Ajoutons tout de suite, pour ne pas avoir à revenir sur la question des commanditaires, que la défense des intérêts dans la Maison de certains d'entre eux devait se trouver rendue singulièrement plus difficile par un certain nombre de faits, d'ailleurs tout à l'honneur de la famille Worms, mais que les services de renseignements allemands s'empressèrent d'utiliser :Raymond Leroy s'engagea dans la 8ème armée britannique où il trouva la mort.Claude Lebel, attaché d'ambassade à Madrid, rejoignit officiellement M. Massigli à Alger dans l'hiver 1942.A la même époque, Henri Goudchaux passait en Espagne et s'engageait à la division Leclerc.Michel Leroy, qui avait épousé une non-aryenne, risquait à tout moment d'être changé de catégorie.Tous ces différents points ne sont évoqués ici que pour montrer que l'antisémitisme hitlérien trouvait à chaque page de notre dossier des raisons ou des prétextes pour en user avec Worms comme il avait fait avec Rothschild, Lazard ou Louis-Dreyfus. Cette menace fut constante jusqu'au dernier jour.Or, disons tout de suite que nous sommes en définitive parvenus à l'écarter. En fait les seuls changements apportés à la répartition de notre capital furent : le transfert par donation à leurs enfants de la part de M. Michel Goudchaux et de celle de Mme Jean Labbé. Le patrimoine familial est dans son intégrité demeuré entre les mains des ayants-droit naturels.Nos liens britanniques- D'ordre privé d'abord.Madame Hypolite Worms est de naissance anglaise, sa fille héritière unique de Monsieur Hypolite Worms est anglaise par son mariage, les petits-enfants le sont de naissance.- D'ordre politique ensuite.Monsieur Hypolite Worms vient de remplir à Londres, avec un succès que personne ne conteste, une mission de haute portée.- D'ordre professionnel enfin.La Maison Worms, grande exportatrice de charbons anglais, entretenant des lignes de navigation avec la Grande-Bretagne, possédant à Port-Saïd une immense entreprise de charbons et de consignation, jouissant comme banque d'un premier crédit sur la place de Londres est considérée par beaucoup comme presque aussi britannique que française. C'est naturellement aller beaucoup trop loin, mais l'occasion était tentante pour l'occupant de détruire dans sa racine ce modèle des organismes privés de coopération économique franco-anglais.2°/ L'hostilité de certains milieux politiques françaisL'ennemi était d'ailleurs constamment poussé à cette destruction par les hommes et les milieux politiques français qui avaient son audience.Dès août 1940, Pierre Laval se déclare l'adversaire décidé de notre Maison. Le 10 août 1943, sur un ordre téléphonique de lui, des policiers venaient me chercher. Peu à peu, les Luchaire, les Doriot, les Déat, les Brinon et autres de moindre envergure se mettront à lui faire écho (voir les extraits de presse). D'autres, dans l'ombre à leur suite se feront délateurs auprès de l'ambassade d'Allemagne, des SS, de la Gestapo, etc. Je ne puis pas nommer parmi ces gens, un certain Boudier parce qu'il dénonça également d'autres Français.Pour beaucoup de ces hommes, le moyen le plus sûr de détruire la Maison Worms était de la frapper dans la personne de son chef, M. Hypolite Worms. Son nom seul justifiait sa déportation vers un de ces camps d'où l'on n'est jamais revenu. Cette menace n'a pas cessé de peser pendant quatre ans sur la tête de cet homme. Dans maintes discussions d'affaires, nos adversaires l'ont agitée. J'ai parfois prévenu l'intéressé. Jamais, quel que fût Ie risque, il n'a songé à abandonner son poste et ses responsabilités.Tels étaient les dangers qui s'accumulaient sur notre Maison, lorsqu'en octobre 1940, M. von Ziegesar fut nommé commissaire-gérant avec pleins pouvoirs.Il fut alors entendu entre nous que je centraliserais toutes les relations avec les Allemands - (exception faite de celles concernant les Chantiers du Trait, les Services maritimes et les Services charbons). J'ai rempli cette tâche jusqu'en août dernier. C'est pourquoi je revendique seul la responsabilité de tout ce qui a pu survenir entre les milieux allemands, tant publics que privés, et notre Maison. II - Relations de Worms & Cie avec les milieux publics et privés allemandsVon Ziegesar, ancien combattant des deux guerres, capitaine de cavalerie, avait été officier d'ordonnance du général Streccius (premier Militärbefehlshaber en France) avant d'être nommé commissaire-gérant de Worms. Homme paisible, courtois, assez naïf, très sensible aux petites questions de prestige, médiocrement nazi, dans la vie civile directeur à Cottbus d'une succursale d'importance secondaire de la Commerzbank, son inexpérience des grandes affaires et ses moyens limités le rendaient heureusement peu apte à remplir la tâche que nos adversaires venaient de lui assigner.II fut muni d'un adjoint viennois, anti-prussien et anti-nazi, paresseux et fantaisiste, le Dr Reithoffer.Le lendemain de la nomination de Ziegesar, je fis une démarche au ministère des Finances et j'obtins la désignation d'un commissaire-adjoint français, Olivier de Sèze, ancien inspecteur de la Banque de France, M. de Sèze remplit ses fonctions jusqu'en février 1943, date à laquelle il rejoignit comme chef d'Escadron une unité blindée en Afrique du Nord. L'on peut donc utilement invoquer son témoignage sur ma gestion qu'il a connue dans tous ses détails d'octobre 1940 à février 1943.Dès Ies premiers jours, j'obtins de Ziegesar que - contrairement à toutes les règles usuelles en matière d'administration provisoire - il n'accomplirait aucun acte de gestion directe et que notamment il ne procéderait pas même à la confirmation des pouvoirs des personnes habilitées à traiter et à signer au nom de Worms & Cie. Lui-même, sauf dans ses rapports avec le Majestic, s'abstint de signer sous en-tête de notre Maison.II demanda à prendre chaque jour connaissance de l'intégralité du courrier de la veille et à assister aux entretiens d'une certaine importance que je pourrais avoir avec des Allemands, se réservant de discuter seul à seul avec moi les affaires où il désirait intervenir.En fait, je sentis très vite que chez Ziegesar l'intérêt de l'employé de la Commerzbank l'emportait sur l'idée qu'il se faisait de ses d'avoirs de fonctionnaire. Son rêve était d'être un jour désigné comme représentant permanent de la Commerzbank à Paris. Je ne le décourageai pas et il me fut relativement aisé de jouer avec cette ambition.Dès décembre, je reçus la visite du Dr Hettlage, principal membre du Vorstand de la Commerzbank.Homme d'une quarantaine d'années, ancien professeur d'économie politique à Bonn, ancien député du Centre catholique au Reichstag, le Dr Hettlage est d'une vive intelligence et d'une vaste culture. Entré seulement en 1936 dans le parti ou plutôt appelé par lui, celui-ci lui confie immédiatement des tâches importantes : direction des finances de la ville de Berlin, contrôle de la Commerzbank, coordination de toutes les entreprises électriques du Reich ; il a accès auprès de Goering et parfois d'Hitler.Dès nos premiers entretiens, il se montre très au courant du dossier Worms et m'exprime son désir de voir se nouer des liens étroits entre la Commerzbank et nous. Il ne veut pas user de moyens de coercition, mais il est convaincu que, de moi-mêmes, je me rendrai compte que le maintien en vie d'une maison comme la nôtre, d'étiquette israélite, imprégnée de traditions anglophiles, ne peut être longtemps toléré par les autorités d'occupation - à moins que la création de liens très étroits avec un grand établissement comme celui qu'il dirige n'apporte tous apaisements au Reich - ces liens ne comporteraient aucune [mot gommé] - nous resterions seuls maîtres [plusieurs phrases manquantes, voir la note de Worms & Cie-Gabriel Le Roy Ladurie en date du 6 décembre 1944].[...] de servir de correspondant bancaire ordinaire pour toutes les opérations courantes qu'autorisent les usages professionnels de la place, les lois, règlements et directives des autorités financières françaises.Le Dr Hettlage accepta ma proposition. Nous devînmes ainsi le correspondant principal -mais non l'unique - de la Commerzbank. Je pense vraiment qu'aucun établissement bancaire français - même sans commissaire-gérant et sans pression politique et policière - ne refuserait ses guichets et ses services à une banque étrangère.Ce que fut le mouvement du compte de la Commerzbank dans nos livres c'est ce qu'un examen même sommaire peut très vite indiquer. Rappelons seulement que les modalités de fonctionnement de ces comptes étrangers sont très étroitement définies par les règlements français, et que, notamment, toutes les opérations d'accréditifs documentaires passant obligatoirement par le clearing ne peuvent se dérouler qu'avec l'approbation, sous la surveillance et en définitive par l'intermédiaire de l'Office des changes.Pour autant qu'il m'en souvienne aucune avance ne fut jamais consentie par nous pas plus à la Commerzbank qu'à aucune maison allemande mais je préfèrerais pour régler définitivement ce point que la question fût posée à M. Brocard.Est-il besoin d'ajouter que des comptes de correspondants de cette nature ne laissent que de faibles agios qui couvrent à peine les frais généraux engagés ?La Commerzbank me demanda la réciprocité de nos transactions en Allemagne. Je la lui accordai d'autant plus volontiers que nous étions bien décidés à ne faire aucune opération outre-Rhin, disposés tout au plus à y faire exécuter les ordres courants de nos clients habituels. Un examen de nos comptes en Reichsmark serait édifiant à cet égard.En février-mars 1941, les attaques contre nous reprenant de plus belle dans la presse parisienne et dans les milieux nazis, le Dr Hettlage m'invite à venir à Berlin, se faisant fort de m'obtenir, à certaines conditions, la protection des autorités supérieures du Reich. Je fais établir mon passeport mais prends au dernier moment un prétexte pour ne pas partir. Ziegesar se met seul en route ; dans le train la Gestapo lui subtilise ses dossiers (je n'ai jamais été en Allemagne depuis juin 1939).En juin 1941, les services allemands de l'ambassade de l'avenue Foch et du Majestic trouvent que l'immunité toute relative dont continue à jouir la Maison Worms ne saurait se prolonger plus longtemps et que de nouvelles mesures de rigueur s'imposent.De passage à Paris, le Dr Hettlage mis par moi au courant, s'informe et m'apprend :la révocation de Ziegesar trouvé trop conciliant,la nomination d'un nouveau commissaire-gérant, le baron von Falkenhausen, muni d'instructions précises et rigoureuses,la mission confiée à la Deutsche Treuhand (fiduciaire allemande) d'expertiser minutieusement toute notre gestion passée et présente et de faire un rapport détaillé sur nous au parti et à l'Économie nationale.Pressé par moi, le Dr Hettlag ajoute que la liquidation forcée des intérêts d'un certain nombre de nos commanditaires lui parait inévitable, que cette liquidation risque de se faire au profit du trust Goering qui a jeté son dévolu sur nous et que la seule chance que j'aie d'échapper à cette catastrophe est - renouvelant partiellement sa suggestion de décembre 1940 - de céder à l'amiable à la Commerzbank au moins les parts de commandite de la famille Goudchaux. Son offre se fait pressante. S'il revient à Berlin les mains vides, je ne peux guère espérer le voir nous protéger plus longtemps.Devant cette extrémité, je lui écris fin juin 1941 une lettre où, protestant contre toute cession forcée, je lui dis que, si on doit en venir là, c'est-à-dire que si une prise d'intérêt par un groupe allemand est inévitable, je préfère la Commerzbank à tout autre groupe.De vive-voix et à plusieurs reprises, j'avais prévenu le Dr Hettlage que, dans cette éventualité, le nouveau groupe allemand se trouverait devant la démission collective de tous les cadres de la Maison, moi-même étant bien décidé à donner l'exemple à mes collaborateurs.Telle fut au cours de ces cinquante mois de contrôle et de pression de l'occupant, ma concession ultime : l'expression d'une préférence quant au choix du bénéficiaire éventuel de notre destruction. Mais cette préférence fournissait au Dr Hettlage un prétexte pour ne pas se dessaisir du dossier.La légende de la Commerzbank associée au moins morale de la Maison Worms était née : grâce à elle aucune tentative de mainmise directe sur la Maison Worms proprement dite ne fut plus tentée. Nous verrons plus loin qu'il n'en fut pas tout à fait de même pour certaines participations.C'est donc à la lumière de tout ce qui vient d'être exposé que doivent être examinés nos opérations avec Commerzbank bien que nos opérations se justifient pleinement par elles-même et que leur ensemble ne représente qu'un pourcentage infime du total des chiffres traités par le clearing officiel franco-allemand et dénoués par l'intermédiaire de toutes les banques françaises.Société privée d'études et de banqueMes relations avec le Dr Hettlage faillirent pourtant avoir une autre suite qui, bien que d'importance très modeste, eut pu servir d'argument contre nous.Depuis 1938, nous avions le contrôle d'une société anonyme au capital d'un million (1.000.000), la Société privée d'études et de banque. Dès la fin des hostilités en 40, nous avions arrêté son exploitation. Elle se trouvait donc avoir uniquement en caisse son capital - pas d'autre actif, pas de passif, plus de clientèle. La Commerzbank me demanda de lui céder cette société. Au plus fort de mes difficultés avec les autorités allemandes, je donnai une option au pair, mais une option seulement de principe puisqu'elle ne pouvait être levée qu'après accord du gouvernement français, la loi ne me permettant pas de céder sans autorisation spéciale, des actions à aucun ressortissant étranger. Prévenu par mes soins, le ministère des Finances refusa son agrément, mon option me fut rendue par la Commerzbank. Je me bornai à louer deux des bureaux de la Société privée au représentant que la Commerzbank venait de nommer à Paris.Pour en finir avec le Dr Hettlage, je l'entrevis une ou deux fois dans l'hiver 1942 ou le printemps 1943. Puis je n'eus plus de nouvelles directes de lui. Il ne me signalait même plus son passage. Il dut, me semble-t-il, quitter la Commerzbank en 1943.Celle-ci jusqu'en juillet dernier nous confia une part non négligeable de ses mouvements à Paris. De temps en temps elle nous envoyait un de ses clients en quête d'une prise d'intérêt en France. Nous l'éconduisions. Parfois une succursale ou une filiale nous demandait un découvert. Nous opposions une fin de non recevoir automatique.En résumé, avec la Commerzbank, nous sommes progressivement passés : d'une demande d'association à une demande de commandite, puis à une demande d'achat d'une société au capital d'un million pour en demeurer à un compte-courant normal.Factures de la KriegsmarineAvant de quitter Ziegesar, il convient de parler des seules autres opérations de quelque importance que nous ayons sinon traitées directement avec des Allemands, du moins dénouées auprès d'un organisme allemand : il s'agit de l'escompte d'un certain nombre de factures de la Kriegsmarine.Ces opérations commencèrent, me semble-t-il, en mars 1941. Ziegesar avait alors un réel besoin de justifier sa présence chez Worms par quelque initiative favorable à ses compatriotes. Il insista auprès de ses amis de la Kriegsmarine - qui au surplus connaissait notre Maison à l'occasion des Chantiers du Trait - pour que celle-ci nous confiât ses mouvements bancaires. A de multiples reprises, il me demanda d'ouvrir un compte à l'amirauté. A cet effet il me fit rencontrer plusieurs fois des officiers de l'Intendance maritime. Je déclinai toute ouverture de compte (que d'un trait de plume Ziegesar pouvait à tout instant nous imposer). Je consentis seulement à régler les factures de certains fournisseurs de la Kriegsmarine lorsque celle-ci nous en ferait la demande expresse et à condition qu'il ne s'agisse pas de matériel de guerre mais de meubles, tissus, etc. En fait les demandes nous étaient presque toujours transmises par nos commissaires-gérants. Quelques jours plus tard ces factures nous étaient directement remboursées par l'Intendance militaire.Cette clientèle occasionnelle était déplaisante. En général de basse qualité morale, elle n'était pas sans danger. Mais Ziegesar tenait beaucoup à ces opérations. J'ai cru comprendre qu'il comptait sur l'amitié de la Kriegsmarine pour rétablir ses affaires compromises auprès du Majestic.Ziegesar parti, Falkenhausen dont un des amis intimes était le commandant von Tirpitz poussa activement ces opérations. Nous les freinâmes avec constance et, dès mars 1942, elles prirent une faible ampleur. Elles laissèrent des agios importants mais pour près de 3.000.000 de débiteurs irrécouvrables.Avant d'examiner la question de M. von Falkenhausen, il y a lieu d'exposer brièvement ce que fut la mission de la Deutsche Treuhand und Revision Gesellschaft.Deutsche Treuhand und Revision GesellschaftPlusieurs experts vinrent en juin 1941 s'installer dans nos bureaux avec les pouvoirs les plus étendus pour prendre connaissance de tous nos dossiers, de tous nos livres, interroger nos chefs de service, etc. Quatre ou cinq experts se succédèrent. La plupart étaient d'une incompétence évidente, ils réunirent des centaines de dossiers, me demandèrent d'innombrables entretiens pour aboutir au bout de quinze ou dix-huit mois à un rapport monumental et ennuyeux dont je n'entendis plus jamais parler. Mais en rappelant ces faits, j'ai voulu souligner que là encore, seules de toutes les banques françaises, nous avons subi cette intolérable brimade de voir pendant des mois nos secrets professionnels mis au pillage au profit d'un gouvernement ennemi et d'un parti totalitaire.M. de Falkenhausen prit ses fonctions en juillet 1941. Appartenant à une grande famille qui donna à la Prusse nombre de soldats et de fonctionnaires, très hommes du monde, appartenant au groupe de la Deutsche Bank, possédant une très belle situation de fortune, franchement antinazi, il se révéla très vite peu intéressé par sa mission, faisant juste assez de zèle pour alimenter ses rapports mensuels au Majestic. Chargé d'une vingtaine d'autres commissariats importants (Suez, banques anglaises) il est constamment en voyage.Durant son séjour boulevard Haussmann, l'indépendance de la Maison fut moins directement menacée mais périodiquement les services antisémites des SS soulevèrent la question raciale, remettant sans cesse en cause le cas personnel de M. Hypolite Worms.Différents incidents montrèrent par ailleurs combien notre situation vis-à-vis des autorités d'occupation était précaire.FranconedHolding hollandaise nous appartenant à 100%, régulièrement déclarée au gouvernement français (siège social : Rotterdam) fut mis au pillage par des commissaires allemands.Rapatriement forcé après dix-huit mois de discussions de la contre-valeur de 7.000.000 de bons du Trésor florin,Vente forcée aux SS de notre immeuble de Dantzig, malgré nos protestations.Deutsch BankFalkenhausen nous transmit pour le compte de son groupe vingt demandes de crédit, des offres de rachat d'affaires franchisées. Tout cela fut rejeté, mais nous consentions quelques accréditifs documentaires à la Deutsch Bank.En demander le chiffre à M. Brocard.AérobankInstallée à Paris pour le compte du Trust Goering. Mettait des sommes considérables en placements au jour le jour sur le marché de Paris. Avons toujours refusé. Quelques jours avant son départ, son directeur disait à l'un de nos amis, M. Boris Finaly, que nous étions la seule banque à avoir refusé de prendre contact avec lui.RüstungkontorService d'achat du ministère de l'Armement. Au printemps dernier, son compte nous fut imposé par Falkenhausen. Il nous offrit 300.000.000 en dépôt, nous en reçûmes une centaine, refusant de le laisser faire ses règlements par chèques sur nos caisses. Nous fîmes des conditions draconiennes et le compte fut soldé.Falkenhausen, qui était le neveu du général du même nom qui administrait la Belgique, vit, dans ses derniers mois, la surveillance des S.S se resserrer autour de lui.Au lendemain de l'attentat du 20 juillet, il fut, avec deux de ses amis grands industriels de la métallurgie, (Roechling et von Aufacker) kidnappé dans un restaurant et vraisemblablement supprimé. Sa modération à notre égard n'avait sans doute pas peu contribué à sa disgrâce finale.III - ParticipationsTrois catégories :a/ - celles où notre influence est prédominante,b/ - celles où notre action est relativement occasionnelle,c/ - celles dans lesquelles nous n'intervenons absolument pas.Je ne parlerai que des premières et, pour celles-là j'accepte d'assez larges responsabilités bien que nos principes en cette matière soient de laisser aux dirigeants de chaque entreprise le maximum d'autorité et d'indépendance.Ces responsabilité sont beaucoup plus d'ordre moral que d'ordre juridique puisque, m'étant fait une règle de conduite de ne jamais appartenir à un conseil d'administration, aux yeux de la loi, je n'ai théoriquement qu'une position d'actionnaire.Dans la catégorie "a", je ne vois qu'une seule entreprise qui ait vraiment travailler pour compte allemand : ce sont les établissements Japy qui emploient en moyenne cinq milles personnes. Ils ont fourni des machines à écrire, des objets en émail, des moteurs électriques mais ont toujours refusé de fabriquer du matériel de guerre (pour lequel ils étaient parfaitement outillés).La situation fut parfois très tendue. Leur président, M. Marrin-Darbel, me demanda même une fois de l'accompagner à Besançon auprès des autorités d'occupation qui voulaient, devant notre mauvais vouloir, démonter les machines, emmener la main-d'œuvre en Allemagne, etc.En définitive, je crois que la direction générale des Établissements Japy s'est défendue avec habilité et courage, mais naturellement j'ignore à peu près tout du dossier de leurs commandes allemandes.Par contre dans cette même catégorie "a", je pourrais citer bien des noms d'entreprises dont nous assurions la politique générale et qui, au prix des pires difficultés, ont réussi à se soustraire aux commandes allemandes.Je citerai comme exemples :EGTH (Entreprises de grands travaux hydrauliques), une des plus grandes maisons de travaux publics français, dotée d'un outillage considérable et à qui les autorités allemandes auraient été heureuses de confier des milliards de travaux. Cas, sans doute à peu près unique dans l'entreprise française, son président directeur général, M. Georges Lauret, réussit à ne pas faire pendant ces cinquante mois un centime d'affaires avec l'occupant.Établissements Puzenat (à Bourbon-Lancy). Affaire de machines agricoles, mais parfaitement outillée pour des munitions ou même du matériel de guerre. Dix fois, Ziegesar et Falkenhausen rappelés à l'ordre par le Majestic firent pression sur moi à ce sujet. A l'exception de quelques trieuses de pommes de terre qui n'ont même pas été livrées, Puzenat n'a jamais accepté de commandes allemandes.Affaires minières : Charrier, Montmins. Rarement la pression fut aussi forte que pour ces deux entreprises destinées à produire du cuivre et du tungstène. L'on sait le besoin impérieux que le Reich avait de ce dernier métal. Les services des mines allemandes nous offrirent de l'outillage, de la main-d'œuvre. Sur nos directives, leur directeur général Jean Cantacuzène, sut manœuvrer de telle sorte que pas un gramme de tungstène ne sortit de la mine.Fournier-Ferrier, Marseille - savons, corps gras. En fait, bien que notre situation d'actionnaires y fut très forte, depuis trois ans, nous ne sommes pratiquement pas intervenus dans la gestion de cette entreprise. Mais, dans l'été et l'automne 1943, nous fûmes abordés de façon pressante par les dirigeants du groupe Henckel. II y a trois grands trusts des corps gras dans le monde : Unilever, pour l'empire britannique, Prosper & Gamble pour les USA, Henckel, pour l'Allemagne et l'Europe continentale. Henckel qui, en tout état de cause, disposait toujours de l'appui des Pouvoirs publics allemands et qui n'était jamais parvenu à prendre racine en France, crut l'occasion bonne d'obtenir une part d'intérêt dans Fournier-Ferrier, qui est la première affaire de savon en France. En contre-partie, Henckel offrait de nous faire bénéficier de tous ses brevets qui sont en avance de quinze ans sur la technique française. Pendant trois ou quatre mois. La pression fut très forte. Elle demeura bien entendu sans résultats. M. Maurice Vignat, président de Fournier-Ferrier et chargé par le gouvernement actuel des questions de corps gras, pourrait faire mieux que moi l'historique de cette affaire.IV. Mes relations personnelles avec l'occupantJ'ai dans ce qui précède suffisamment esquissé la nature de mes contacts avec les milieux administratifs ou économiques allemands.La difficile et périlleuse défense des intérêts dont j'avais la charge, m'a naturellement parfois amené à toucher d'autres milieux que ceux-là :Je déclare de la façon la plus formelle qu'au cours de ces quatre années, je n'ai jamais eu d'entretiens avec le Allemands qu'en ayant toujours en vue l'un des quatre objectifs suivants :1°/ - sauvegarde des intérêts ci-dessus énumérés ;2°/ - sauvegarde de la liberté et parfois de la vie de certains de nos compatriotes. Je me suis occupé bien souvent d'amis arrêtés. J'ai malheureusement souvent échoué, mais j'ai eu parfois la chance d'obtenir soit la vie, soit la libération de quelques-uns d'entre eux. Je me bornerai aujourd'hui à citer ceux qui, spontanément, m'ont fait savoir qu'ils désiraient témoigner devant la justice de mon pays de ce que j'ai pu fait pour eux :Bernard de Boishebert, condamné à mort en 1942, gracié, déporté et rapatrié en 1943,François Michel, arrêté en juillet 1941 et gracié en août 1942,Robert de Voguë, condamné à mort, gracié, actuellement déporté,Aimé Lepercq, arrêté en mars 1944, libéré le jour même où il devait être déporté le 16 août 1944, actuellement ministre des Finances,la duchesse d'Harcourt, six mois de Fresnes et de Romainville.Je tiens à préciser que, pour ces quatre noms, j'ai été aidé de la façon la plus efficace par Me Julien Kraeling.3°/ - Missions dans les derniers mois de l'occupation pour le compte de la Sécurité militaire française. Le colonel Navarre, chef de ce service, m'a fait savoir qu'il tenait son témoignage à la disposition de la justice.4°/ - Enfin, l'on me pardonnera de préciser que j'ai eu quelques contacts vraiment involontaires avec la police politique et militaire allemande au cours de :trois perquisitions (1941, 1944, 1944) à mon domicile,quatre ou cinq visites et interrogatoires à mon bureau ou dans les bureaux de la police,douze jours d'arrestation en mars dernier.La plupart des très nombreuses questions qui m'ont été posées concernaient :la Maison Worms,mes relations avec certains agents de la Résistance,mes relations avec certains membres de ka Wehrmacht, (surtout dans les derniers mois),mes relations avec certains dirigeants de l'Économie allemande. De là la destruction par mes soins de la correspondance (trois ou quatre lettres) avec le Dr Hettlage.V. ConclusionJe résume :malgré toutes les prises qu'offrait Worms sur le plan dit "racial" et sur le plan anglo-saxon,malgré tous les moyens de coercition dont étaient armés nos commissaires-gérants,malgré toutes les pressions et toutes les menaces, les mesures d'exception et les campagnes de la presse asservie dont nous avons eu dans le monde bancaire le quasi-monopole :la Maison Worms est demeurée intacte et pure de toute infiltration étrangère,de gré ou de force, notre groupe n'a jamais cédé à l'occupant une partie si infime qu'elle soit d'un actif matériel ou immatériel dont nous avions eu la charge,aucune entreprise dépendant de notre gestion n'a livré ni armes, ni munitions, ni pièces détachées, ni matières premières utilisables par l'armement allemand,les Services bancaires dépendant de moi n'ont fait avec des services ou des maisons allemandes que des opérations courantes autorisées par les Pouvoirs publics, et ces opérations ne représentaient qu'une part infime de notre activité.Pour parvenir à ces résultats, j'ai dû agir contre et sur beaucoup d'Allemands, mais loin de réserver pour la seule défense des intérêts qui m'étaient confiés les moyens dialectiques que j'étais arrivé à détenir, je me suis efforcé de les mettre au service de mes compatriotes en détresse et de notre service de Sécurité militaire.Et voilà que de nouveau des Français nous attaquent et me forcent à la défense.La presse libérée use à notre égard du ton et des épithètes que nous réserva pendant quatre ans la presse asservie.Les policiers français du quai des Orfèvres vont tout à l'heure vers la même prison me faire refaire le même chemin que les policiers allemands de la rue des Saussaies il y a six mois.Je ne reprendrai la lutte dans les mêmes conditions qu'en octobre 1940. Dès mon arrestation, j'ai spontanément, librement et sans esprit de retour, donné ma démission de chez Worms.Je veux après les dures années que je viens de vivre avant tout obtenir justice.C'est avec une confiance sans limites que je me tourne vers l'instruction pour que, ne négligeant aucun aspect des affaires auxquelles j'ai été mêlé, aucun détail de toute ma gestion, elle me dise enfin si oui ou non j'ai rempli tout mon devoir. C'est un jugement que j'attends depuis trop longtemps.Fresnes, le 26 septembre 1944

1944.09.26.De Hypolite Worms.Au juge Georges Thirion.Interrogatoire

Copie de noteInterrogatoire de M. WormsL'an mil neuf cent quarante quatre, le 26 septembre,Devant nous, Georges Thirion, juge d'instruction au Tribunal de première instance de la Seine, assisté de Lombard, greffier,a comparu : l'inculpé Worms Hypolite, déjà entendumentionnons que Maîtres Poignard et Lénard, ses conseils, régulièrement convoqués et à la disposition de qui la procédure a été mise la veille de ce jour, l'assistent.Il déclare :Après un long apprentissage des affaires en Angleterre, je suis devenu à l'âge de 25 ans le chef de la Maison Worms qui, fondée en 1848 par mon grand-père, était spécialisée dans l'importation des charbons par voie maritime, exploitait des lignes de navigation et qui, plus tard sous ma direction, est devenue constructeur de navires et banquier. La Maison Worms a des succursales dans la plupart des ports français, en Angleterre, en Égypte et en Afrique du Nord. Elle avait également, depuis 1918, des succursales à Hambourg, Dantzig, Anvers, et Rotterdam. Ces succursales avaient été créées pour que nos bateaux restent entre les mains de Français.J'ai épousé en 1912 une Anglaise dont j'ai eu une fille unique mariée elle-même à un Anglais, M. Robert Clive, j'ai trois petits-enfants de nationalité anglaise, qui résident avec leur mère en Angleterre.J'ai été décoré de la Légion d'Honneur en 1922 [1923 ?] pour services exceptionnels rendus à la marine française pendant la guerre 1914-1918. Je n'ai jamais fait de service militaire, ayant été reformé pour éventration.Je n'ai jamais occupé de fonctions officielles avant novembre 1939, date à laquelle j'ai été désigné par le gouvernement français pour occuper le poste de chef de la Délégation française au Comité exécutif franco-anglais des transports maritimes. Ce Comité avait pour objet l'aménagement et la mise en commun des ressources maritimes des deux pays conformément aux accords Chamberlain-Daladier.Les résultats que j'ai obtenus dans le cadre de cette mission sont les suivants :Alors que la France ne disposait que de 3.000.000 de tonnes et que les besoins pour une année étaient de l'ordre de 20.000.000 de tonnes, j'ai pu obtenir, tant de l'Angleterre que de pays neutres un supplément de tonnage de 4.000.000 de tonnes, lesquelles, ajoutées aux 3.000.000 de tonnes françaises, permettaient par rotation de couvrir, et au-delà, les besoins annuels de la France. J'obtins qu'aucun accord interallié ne soit négocié sans la participation de la France qui les signerait tous avec l'Angleterre. Cette situation différait, par ce fait, de celle qui nous avait été faite au cours de la guerre 1914-1918 et permettait à la France de satisfaire ces besoins de tonnage sans passer par l'Angleterre.Arrive l'armistice, l'Angleterre saisit navires et cargaisons appartenant à la France. Cette situation est catastrophique et je me vois dans l'impossibilité de communiquer avec le gouvernement français. Je prie alors l'initiative de négocier un accord avec le gouvernement anglais qui prit plus tard le nom d'accord "Worms", par lequel le gouvernement anglais prenait la suite des engagements de la France, prenait les bateaux en charge, en assumait la location et l'assurance contre les risques de guerre. En outre, le gouvernement anglais payait les cargaisons au prix d'achat au lieu de les vendre aux enchères. De ce fait, le gouvernement français n'avait plus aucun engagement. En outre, il ne subissait aucune perte sur la valeur des cargaisons. Il est certain qu'en contrepartie l'Angleterre récupérait, outre ses propres navires, 2.000.000 de tonnes neutres, à l'amiable et immédiatement. Cet accord était également avantageux pour la France aux yeux des neutres qui ne pouvaient reprocher à la France aucune défaillance.Le 4 ou 5 juillet 1940, en réponse à mes nombreux appels, je suis informé par un télégramme de l'amiral Darlan qu'il est d'accord sur mes propositions, à l'exception d'une trentaine de navires naviguant en Méditerranée que la France désirait garder. Le gouvernement anglais refuse cette contre-proposition et je suis dans l'obligation de négocier un nouvel accord aux termes duquel j'obtenais trente jours de délai pendant lesquels ces trente navires resteraient assurés par le gouvernement anglais, ce qui me permettrait de rentrer en France et de régler la question. Ce nouvel accord fut signé le 7 juillet 1940 et je rentrais à Vichy le 1er août. J'y fis mon rapport sur la question et je fus autorisé à télégraphier à Londres que les propositions anglaises étaient acceptées et que la France autorisait les trente bateaux à quitter les ports nord-africains. Ma mission était terminée.J'indique que les personnalités suivantes ont connu mon activité ou l'ont approuvée. II s'agit de Monsieur Monick alors attaché financier à Londres et qui fut secrétaire général provisoire au ministère des Finances, Monsieur Pleven, Monsieur René Mayer et Monsieur Jean Monnet.Alors que j'étais encore en Angleterre et que l'armistice venait d'être signé, je m'étais posé la question de savoir si je resterais en Angleterre ou si je reviendrais en France. La situation de ma Maison en Angleterre et ma situation de famille me permettaient d'envisager favorablement la première solution, alors surtout que je n'ai jamais douté de l'issue de la guerre. Cependant j'ai cru de mon devoir de rentrer en France afin de sauvegarder le patrimoine de mes ancêtres et les intérêts de mon personnel, ouvriers et employés dont le nombre compte plusieurs milliers de personnes. Je voulais empêcher à tous prix que mes entreprises tombent sous la coupe de l'ennemi alors surtout que mon affaire pouvait être considérée comme plus que moitié juive.Je suis rentré à Paris aux environs du 15 août et, peu après, une violente campagne de presse commença contre ma Maison, dans laquelle on m'accusait d'être vendu à l'Angleterre et d'avoir livré la flotte française ; on ajoutait que ma Maison était sous le contrôle anglais et juif. Cette campagne n'a pas cessé pendant toute l'occupation. Parallèlement à cette campagne, dès le 25 octobre 1940, les autorités allemandes désignaient un commissaire allemand investi des pouvoirs de gestion les plus étendus, pour prendre en main mes affaires. Je vous dépose une copie de l'ordonnance nommant ce commissaire. Le ministère des Finances a, d'autre part, nommé Monsieur de Sèze comme commissaire administrateur suppléant.Ne voulant avoir aucun contact avec le commissaire allemand, et ne parlant pas la langue allemande, j'ai délégué Monsieur Le Roy Ladurie à l'effet de servir d'intermédiaire entre ma Maison et l'administrateur. Le 30 octobre 1940, l'administrateur allemand fixait, dans une note que je vous dépose, comment il entendait exercer ses pouvoirs d'administrateur et de contrôle.J'indique que, depuis l'armistice, je n'ai eu des contacts qu'avec les deux commissaires successifs et deux ou trois industriels allemands que je connaissais d'avant la guerre et qui, de passage à Paris, sont venus me rendre visite mais avec lesquels je n'ai traité aucune affaire.La Maison Worms comprend quatre compartiments :1°/ - importation de charbons - département créé en 1848.2°/ - armement maritime - créé en 1853. A ce titre, la Maison Worms possédait en 1939 vingt-quatre navires et le contrôle de la Compagnie havraise péninsulaire qui fait le trafic avec Madagascar.3°/ - constructions navales - la Maison Worms a construit en 1918 les Chantiers du Trait ; ces chantiers sont spécialisés dans la construction des cargos, pétroliers, sous-marins et petits navires de guerre (sous-marins, escorteurs, torpilleurs).4°/- compartiment bancaire - créé en 1929. Il s'agit d'une banque privée d'affaires dont le but est d'aider le commerce et l'industrie français.1°/- Depuis l'armistice, le compartiment importation de charbons n'a pu fonctionner que dans le cadre d'industries et des commerces de remplacement (charbon de bois, exploitation de forêts, construction de fours à carbonisation, poêles domestiques, tourbières et répartition du contingent de charbons français qui nous étaient alloué). Le but de cette activité de remplacement était d'utiliser notre personnel et d'aider nos clients. Nos organisations forestières nous ont permis de cacher de nombreux réfractaires.Dans le cadre de cette activité aucun marché n'a été passé avec les Allemands. Toute notre production a été donnée aux répartiteurs et aux consommateurs locaux. II y a eu toutefois vraisemblablement, des réquisitions locales de charbon de bois par les Allemands, sur lesquelles mon directeur pourra vous donner toutes précisions.2°/- armement maritime - Lors de l'armistice, plus de la moitié des bateaux qui se trouvaient dans des ports anglais ont été saisis ; deux bateaux qui se trouvaient dans des ports de l'Atlantique ont été saisis par les Allemands ; ceux qui se trouvaient en Méditerranée ont continué à être réquisitionnés par le gouvernement français et ont navigué pour son compte. Lors du débarquement en Afrique du Nord, tous les bateaux qui s'y trouvaient ont été pris en charge par les autorités d'Alger. Un ou deux bateaux qui se trouvaient à Marseille ont été saisis par les Allemands.3°/- constructions navales, Chantiers du Trait -Je vous ferai parvenir à bref délai une note complète sur l'activité de ce compartiment.Je tiens toutefois à préciser dès aujourd'hui que, sur un ensemble de commandes passées par la Marine française et portant sur 8 sous-marins et 3 ravitailleurs d'escadre, nos Chantiers ont livré aux autorités allemandes - et, ce, sur les instructions de la Marine nationale française, aux termes des contrats passés, propriétaire du navire dès qu'il était mis en chantier - entre le 26 juin 1940 et le 30 août 1944 - soit au cours de cinquante mois d'occupation - 1 sous-marin seulement, d'ailleurs inutilisable à des fins militaires et 1 ravitailleur d'escadre. J'indique que ses livraisons ont été, de propos délibéré, retardées au maximum malgré les menaces et les arrestations de plusieurs membres de mon personnel, au point que le soue-marin "La-Favorite", presque achevé en juin 1940, n'a été livré que le 24 novembre 1942. D'autre part, le pétrolier "Charente", qui devait être livré en 1941, ne l'a été que le 15 septembre 1943. J'indique qu'aux termes de la Convention de La Haie, ces navires étaient considérés comme prises de guerre.D'autre part, conformément aux décisions du Comité d'organisation des constructions navales, la Kriegsmarine nous a passé commande de 4 chalands et de 3 cargos de 1.150 tonnes, et un seul chaland a été livré le 4 mars 1944, alors que la commande remontait à fin 1940. Aucun cargo n'a été livré. Je me suis toujours attaché personnellement à retarder toutes livraisons. J'ai donné des instructions à cet effet à mon directeur alors que l'agencement de nos Chantiers, qui occupaient 1.000 ouvriers et disposaient de 8 cales de lancement, permettait une livraison rapide, voire même une construction beaucoup plus intensive. Le résultat de ce freinage a été un déficit d'exploitation que je puis chiffrer par dizaines de millions.J'indique pour terminer que, bien que nous ayons été sollicités de faire des réparations ou transformations de navires, nous nous sommes attachés à les refuser sous les prétextes les plus divers et le plus souvent fallacieux.4°/- en ce qui concerne le compartiment bancaire, je m'en rapporte aux explications que vous fournira Monsieur Le Roy Ladurie, mais je tiens à préciser d'ores et déjà que la Maison Worms n'a jamais vendu une participation quelconque, même un seul titre aux Allemands, qu'elle n'a pas aliéné au profit de l'ennemi la plus petite parcelle de son actif. Elle n'a jamais fait aucune opération en commun avec les Allemands et elle a toujours refusé de participer à toute société mixte en France ou à l'étranger, comme elle y avait été invitée à plusieurs reprises.Quant au compte "Commerzbank", il a été ouvert sur l'initiative du premier commissaire allemand qui n'était autre qu'un des directeurs de la Commerzbank. Ces opérations au surplus, étaient des opérations courantes de banque.En résumé, je proteste de toutes mes forces contre l'inculpation dont je suis l'objet et je tiens à préciser que, loin d'avoir gagné le moindre argent du fait de l'occupation ennemie, la Maison Worms a subi des pertes immenses du fait des destructions causées par la guerre et des déficits d'exploitation subis par ses entreprises du fait du freinage systématique de la production.Sur le plan humain, la Maison Worms est de celles qui ont fourni le moins de travailleurs pour l'Allemagne du fait de son obstruction systématique et des encouragements donnés au personnel réfractaire.Je n'ai jamais appartenu à un parti politique. Je n'en ai jamais subventionné aucun et pas davantage un journal. Je n'ai fait qu'une seule dérogation à cette ligne de conduite, dans le courant de l'année 1942, lorsque Monsieur Le Roy Ladurie m'a demandé de disposer de certaines sommes d'argent au profit de la Résistance. Je n'ai jamais su à quelle organisation ont été distribués ces fonds et je laisse à Monsieur Le Roy Ladurie le soin de vous donner toutes explications à cet égard.Lecture faite, persiste et signe.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 1

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.Annexe 1En octobre 1940, nous avons été avisés par la Militarbelfelshaber in Frankreich de la nomination auprès de notre Maison d'un commissaire administrateur ayant tous pouvoirs de gestion. Il lui était adjoint un commissaire français : en effet, le ministère des Finances avait bien voulu insister pour obtenir la nomination d'un commissaire français afin d'essayer de limiter l'emprise du commissaire allemand sur notre Maison.La prise de pouvoirs du commissaire allemand a eu lieu : celui-ci réunit dans le salle du Conseil de la Maison les associés et les directeurs en leur indiquant verbalement qu'il avait dorénavant tous pouvoirs pour gérer la Maison et, qu'en conséquence, aucun acte important de gestion ne pouvait être effectué sans son accord (annexe jointe [pièce manquante]).L'influence du commissaire s'est principalement manifestée en ce qui concerne les relations qui nous furent imposées avec les autorités d'occupation : elles furent de quatre ordres.I. Au point de vue bancairea. Obligation pour nous de choisir comme correspondant bancaire en Allemagne la Commerzbank dont notre commissaire était directeur, de devenir le correspondant à Paris de cet établissement et obligation de répondre favorablement à toutes ses demandes de crédit. Celles-ci furent d'ailleurs peu importantes et d'une pratique bancaire usuelle - ouverture de crédits documentaires, paiements d'accréditifs, frais de voyages, etc.b. Obligation de devenir à Paris le correspondant de la filiale de la Commerzbank en Hollande, la Rijinsche Bank, avec laquelle nous n'avons été amenés à traiter que des opérations insignifiantes.c. Obligation d'ouvrir certaines facilités de caisse à des fournisseurs de matériel civil de la Kriegsmarine (habillement, ameublement, etc.), ces facilités ne devant théoriquement, jamais durer plus de quinze jours. Notre action n'a pu se limiter qu'à fixer un montant maximum à ces facilités (... millions).d. Obligation d'ouvrir un compte courant usuel sans facilités de banque spéciales à deux organismes allemands : le Rustungskontor G.m.b.h. et la Generalbaninspektor. A notre connaissance, ces organismes entretenaient d'ailleurs des comptes chez les principaux banquiers de la place.En dépit de la pression du commissaire, nous avons pu éviter de céder aux Allemands aucune participation ni aucun titre.Malgré la présence constante (d'octobre 1940 à août 1944) d'un commissaire, notre Maison apparaît comme l'une de celle ayant fait le moins grand nombre d'opérations avec les autorités d'occupation.II. Au point de vue maritime(Note suivra)III. Au point de vue charbons(Note suivra)IV. Au point de vue construction de navires(Note suivra)26/9/44

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 2

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.Demande de participations des autorités allemandesauxquelles nous avons pu résisterNous rappelons que la Maison Worms n'a cédé aucune participation ni n'a servi d'intermédiaire à aucune transaction ayant pour but de vendre des actifs français aux Allemands. Elle a, par contre, sans jamais y accéder, subi la pression des autorités allemandes pour la cession de plusieurs de ses participations ou pour une prise de son actif.I - Aussitôt après la donation par Monsieur Goudchaux de sa part à ses enfants, les autorités allemandes ont mis tout d'abord comme condition de l'acceptation de cette donation la cession à des groupes allemands d'une part de la Maison Worms. A force de ténacité, nous avons pu lasser les demandes allemandes et finalement obtenir qu'aucune mesure ne soit prise.II - Une filiale de notre maison en Hollande, NV Wester Financiering Maatschappij (Franconed), qui était propriétaire de nos installations maritimes à Rotterdam et à Dantzig, a été mise sous séquestre dès l'entrée des Allemands aux Pays-Bas. Cette société était également propriétaire d'un portefeuille de titres français qu'heureusement nous avons pu faire transférer en zone libre à notre succursale de Marseille.Le commissaire allemand de Franconed a exigé, à maintes reprises, d'une part, le rapatriement des titres, d'autre part, la mise à sa disposition des fonds provenant du remboursement F 7.962.000 nominal de bons du Trésor français émis en Hollande. Là encore par notre force d'inertie, et grâce aussi à l'appui direct du ministère des Finances qui pourra témoigner des nombreuses démarches faites par nous auprès de lui, nous avons pu, jusqu'en août 1944, éviter la main-mise des autorités allemandes sur ces biens français.III - Une société dans laquelle nous avons une participation importante a également été l'objet d'exigences allemandes considérables pour le compte de la Auergesellschaft : Société des produits chimiques des terres rares.Sous le prétexte que cette société avait été créée en reprenant en 1919 une usine allemande mise sous séquestre à Serquigny, les Allemands émettaient la prétention d'obtenir la cession d'une part de cette société, le président directeur général de cette dernière peut témoigner qu'au cours de l'année 1940-41, et malgré la présence continuelle du commissaire allemand dans ses bureaux, il a pu grâce à son habileté et à l'appui de notre Maison résister aux demandes allemandes et, là encore, aucune action ni aucun intérêt n'a été cédé.IV - En 1942, notre Maison a pris des intérêts dans une importante société de savonnerie, les Établissements Fournier-Ferrier. Notre commissaire, qui fut fatalement au courant des longues négociations que nous eûmes à ce moment-là avec la famille de Verville, propriétaire des actions, nous demanda de réserver une part aux Établissements Henkel, de Dusseldorf. Il motivait sa demande par l'intérêt qu'il pouvait y avoir, pour les Établissements Fournier-Ferrier à être liés avec l'une des maisons d'importance mondiale en matière de savonnerie. Nous avons réussi à empêcher toute prise de participation.V - Notre Maison a été appelée, en 1941, à prendre le contrôle des mines de Montmins, empêchant ainsi la IG Farben Industrie de s'emparer de cette société. Cette opération a été faite en accord complet avec la Direction des mines et le Comité d'organisation des minerais et métaux bruts.Cette mine était particulièrement intéressante pour les Allemands de par le tungstène qu'elle contient, métal recherché par les nations belligérantes pour la fabrication des aciers spéciaux.Nos efforts, en accord avec la Direction des mines, ont eu pour but de freiner l'équipement de la mine et celui de l'atelier de traitement, afin de retarder au maximum la date de la mise en route. L'opération a été conduite de façon à éviter la main-mise des services allemands.Pas une tonne de minerai n'a été livrée aux Allemands ni emportée par eux.D'autre part, au mois de juillet 1944, nous avons indiqué à la Résistance quelle était la destruction de matériel électrique à opérer susceptible d'empêcher la laverie de tourner et qui, le moment venu, pourrait être réparée le plus rapidement possible.Cette destruction a été effectuée conformément à nos indications.VI - A la demande de la Direction des mines, et pour éviter une prise de possession par l'IG Farben-Industrie, nous avons en 1943 pris les permis de molybdène du chantier des Œillets dans les Vosges. Là encore, en dépit de leurs exigences, pas une tonne du minerai sorti n'a été livrée aux Allemands.VII - Une participation importante dans la Société des mines de Charrier, qui produit du cuivre et de l'étain, a été prise par notre Maison en 1941.Développée et équipée avec une technique nouvelle de traitement mise au point par nos ingénieurs, la mine - bien que prête à fonctionner - n'a pas été mise en exercice afin d'éviter toute livraison de métal à l'ennemi - ceci d'accord avec la Direction des mines.Ces derniers exemples témoignent de la confiance de la Direction des mines à notre égard qui s'est adressée à nous pour éviter que des actifs français, de valeur incontestable au point de vue national, ne deviennent la propriété de groupes ennemis ou ne puissent être utilisés par eux.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 2bis

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1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 3

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.Note sur le mécanisme des accréditifsLe financement de certaines exportations françaises vers l'Allemagne effectué sur la demande des représentants à Paris de la Commerzbank Aktiengesellschaft et de la Deutsche Bank à Berlin, s'opérait de la manière suivante :I - Opérations couvertesLa Banque allemande nous demandait d'ouvrir à nos caisses un accréditif simple ou irrévocable en faveur d'une maison française, nommément désignée, et utilisable contre documents justifiant l'expédition des marchandises, c'est-à-dire facture visée par la Chambre de commerce, lettre de voiture ou récépissé de la SECP à destination de la gare allemande.Simultanément la banque intéressée versait au clearing central de Berlin la contre-valeur en Reichmarks du montant de l'importation et, comme les accréditifs étaient pour la plupart valables trois mois, les fonds parvenaient à l'Office des changes avant même que l'expédition fut réalisée.Aussitôt qu'il était en possession de l'avis de crédit du clearing central l'Office des changes nous adressait un premier bordereau aux termes duquel nous avions connaissance du versement effectué en Allemagne.Après transfert matériel des fonds l'Office des changes nous en faisait tenir couverture en chèque ou virement Banque de France à charge par nous de lui remettre un jeu complet de documents prouvant la facturation et l'expédition des marchandises. Les accréditifs qui n'étaient pas amenés à jouer dans les délais impartis étaient remboursés par nos soins à l'Office des changes à qui nous transmettions une simple lettre lui précisant que le montant du virement joint représentait le remboursement de son versement n° X du...Ce genre d'opérations ne comportait aucun finance ment à proprement parler.II. Accréditifs non couvertsDans cette seconde éventualité la Banque allemande qui ouvrait l'accréditif nous demandait de lui consentir à ses frais le financement du transfert de clearing, nous précisions donc aux vendeurs français que leurs documents seraient honorés à première présentation.Lors de la levée des documents par nos soins et du règlement correspondant à l'exportateur nous adressions un câble à la banque en lui indiquant le montant payé ainsi que le numéro de l'accréditif. A réception de ce câble la Banque allemande versait les fonds au clearing et le transfert que nous exigions par câble nous parvenait généralement dans un délai de dix jours.Nous communiquions à l'Office des changes un jeu complet de documents en échange desquels nous étions couverts par chèque dans les délais habituels de l'Office.Nos engagements de cette nature, qui n'ont commencé à jouer que fin 1943, n'ont jamais été considérables et notre découvert moyen n'a jamais excédé 1.500.000 sauf à partir de juillet 1944 où les restrictions d'électricité et les difficultés de transport ont sensiblement paralysé l'activité de l'Office des changes et retardé de ce fait même la plupart des paiements.Notre encours actuel est approximativement de 2.500.000.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 4

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 5

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 5bis

Copie NB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944. Elle porte également la date du 3 janvier 1945. Annexe Vbis Service des changes - Mécanisme des paiements Période du mois de septembre 1940 au mois d'août 1944 Durant cette période, le service des changes n'a effectué de paiements que sur avis de l'Offices des changes. Pratiquement, en tant qu'intermédiaire agréé, nous recevions de l'Office des changes des virements payables par la Banque de France portant pour chacun d'eux l'indication du bénéficiaire. Nous demandions alors au bénéficiaire de nous remettre les pièces justifiant de l'exportateur des marchandises ou des services correspondant à ces virements. Dès que ces pièces nous étaient remises, nous les transmettions à l'Offices des changes et nous effectuions les paiements correspondant entre les mains du bénéficiaire. Notre rôle se bornait à celui d'une boîte aux lettres. Nous ne consentions de crédits que dans un seul cas : lorsqu'il s'agissait de frais de voyage. Nous versions alors entre les mains des porteurs de lettres de crédit les montants pour lesquels ils étaient accrédités, sans que ces versements puissent dépasser 20.000 francs. Le recouvrement s'opérait par la suite. Cette façon de procéder était d'ailleurs conforme à la réglementation de l'Office. Durant la période précitée, nous avons ainsi versé à des maisons françaises : F 451.787.417 à des maisons allemandes : F 116.713.836 pour frais de voyage et de représentation : F 32.294.356   F 600.795.609  

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 6

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.Annexe VIL'attitude de MM. Worms & Cie et de Monsieur Le Roy Ladurie en ce qui concerne les prétentions de la maison Henkel sur les Établissements Fournier-Ferrier ou leurs filiales est caractéristique de celle qu'ils ont toujours eue vis-à-vis de l'occupant et qui consistait :1°- à ne céder aucun actif français à l'Allemagne,2°- à ne négocier d'accord d'aucune sorte avec les industriels allemands,3°- si aucune de ces deux solutions n'était possible, à poursuivre des négociations en accord avec l'administration française et dans le but de ne pas les faire aboutir.En ce qui concerne les Établissements Fournier-Ferrier la situation se présente comme suit :Cette société appartenait à divers groupes d'actionnaires en désaccord et qui avaient entamé des actions contentieuses extrêmement compliquées. Worms fut sollicité pour prendre la place d'un des groupes d'actionnaires afin de tirer au clair la situation contentieuse et assurer la direction de l'entreprise.L'action contentieuse a duré de nombreux mois et c'est seulement en novembre 1942 que Worms et Monsieur Le Roy Ladurie notamment ont pensé qu'ils pouvaient commencer à étudier la situation interne des Établissements Fournier-Ferrier et de ses filiales, spécialement la Société normande des corps gras, Monsieur Le Roy Ladurie a été informé que la Société normande des corps gras était l'objet d'une très vive pression du Groupe Henkel & Cie pour avoir à lui céder sa majorité sous une forme ou sous une autre. Sans plus tarder, Monsieur Le Roy Ladurie a informé le groupe Henkel que la position de Worms chez Fournier-Ferrier, et par conséquent à la Société normande des corps gras rendait impossible toute opération de ce genre à laquelle Worms était d'ailleurs formellement opposé.Certains dirigeants du groupe Unilever avaient eu vent des prétentions du Groupe Henkel. Ils ont cru que Worms accepterait le dictât du Groupe Henkel comme eux-mêmes avaient été obligés de l'accepter en ce qui concerne la marque Persil. Ils ont même fait courir le bruit que la célébration de l'union Société normande des corps gras/Henkel serait faite par un dîner aux bougies et ils assuraient que cette opération n'avait été entravée que par un exploit d'huissier qu'ils auraient fait obtenir à la direction des produits chimiques de la Production industrielle. Cette assertion est entièrement dénuée de fondement et peuvent en attester :- Monsieur Rougier, directeur des Industries chimiques qui a encore ce titre à l'heure actuelle,- Monsieur L'Hénaf, commissaire du gouvernement auprès du Comité de la savonnerie, actuellement chef de cabinet adjoint de Monsieur Lacoste, ministre de la Production industrielle.Une explication loyale intervint d'ailleurs dans la suite entre Monsieur Le Roy Ladurie et les représentants du Groupe Unilever : Messieurs Faure et Fusier, pour mettre au point cette question ainsi que celles qui se sont présentées par la suite.La résistance opposée par Monsieur Le Roy Ladurie aux prétentions du Groupe Henkel présentait un risque certain car il était avéré qu'un des dirigeants de ce groupe était un ami personnel de Monsieur Himmler. Néanmoins, les dirigeants de Henkel, au bout de quelques mois, n'ont pas maintenu leurs prétentions et ont demandé à faire participer les Établissements Fournier-Ferrier et leurs filiales à l'exploitation de procédés Henkel. Le commissaire allemand placé auprès de Worms, et qui a vivement insisté pour qu'un accord de ce genre soit conclu, s'est heurté à la résistance de Monsieur Le Roy Ladurie qui a demandé des instructions à la direction des Industries chimiques. Celle-ci a été d'avis qu'aucun accord ne devait être passé sur ce plan particulier mais seulement sur le plan général. De plus, Monsieur Le Roy Ladurie apprit à ce moment l'attitude d'Henkel vis-à-vis d'Unilever, attitude qui consistait à accaparer complètement la marque Persil. Il a donc fait connaître aussitôt qu'aucune entente n'était possible tant que le différend important créé par Henkel avec Unilever ne serait pas réglé. Monsieur Le Roy Ladurie en a avisé aussitôt les représentants de ce Groupe. Henkel fit alors répondre qu'un accord amiable était intervenu avec les dirigeants d'Unilever dont les membres français, consultés, répondirent par la négative. Monsieur Le Roy Ladurie maintint donc son point de vue vis-à-vis d'Henkel et les Établissements Fournier-Ferrier ainsi que leurs filiales n'ont plus été depuis plus de douze mois l'objet d'aucune tentative de la part du Groupe Henkel.Cet exemple montre que la doctrine de Worms était juste et son application efficace puisque, en définitive, ayant pris une participation dans une affaire qui risquait fort de passer entre les mains de l'ennemi, Worms l'a retrouvée au moment de la Libération entièrement libre de tout engagement.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 7

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.L'immeuble de Dantzig, qui était utilisé par nos Services maritimes et dont notre filiale, la Wester Financiering Maatsschappij, était propriétaire, a été mis sous séquestre par les autorités allemandes.Dès juillet 1940, il a été demandé à notre filiale de vendre cet immeuble. Sur nos instructions, elle a répondu négativement. Deux ans plus tard, par lettre du 23 juillet 1942, une nouvelle pression a été faite. Le séquestre allemand attirait notre attention sur le fait que cette demande devait être considérée comme une faveur spéciale, étant donné que la vente pouvait être faite sans notre accord préalable.Par lettre du 6 août 1942, nous avons maintenu notre point de vue et refusé l'offre du commissaire. En septembre 1942, Monsieur Raymond Meynial a rendu visite à Amsterdam au commissaire de la Wester Financiering qui lui a confirmé que nous ne pourrions éviter la réquisition de l'immeuble, Monsieur Raymond Meynial a protesté contre cette vente (voir lettre du 23 juillet 1942 de la Wester faisant mention de ces négociations).Le voyage de Monsieur Meynial s'est croisé avec une lettre du 27 août 1942 demandant l'autorisation de vendre pour 238.000 RM.Nouveau refus par lettre du 30 septembre 1942.Le 28 mars 1944, nous avons été avisés de la réalisation de la vente malgré nos protestations et à un prix très inférieur à celui précédemment fixé par les experts.Par lettre du 24 avril 1944, nous avons fait toutes réserves.

1944.09.26.De Worms et Cie.Note.Annexe 8

CopieNB : Note annexée à la note de Gabriel Le Roy Ladurie datée du 26 septembre 1944.

1944.09.27.De Gabriel Le Roy Ladurie.Au juge Georges Thirion.Interrogatoire

CopieInterrogatoire de Gabriel Le Roy LadurieL'an mil neuf cent quarante quatre, le 27 septembre, devant nous, Georges Thirion, juge d'instruction au Tribunal de première instance de la Seine, assisté de Lombard, greffier, a été amené : l'inculpé Le Roy Ladurie, Gabriel, déjà entendu. Maître Bizos, son conseil régulièrement convoqué et à la disposition de qui la procédure a été mise la veille de ce jour, l'assiste.Il déclare :Je suis rentré à Paris, le 29 juin 1940, afin de remettre immédiatement de l'ordre dans la Maison Worms et de reprendre contact avec les clients. J'agissais en qualité de directeur général des Services bancaires.Dès octobre, la Maison fut l'objet d'attaques forcenées, d'abord à Paris, puis dans la presse de province. Ces attaques eurent leur écho Outre-Rhin et au poste de Radio-Paris, notamment. Je noterai que, durant l'occupation, nous fûmes le seul établissement bancaire à être périodiquement et avec ténacité attaqué par la presse asservie et dans les meetings des partis politiques soudoyés par les Allemands. Mes informations me faisaient connaître que l'occupant avait décidé la liquidation forcée de la Maison Worms dont j'avais la charge.Fin octobre, le capitaine Ziegesar était nommé commissaire-gérant avec des pouvoirs illimités. Cette mesure est absolument unique. Aucun autre établissement bancaire, à l'exception des banques juives, qui ont été détruites depuis, n'y était soumis.L'origine de ces attaques peut être rattachée à trois causes différentes :d'abord la question raciale. La Maison Worms pouvait être considérée comme une entreprise juive aux termes des ordonnances allemandes et des lois françaises.En deuxième lieu, elle avait des attaches britanniques particulièrement solides.Enfin, nous étions en butte à l'hostilité de certains milieux français qui fournissaient aux Allemands Ies éléments de la campagne qu'ils se proposaient d'entreprendre contre nous. M. Pierre Laval, notamment, s'est déclaré l'adversaire décidé de notre Maison.Le moyen le plus sûr de frapper la Maison Worms était de viser son chef, M Hypolite Worms, particulièrement vulnérable en raison de ses origines raciales et de ses attaches britanniques. En présence d'une telle situation, je me devais de m'attacher à sauvegarder à la fois l'homme et la Maison. A cette fin, pendant quatre ans, j'ai eu une attitude dont je revendique seul la responsabilité et que je vais décrire dans la suite de mon exposé.Relations de la Maison avec l'occupantJ'avais été délégué par M. Worms pour centraliser les rapports que la Maison pouvait avoir avec les Allemands (exception faite de ce qui concernait les Chantiers du Trait, les Services maritimes et les Services Charbons). Dès les premiers contacts avec le commissaire Ziegesar, qui était un homme médiocre, je me suis rendu compte que je pourrais aisément le mettre dans mon jeu et j'obtins aussitôt du ministère des Finances la désignation de M. Olivier de Sèze comme commissaire-adjoint, afin que celui-ci put éventuellement, en cas de difficulté, représenter Ie gouvernement français. Dès les premiers jours de son commissariat, je réussis à obtenir de Ziegesar que, contrairement à toutes les règles usuelles en matière d'administration provisoire, celui-ci n'accomplirait aucun acte de gestion directe et que, notamment il ne précéderait pas même à la confirmation des pouvoirs des personnes habilitées à traiter et à signer au nom de la Maison Worms. Chaque jour, Ziegesar prenait connaissance de l'intégralité du courrier de la veille. Par ailleurs, il assistait aux entretiens d'une certaine importance que je pouvais avoir avec les Allemands. En fait, je sentis très vite que, chez Ziegesar, l'intérêt d'employé de la Commerzbank qu'il était, l'emportait sur l'idée qu'il se faisait de ses devoirs de fonctionnaire. Il rêvait d'être un jour désigné comme représentant de la Commerzbank à Paris et il me fut aisé de jouer de cette ambition au profit des intérêts de la Maison Worms.En décembre 1940, je reçus la visite du docteur Hettlage, l'un des principaux dirigeants de la Commerzbank qui, très au courant du dossier de la Maison Worms, m'exprima son désir de voir se nouer des liens étroits entre sa maison et la nôtre. Celui-ci me fit comprendre, pour m'amener à composition, que je ne réussirais à sauvegarder la Maison Worms, étant donné sa situation particulière, que si je consentais à la création de ces liens qui, seuls, pourraient apporter des apaisements au Reich. A ce moment, la donation faite par M. Goudchaux à ses enfants de sa part sociale n'étant pas homologuée, le Dr Hettlag demanda à devenir associé-gérant en lieu et place de M. Goudchaux. J'opposais un refus catégorique à cette proposition, mais, pour adoucir ce refus, j'offris au Dr Hettlag d'établir entre nos deux maisons des liens normaux de correspondants.J'indique que nous ne fûmes pas le seul correspondant français de la Commerzbank et il m'apparaît qu'aucun établissement bancaire, même sans la pression morale qui avait été exercée sur moi, n'aurait refusé d'établir de tels rapports. Le mouvement essentiel du compte de la Commerzbank dans nos livres fut causé par le règlement d'accréditifs documentaires ouverts pour expédition des marchandises françaises pour l'Allemagne sous le contrôle de différents services du ministère des Finances et plus spécialement de l'Office des banques. J'ai résumé dans les notes 1 et 2 que je vous dépose les modalités et le volume des opérations effectuées.Je souligne que le volume de ces opérations est de F. 121.000.000 en chiffres ronds, alors que les exportations françaises sur l'Allemagne pendant la même période, ont été de 196 milliards. A titre de comparaison, pendant la même période, nous avons ouvert en Suède pour plus de 124.000.000 d'accréditifs documentaires. Les profits réalisés par ces sortes d'opérations sont de minime importance et couvrent à peine les trais généraux engagés.En février et mars 1941, les attaques de presse contre notre Maison ayant redoublé d'intensité, je fus invité par le Dr Hettlag à me rendre à Berlin afin d'obtenir, sous certaines conditions, la neutralisation de cette campagne. Je fis établir mon passeport mais, sous un prétexte quelconque, je ne partis pas. J'indique que je ne suis jamais allé en Allemagne depuis juin 1939.Je suis informé en juin 1941 par Ie Dr Hettlag que Ies autorités allemandes vont prendre contre la Maison Worms des mesures de rigueur. La première fut la révocation de Ziegesar considéré comme trop conciliant, puis la nomination du baron von Falkenhausen, muni d'instruction précises et rigoureuses, enfin une mission de contrôle dévolue à une société fiduciaire allemande à caractère officiel, chargée de faire sur la Maison Worms un rapport détaillé au parti nazi et à l'économie nationale. Le Dr Hettlag m'indique en outre que la liquidation forcée des intérêts d'un certain nombre de commanditaires lui parait inévitable et risque de se faire au profit du trust Goering. Renouvelant partiellement sa suggestion de décembre 1940, de céder à l'amiable à la Commerzbank au moins les parts de commandite Goudchaux, Hettlage se fait pressant et, devant cette extrémité, je lui écris une lettre fin juin 1941, protestant contre toute cession forcée, mais lui indiquant que, si une prise d'intérêt est inévitable, je suis disposé à donner la préférence à la Commerzbank. J'indiquai en tous cas que, si cette éventualité se produisait, le nouveau groupe allemand se trouverait devant la démission collective de tous les cadres de la Maison. Cette perspective fournissait à Hettlage un prétexte pour ne pas se dessaisir du dossier et permettait d'éviter toute autre nouvelle tentative visant une prise de participation.Comme Hettlage se proposait d'ouvrir une succursale de la Commerzbank à Paris, il nous demanda de lui céder une participation dans la Société privée d'études et de banque, au capital de F 1.000.000 et alors en complet sommeil. Pour me concilier Hettlage, je lui consentis une option de principe sur cette participation, sous réserve de l'accord du gouvernement français, mais je m'empressai d'obtenir de M. Brunet, directeur du Trésor, qu'il refuse en tout état de cause son agrément. Dans ces conditions, l'option ne fut jamais levée et mes relations avec Hettlage furent considérée comme terminées.Sur l'injonction des deux commissaires allemands successifs, la maison Worms a consenti à un certain nombre de fournisseurs de la Kriegsmarine des escomptes de factures qui ont, en définitive, laissé pour F. 3.000.000 de créances irrécouvrables (note 6).Dès juin 1941, plusieurs experts de la société fiduciaire allemande prenaient possession de nos bureaux pour dresser un rapport sur notre activité. Ce contrôle dura dix-huit mois.Sous le commissariat de Falkenhausen, nommé en 1941, nous eûmes de graves difficultés avec les autorités allemandes établies en Hollande au sujet d'une société holding, la Franconed, nous appartenant en totalité. Ces difficultés se sont terminées par la vente forcée, à des conditions dérisoires aux SS d'un immeuble historique que nous possédions à Dantzig et ce, malgré nos protestations. Ce différend fait l'objet de la note n°3 que je vous dépose.Falkenhausen, qui avait une situation importante dans le groupe de la Deutsche Bank, exigea un certain nombre d'opérations :ouverture d'un petit nombre d'accréditifs documentaires par la Deutsche Bank,ouverture d'un compte créditeur au profit du Rustung Kontor, service d'achat du ministère de l'Armement.Je note que j'ai refusé une semblable opération pour le compte de l'Aerobank, dépendant du trust Goering. Je crois que nous sommes une des rares banques à avoir décliné cette offre.ParticipationsLa Maison Worms possède de nombreuses participations dans des affaires commerciales et industrielles, lesquelles peuvent être rattachées à trois catégories :celles où notre influence est prépondérante,celles où notre action est relativement occasionnelle,celles dans lesquelles nous n'avons pas à intervenir.Seules les premières méritent une explication.Bien que nous ayons fait l'objet de sollicitations pressantes concernant la cession d'une partie de nos participations, nous avons toujours opposé un refus absolu. Les deux affaires qui donnèrent lieu aux débats les plus difficiles, voire même les plus dangereux, sont celles relatives au département minier et à la société de corps gras Fournier Ferrier, que nous parvînmes à soustraire l'une et l'autre aux convoitises allemandes.Je vous dépose à cet égard les notes 4 et 5.Certaines sociétés dans lesquelles nous avions des intérêts ont été amenées à prendre des commandes allemandes, mais aucune de ces commandes ne portait ni sur des munitions, ni sur des armes, ni sur des matières premières servant à la fabrication d'armements. Parmi celles qui ont exécuté ces commandes, figurent les Établissements Japy : machines à écrire, objets émaillés, petits moteurs électriques. Les usines Japy qui étaient agencées pour produire du matériel de guerre, n'en ont cependant pas fourni, ce qui n'a pas laissé de créer une situation très tendue à leur président, M. Marin-Darbel et à moi-même. Grâce à ces commandes il a été possible pendant quatre ans de maintenir en activité plus de 5.000 ouvriers et employés et d'empêcher le départ pour l'Allemagne d'un outillage de haute valeur.Étaient également équipés pour les fabrications de guerre, les Établissements Puzenat, qui n'ont jamais fait la moindre livraison à l'Allemagne, malgré toutes les pressions qui ont eu lieu.Enfin, la Société des entreprises de grands travaux hydrauliques, qui était dotée d'un gros outillage pouvant servir aux travaux de fortification, a toujours refusé, en plein accord avec la Maison Worms, de passer le moindre contrat avec l'occupant.Mes relations personnelles avec l'occupantLa difficile et périlleuse défense des intérêts dont j'avais la charge, m'a naturellement parfois amené à toucher d'autres milieux allemands que ceux avec lesquels j'étais en rapports d'affaires obligatoires. Les entretiens que j'ai pu avoir au cours de ces quatre années ont toujours eu pour but les quatre objectifs suivants :1°/ - la sauvegarde des intérêts de la Maison Worms et de la part de patrimoine national qu'elle détient ;2°/ - la sauvegarde de la liberté et parfois de la vie de certains de nos compatriotes ;Je me suis fréquemment occupé de faire libérer des personnes amies qui avaient été arrêtées, ou tout au moins de leur sauver la vie. Parmi celles qui, spontanément, m'ont fait savoir qu'elles désiraient témoigner de ce que j'avais fait pour elles, figurent :M. de Boishebert, condamné à mort en 1942, gracié, déporté et rapatrié en 1943 ;M. François Michel, ingénieur des Poudres, membre actif de la Résistance, arrêté en juillet 1941 et gracié en août 1942 ;le comte Robert de Voguë, condamné à mort, gracié et actuellement déporté ;enfin, M. Aimé Lepercq, ministre des Finances, arrêté en mars 1944 et libéré le jour même où il devait être déporté,et la duchesse d'Harcourt, qui était en voie de déportation.3°/ - dans les derniers mois de l'occupation, j'ai accompli pour le compte de la Sécurité militaire française, représentée par le colonel Navarre qui est disposé à témoigner, diverses missions.4°/ - Enfin, j'ai fait l'objet de trois perquisitions à mon domicile par la Gestapo. J'ai subi quatre ou cinq interrogatoires de la même police et, en mars dernier, j'ai été incarcéré à Fresnes pendant douze jours.Les questions qui m'ont été posées alors concernaient la Maison Worms, mes relations avec certains membres de la Résistance, mes relations avec certains membres de la Wehrmacht et enfin mes relations avec certains membres dirigeants de l'économie allemande soupçonnés d'opposition au régime.En résumé, malgré toutes les prises qu'offrait la Maison Worms sur le plan dit "racial" et sur le plan anglo-saxon, malgré tous les moyens de coercition dont étaient armés les commissaires-gérants, malgré toutes les pressions et toutes les menaces, les mesures d'exception et les campagnes de la presse asservie dont nous avons eu dans le monde bancaire le quasi-monopole, la Maison Worms était demeurée intacte et pure de toute infiltration étrangère. De gré ou de force, notre groupe n'a jamais cédé à l'occupant une partie si infime qu'elle fut d'un actif matériel ou immatériel dont nous avions la charge, aucune entreprise dépendant de ma gestion n'a livré ni armes, ni munitions, ni pièces détachées, ni matières premières utilisables par l'armement allemand. Les Services bancaires dépendant de moi n'ont fait avec l'occupant que des opérations courantes autorisées par les pouvoirs publics et ces opérations ne représentent qu'une partie infime de notre activité. Pour parvenir à ces résultats, j'ai dû agir contre et sur beaucoup d'Allemands, mais loin de réserver pour la seule défense des intérêts qui m'étaient confiés des moyens que j'étais arrivé à détenir, je me suis efforcé de les mettre au service de mes compatriotes en détresse et de notre service de Sécurité militaire.J'indique que, dès mon arrestation, j'ai spontanément, librement et sans esprit de retour, donné ma démission de directeur de la Maison Worms.Lecture faire, persiste et signe :G. Le Roy Ladurie

1944.09.28.De Hypolite Worms.Fresnes.Original

Original28 septembre 1944Il est nécessaire que nos avocats, Lénard, Poignard et Bizos aient à leur disposition une voiture dont ils puissent se servir collectivement ou individuellement toute la journée. En particulier Lénard vient à Fresnes presque tous les jours et je crois que Bizos voit Gabriel plusieurs fois par semaine, il faut qu'ils aient toutes facultés de transport, car leur présence continuelle auprès de nous est un grand réconfort et notre seul contact avec l'extérieur. Si cela n'a pas déjà été fait, voulez-vous vous en occuper. Il doit être possible d'avoir maintenant permis et voiture. En ce qui concerne les honoraires, j'ai posé carrément la question à Lénard qui m'a indiqué le chiffre qu'il avait reçu comme provisions. C'est bien comme premier acompte mais il y aura peut-être bien à verser un 2ème acompte un peu plus tard, surtout si la demande éventuelle en liberté provisoire est acceptée.Envoyez-moi de temps en temps une petite note pour me mettre au courant des principaux événements dans la Maison, ne serait-ce que pour me distraire un peu. J'espère que vous n'avez pas trop de difficultés.Je suis maintenant en cellule avec Albertini, le directeur du Cabinet de Marcel Déat, et André [Peaugia], le marchand de chaussures. Gabriel est avec Peyrecave. Amitiés.HW

1944.09.28.De M. Boucomont.Paris

CopieNB : La copie image de cette note, de mauvaise qualité, n'a pas été conservée. 10, rue de Sèvres, VIIe, ParisLe 28 septembre 1944Messieurs,Le communiqué publié dans la "Défense de la France", daté du 28 septembre, me détermine à vous faire part de l'étonnement de milliers de patriotes de constater que soit toujours en liberté, Jacques Barnaud, l'associé d'Hypolite Worms, détaché par celui-ci au gouvernement de Pétain, pendant près de 4 ans, en qualité de commissaire général de la [...] franco-allemande. Barnaud est actuellement à son domicile, 9, square Lamartine, à Paris, 16e. Qui peut l'empêcher de rejoindre, à Fresnes, Worms et Le Roy Ladurie, tandis que ses anciennes fonctions même auraient dû le faire arrêter parmi les premiers et sont un témoignage irrécusable de sa culpabilité. Veuillez agréer, Messieurs, l'expression de mes sentiments patriotiques et distingués.M. Boucomont

1944.09.29.Des ACSM Abbat.Au préfet de la Seine-Inférieure

Le Trait, le 29 septembre 1944, Monsieur le Préfet de la Seine-Inférieure Service des réquisitions allemandes Rouen Monsieur le Préfet Réquisitions irrégulières effectuées par les Allemands Selon les recommandations qui viennent de nous être faites par le Comité d’organisation de la construction navale, nous avons l’honneur de vous donner ci-après les renseignements concernant les réquisitions irrégu­lières de matériel appartenant à nos chantiers, réquisitions effectuées par l’armée allemande au moment où elle a quitté notre région. Ces réquisitions concernent principalement du matériel roulant et nous vous donnons ci-après les rensei­gnements concernant celui-ci : 1°) - Le lundi 21 août à 22 heures, la Kommandantur locale, après avoir réquisitionné les chauffeurs français appartenant à nos établissements, leur a fait conduire à Rouen les véhicules suivants : a) Une voiture Citroën touriste 517 XB.l, traction avant, carrosserie familiale 8 places. Cette voiture dont la couleur était autrefois verte avait été peinte en noir, ce qui finalement avait donné une teinte tirant sur le gri­sâtre. Ses caractéristiques sont les suivantes : - N° de fabrication ou n° de châssis : 144.947. - Année de construction : 1939 - Type : II série B - N° du moteur : DD 7435 - Puissance : 11 CV - Cylindrée : 11.910 - Longueur de la voiture : 4 m 70 - Largeur de la voiture : 1 m 80 - Hauteur de la voiture : 1 m 55 - 2 banquettes et 3 strapontins - Types de pneus : 185 x 400 b) Une moto AJS 6341 XB.I, couleur noire, roues nickelées avec bande noire au milieu : - N° d’ordre dans la série du type : 1259 - Année de construction : 1939 - Type : 18 - N° du moteur : 746 - Puissance : 5 CV - Cylindrée : 500 cm3 Nombre de cylindres : 2 Poids du véhicule : 150 kgs c) Une moto-sacoche, puissance 5 CV, couleur brune et rouge avec bande, garde-boues nickelés. 2°) – Le mardi 22, dans la soirée : a) – Un camion Citroën 5270 XB.I équipé d’un gazogène marque Suca. Il s’agit d’un camion à ridelles bâché, couleur vert foncé, dessus de cabine peint en blanc : - charge utile : 3 T 5 - N° de fabrication ou n° de châssis : 718.104 - Année de construction : 1940 - Type : P. 45 - Poids du véhicule : 4.100 kgs - Charge permise : 3.500 kgs - Type de pneus : 230 x 20 b) – Une camionnette Renault 6792 XB.I équipée d’un gazogène Suca, camionnette à ridelles bâché, couleur vert foncé, dessus de cabine peint en blanc : - N° de fabrication ou de châssis : 1.007.776 - Année de construction : 1940 - Type : AGC série 2 - N° de moteur : 9631 - Type de pneus : 16 x 50 c) – Un vélomoteur Peugeot 9.X.J. 3, couleur beige : - Type : 93 - N° d’ordre dans la série du type : 406.099 - Carburant : essence - Puissance : I CV Tous les véhicules énumérés ci-dessus ont été emmenés par la Marine allemande dont un détachement étant installé en permanence au Trait. 3°) – Le samedi 27 août, des troupes de passage se sont emparées d’un autocar Saurer, immatriculé 1652 Y.85, marchant à l’essence : - Type : 2 BG - Année de construction : 1928 - Puissance : 15 CV - Couleur : bleu roi - Capacité : 22 personnes - Roues jumelées à l’arrière : 32 x 6 4°) – Le lundi 29 août, la batterie de DCA locale a pris passage à bord de nos voitures ci-après : a) - Voiture Hotchkiss 8695 XA.9. Cette voiture, d’une puissance de 17 CV, avait originairement une couleur noire, mais elle a été peinte in-extrémis en jaune par les allemands : - Carrosserie aérodynamique - Familiale 7 places - Glace de séparation entre le siège avant du conducteur et les passagers arrière. b) - 2 voitures Rosengaert : - l’une, genre touriste 4 places, forme aérodyna­mique, radiateur en pointe, couleur noire, était neuve, - l’autre, voiture ayant déjà roulé, était une conduite intérieure décapotable 4 places. Pour la bonne règle, nous signalons également ces pertes au Service des dommages de guerre. Veuillez agréer, monsieur le Préfet, l’expression de notre haute considération. P. Abbat Directeur P. Pon Worms & Cie.  

1944.10.01.De Hypolite Worms.Fresnes.Original

Original  1er octobre 1944Merci pour la note qui m'a fait grand plaisir. Ce qui m'inquiète toutefois c'est de lire que Lepercq et René M. sont susceptibles d'abandonner leurs postes actuels, ce qui ne facilitera pas les choses pour Gabriel et moi.Me référant à l'impression de Raymond au sujet des banques juives, je dois vous dire qu'Albertini, le directeur de Cabinet de Marcel Déat, qui est en cellule avec moi, m'a dit qu'il avait entendu dire (car il n'est arrêté que depuis 5 jours) que c'était la banque Lazard qui avait été l'inspiratrice de mon arrestation. Je l'ai dit à Lénard ; je ne sais pas s'il vous l'a répété.Si on a fait la note que j'avais demandée pour justifier la Maison des accusations portées contre elle, j'aimerais bien la voir. Je persiste à penser qu'elle serait très utile pour distribution à ceux qui pourraient s'en servir pour nous défendre et pour réformer le jugement de ceux qui nous attaquent, [Murphy] parmi tant d'autres. [Jahan] est ici mais je ne le vois jamais parce que sa cellule est assez éloignée de la mienne et nous n'avons donc pas l'occasion de nous rencontrer à la promenade. Le seul ami que je rencontre est François L. qui est à 2 cellules de moi et que je rencontre à la promenade ou lorsque Lénard nous fait appeler.Il faudrait peut-être que Robert explique à [Andreze] l'histoire de nos tractations avec [Moller], et que René M. les connaisse éventuellement pour le cas où Moller ayant envoyé un télégramme d'acceptation qui ne nous est jamais parvenu, l'affaire ait une suite. Est-ce que [Coureaud] qui a le dossier en mains, est toujours à la M.M. ? Savez-vous si René M. va respecter la charte-partie et son article II ?Y a-t-il eu des arrestations importantes dans les milieux commerciaux, industriels ou bancaires ? Peut-être pourriez-vous demander à [Pouvileviez] si on peut communiquer avec lui, ce que devient le Cap Ferrat, si la population est rentrée et si on ne peut pas faire quelque chose pour protéger ma propriété contre le pillage et la destruction complète en chargeant quelque voisin, jardinier ou gardien de s'en occuper. Amitiés.HW

1944.10.03.De Worms et Cie.Note.Service des changes

Copie

1944.10.04-06.Des Affiches parisiennes.Petites affiches

Journal spécial des sociétés. 5293Worms & CieSociété en nom collectif et en commandite Capital : 40.000.000 de francsSiège à Paris, boulevard Haussmann, 45Aux termes de trois actes reçus par Me Rivière, notaire à Paris, les treize, quatorze et dix-huit septembre mil neuf cent quarante-quatre, enregistrés à Paris, 14e notaires :Le premier : le dix-huit septembre mil neuf cent quarante-quatre, volume 122 B, folio 66, case 2 ;Le deuxième : le dix-huit septembre mil neuf cent quarante-quatre, volume 122 B, folio 66, case 1 ;Le troisième : le vingt septembre mil neuf cent quarante-quatre, volume 122 B, folio 66, case 7.Et par suite de la démission de gérant associé en nom collectif par M. Joseph Jacques Léon Barnaud, négociant armateur, demeurant à Paris, square Lamartine, 9.Il a été apporté différentes modifications aux articles 1, 5, 10, 12 et 15 des statuts de la société Worms et Cie, dont le siège est à Paris, boulevard Haussmann, n°45, en ce qui concerne notamment la répartition des bénéfices et la gérance.Desquelles modifications il résulte notamment que la société existe :En nom collectif entre :1° M. Hypolite Worms, armateur, demeurant à Paris, avenue Emile Deschanel, 4 ;2° Et M. Robert Marcel Labbé, ancien inspecteur des Finances, demeurant à Paris, avenue George V, n°21.Et en commandite seulement à l'égard de tous autres dénommés auxdits actes.Et que la société est gérée et administrée par MM. Worms et Labbé, co-gérants, solidairement responsables, et par M. Jacques Marie Raymond Meynial, demeurant à Paris, avenue Paul Doumer, 60, comme gérant statutaire, pour une durée de cinq années, lesquels auront ensemble ou séparément les mêmes pouvoirs pour agir au nom de la société.M. Meynial a accepté expressément les fonctions à lui dévolues aux termes d'un acte reçu par Me Rivière, notaire, le dix-huit septembre mil neuf cent quarante-quatre, enregistré à Paris, 14e notaires, le vingt septembre mil neuf cent quarante-quatre, volume 122 B, folio 66, case 8.Deux expéditions des actes précités ont été déposées au greffe du tribunal de commerce de la Seine, le vingt-neuf septembre mil neuf cent quarante-quatre.Pour extrait et mention.Rivière, notaire.

1944.10.04.De Worms et Cie.Note

CopieI - Popote- date d'ouverture : 16 mai 1940- nombre de repas servis : plus de 250.000- prix unitaire : F 10- ordre de grandeur du déficit couvert de juin 1940 à octobre 1944 : 5.000.000 environII - Services médicaux et sociaux- maternités- livret de caisse d'épargne- congé : 6 mois appointements pleins, 6 mois demi-tarif- arbre de Noël- prix de revient moyen : 100.000- consultations médicales visites et secours aux malades, primes aux sinistrés, etc.- ordre de grandeur de l'effort financier annuel : 250.000III - Colis prisonniers de guerre, requis et personnes emprisonnées par les Allemands- nombre de colis : 190- prix : environ 285.000

1944.10.05.De Hypolite Worms.Fresnes

Copie5 octobre 1944Cet après-midi, vers 16 h. 30, un gardien-chef a ouvert la porte, m'a appelé et m'a dit qu'une Mission américaine désirait me parler et je vis entrer dans ma cellule une Américaine en uniforme, qui m'a dit représenter la presse américaine, et un officier anglais, accompagnés de Jacques Laroche et de deux hommes très jeunes, de vingt à vingt-cinq ans, que j'ai crû être des inspecteurs de la police judiciaire, mais que quelqu'un, plus tard, m'a dit être le directeur et le sous-directeur de la prison.L'Américaine a tout de suite pris la parole ainsi :« Il paraît que vous êtes accusé d'avoir construit des sous-marins pour les Allemands. Mais il paraît qu'au fur et à mesure que vous les construisiez, vous préveniez les autorités britanniques qui les coulaient à la sortie. »Je lui répondis que ce n'était pas tout à fait cela, mais j'étais un peu gêné pour parler, ne sachant pas par qui (les civils) elle était accompagnée. Je lui ai toutefois raconté que j'étais le chef d'une grande maison qui avait une réputation internationale, que j'étais armateur, importateur de charbons, constructeur de navires et banquier, que j'étais inculpé au titre de constructeur de navires, et que la vérité était que mon chantier, qui avait huit cales de lancement, avait en tout et pour tout livré en quatre ans deux bateaux aux Allemands, bateaux qui appartenaient au gouvernement français et avaient été livrés sur les instructions formelles de ce dernier, et que les chantiers avaient mis trois ans à terminer ces deux bateaux, qui auraient dû être finis quatre ou six mois après l'armistice.J'ai ajouté que j'étais probablement le dernier Français à être inquiété et que j'étais certainement celui qui avait le moins travaillé avec les Allemands, mais que des questions politiques avaient joué et que c'était sans doute pour cela que j'avais été arrêté un des premiers, qu'en fait j'étais la victime des partis extrémistes, mon nom ayant été « in the linelight » depuis des années et plus particulièrement depuis quatre ans où j'avais dû lutter contre les Allemands et la Gestapo pour sauver ma vie. Ceci amena l'officier anglais à remarquer avec un sourire : « Oui, vous êtes considéré comme un capitaliste ». Puis, mes deux interlocuteurs me demandèrent des renseignements sur les conditions de vie dans la prison, la nourriture, etc. L'Anglais insista beaucoup pour savoir si j'avais été arrêté légalement, si j'avais vu mon mandat d'amener, si j'avais été arrêté par les FFI et si je pouvais me faire légalement assister d'un avocat et je lui donnai tous renseignements à cet égard.Au bout d'une dizaine de minutes, le gardien-chef est venu dire que si mes deux interlocuteurs voulaient aller au bout de leur enquête il fallait se dépêcher mais, l'Américaine s'étant écartée pour parler aux civils qui l'accompagnaient, je suis resté seul avec l'Anglais qui m'a dit être le capitaine (ou lieutenant) Palfrey, qui faisait partie du service de Sécurité du gouvernement britannique, attaché au Corps expéditionnaire américain. J'ai eu le temps de lui expliquer qui j'étais, quelles étaient mes attaches britanniques, que j'avais rendu de grands services à son pays et que, peut-être, un jour, son gouvernement aurait à s'occuper de ma protection, que, du reste, ma femme avait eu l'occasion, par un ami commun, d'être en rapports avec Duff Cooper. J'ai ajouté pour finir qu'étant donnée la situation impossible dans laquelle nous nous trouvions, je pensais que son gouvernement serait forcé, un jour ou l'autre, de s'occuper des affaires intérieures françaises. Il me demanda où était ma femme et, comme je lui ai répondu à Paris, il me demanda si elle avait été inquiétée, j'ai répondu par la négative.Je me demande comment et par qui cette commission a été dirigée vers moi et qui a donné à l'Américaine les renseignements par lesquels son interrogatoire a commencé, mais je dois à cette relation ajouter deux choses : d'abord, l'intervention de Jacques Laroche, qui a été témoin d'une partie, mais d'une partie seulement, de la conversation. Jacques Laroche m'a tout de suite dit en entrant : « J'espère qu'on va vous tirer de là bientôt ». Et, ensuite, à deux reprises, a dit : « René Mayer s'occupe beaucoup de vous ».D'autre part, à la fin de la conversation, j'ai demandé instamment à mes deux interlocuteurs de ne pas faire d'articles de journaux à mon sujet, car cela pourrait se retourner contre moi et me gêner, car, innocent, j'entendais aller jusqu'au bout pour me faire réhabiliter. A cela l'officier anglais a remarqué que la publicité était peut-être le meilleur moyen de me faire entendre et nous nous sommes séparés.Leur visite a continué et je sais qu'ils sont passés dans la cellule de Duchemin où ils ont fait des remarques désobligeantes sur l'humidité des cellules, le fait qu'il n'y avait qu'un lit sur trois, etc. Jacques Laroche est, paraît-il, un ami du fils Duchemin et c'est peut-être, après tout, lui qui a sélectionné les cellules à visiter.J'attire l'attention sur le colonel Palfrey. Cet officier a l'air tout à fait sympathique et, s'il pouvait revenir me voir, seul, et si je pouvais avoir une plus longue conversation avec lui, cela présenterait certainement un gros intérêt. D'autre part, si Me Lénard et ma femme pouvaient le voir aussi, ce serait, il me semble, tout à fait bien car le service de Sécurité doit faire partie de l'Intelligence Service et ses rapports iraient certainement très haut.Mes voisins de cellule, Perygia et Albertini, ont essayé de glisser un mot, chacun, de leur affaire mais mes interlocuteurs, l'Anglais surtout, semblaient ne s'intéresser qu'à moi. C'est moi du reste qu'ils ont demandé en entrant dans la cellule.-----------------------------J'ai oublié de préciser que la visite d'hier ne m'était pas particulièrement et personnellement destinée. J'ai compris que les mêmes personnes faisaient une visite générale des prisons et qu'en particulier elles étaient déjà allées à Drancy.D'autre part, je continue à me méfier de Jacques Laroche, dont je persiste à ne pas comprendre l'attitude. Hier, il semblait très sympathique puisqu'il m'a parlé des efforts de René M(ayer)[1] en ma faveur et qu'il m'a dit qu'on espérait bientôt me sortir de là. Mais je n'oublie pas qu'après avoir été libéré du commissariat de police une première fois, j'ai été repris quelques heures après sur les ordres supérieurs et c'est peut-être par lui qu'il sera possible de déterminer d'où venaient ces ordres supérieurs de nouvelle arrestation, et, ensuite, quelques jours plus tard, mon envoi à Fresnes, puis la nomination d'un juge d'instruction et l'inculpation définitive qui semble être une mesure destinée à empêcher définitivement ma remise en liberté, qui aurait pu se faire après quelques jours de commissariat ou de séjour à Drancy, qui n'est qu'un camp d'internement. »[1] René Mayer, chargé le 5 juin 1943 des Travaux publics et des Transports dans le Comité français de libération nationale - CFLN -, créé à Alger le 3 juin 1943 par le général De Gaulle et le général Giraud ministre, il devient ministre des Communications à la Libération.

1944.10.05.De Worms & Cie Services bancaires Alger.Déclaration Mines Penarroya

Exécution de l’ordonnance du 6 octobre 1943 du Comité français de la Libération nationale et des arrêtés gubernatoriaux des 10 avril et 2 novembre 1943 Nom et adresse du déclarant : Worms & Cie – Services bancaires, 7 boulevard de la République, Alger Nom et adresse de la maison mise sous séquestre : Société minière et métallurgique de Penarroya, Société anonyme au capital de Frs : 307.375.000. Siège social : 12 place Vendôme, Paris 1°. Délégué provisoire : M. Charles Long, directeur pour l’Afrique du Nord, 47 avenue de la Marne, Casablanca. (Décision du 2 mars 1943, JO du 4 mars 1943). Date de l’arrêté : Arrêté de monsieur le Commissaire au ravitaillement et à la Production en date du 2 septembre 1944, notifié à nos Services bancaires le 22 septembre 1944. Objet de la déclaration : Compte courant ouvert sur nos livres sous le n° 5.136 Date d’ouverture : 11 décembre 1942 Nous avons consenti à cette Société les crédits suivants : 1°) Découvert de Frs : 1.000.000 accordé le 11 décembre 1942 et porté à Frs : 1.200.000 le 25 mars 1943, afin de permettre aux exploitations minières de cette Société en Algérie d’assurer la paye de leur personnel malgré la rupture avec la métropole et la suspension des relations avec le bureau de Tunis. Ce crédit a été remboursé le 15 juin 1943. 2°) Escompte d’acceptations de la Caisse des marchés de Frs : 2.375.000 autorisation accordée le 10 juin 1943 en utilisation de la lettre d’agrément de même montant, délivrée le 2 avril 1943 par le Secrétariat à la Production. Position au 2 septembre 1944 : Solde créditeur fr : 1.065.484,55 Risques en cours fr : 2.375.000 (tirages sur la Caisse des marchés) Sauf erreur ou omission Alger, le 5 octobre 1944 P. Pon Worms & Cie Signé illisible  

1944.10.06.Des ACSM Abbat.A l'ingénieur des ponts et chaussées

Le 6 octobre 1944 Monsieur l’ingénieur en chef des ponts & chaussées Délégué régional du commissariat à la reconstruction Boulevard des Belges Rouen Monsieur l’ingénieur en chef, Nous avons l’honneur de vous informer qu’au cours des événements de guerre d’août dernier, l’armée allemande a saisi en nos chantiers plusieurs véhicules poids lourds, touristes et motocyclettes. Nous avons adressé notre déclaration à la préfecture de la Seine Inférieure au Service des réquisitions allemandes. Nous jugeons utile toutefois de vous adresser une nouvelle déclaration au titre des dommages de guerre et vous demandons de bien vouloir la joindre à celles que nous vous avons adressées relativement aux dommages causés à notre établissement au cours de la même période. Veuillez agréer, monsieur l’ingénieur en chef, l’assurance de notre considération distinguée. P. Pon Worms & Cie : P. Abbat Déclaration de sinistre Renseignements concernant le sinistre : Nom ou raison sociale : Worms & Cie Prénoms ou forme de la Société : Société en nom collectif en commandite simple Date et lieu de naissance ou de construction : 16 mars 1894 originairement sous la raison Hypolite Worms & Cie prorogée à diverses reprises et en dernier lieu le 11 janvier 1940. Profession ou objet social : Construction et armement de navires, l’importation et le commerce de charbons, les opérations de banque, etc. Adresse actuelle du siège social : 45, boulevard Haussmann Paris Adresse de l’établissement sinistré : Atelier & Chantiers de la Seine Maritime Le Trait Catégorie de l’établissement sinistré : Adresse à laquelle doit être envoyé l’accusé de réception : Ateliers & Chantiers de la Seine Maritime – Le Trait (Seine-Inférieure) Renseignements complémentaires Concernant l’entreprise sinistrée : Nationalité : française Reg. Commerce Capital nominal : 40.000.000 Capital versé : 40.000.000 Reg. du commerce n° Rouen B.106 Ou des métiers : Seine 24.842 Renseignements concernant le signataire de la déclaration : Nom : Abbat Prénom : Pierre Date et lieu de naissance : 18 mai 1898 à Toulon s/mer Profession : directeur des ACSM Adresse : Le Trait Qualité dans laquelle il agit : Directeur Date, origine et circonstances du sinistre : Saisie de camions, voitures et motocyclettes pour l’armée allemande : Le lundi 21 août : Une voiture Citroën touriste 517 XB.1 Une moto AJS 6341 XB.1 5 CV Une moto-sacoche, puissance 5 CV Le mardi 22 août : Un camion Citroën 5270 XB.1 gazogène SUCA, charge utile 3 T 5 Une camionnette Renault 6792 XB.1, gazogène SUCA Un vélomoteur Peugeot 9 XJ3 1 CV Le samedi 27 août Un autocar Saurer, immatriculé 1662 Y 85, 22 personnes Le lundi 29 aout Une voiture Hotchkiss 8695 XB9, 17 CV, familiale 7 places 2 voitures Rosengaert 5 CV Le sinistre a-t-il entraîné des destructions totales ou partielles, de bâtiments :   d’outillage :   de stocks : de petit outillage Le déclarant agit-il en qualité de : Exploitant de l’entreprise : Oui Propriétaire des bâtiments : Oui Propriétaire de l’outillage : Oui Le Trait, le 2 octobre 1944 P. Pon Worms & Cie P. Abbat Directeur