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1979.00.00.Recueil d'informations.Janvier à décembre
Ce fichier a été établi par la saisie ou la numérisation de documents conservés chez Worms 1848 et consultables à partir de ce recueil en cliquant sur leurs intitulés (en bleu + soulignement).
Les témoignages relatifs à la Banque Worms proviennent le plus souvent du secrétariat général et de la direction de Worms & Cie, d’une part, et d’extraits de livres ou d’études, d’autre part. Rares sont en effet les archives émanant directement de cette société ; la raison en est que la Banque Worms, lors de sa nationalisation en 1982, a repris la totalité de ses dossiers (y compris les plus anciens) et les conserve, depuis, indépendamment de la Maison Worms.
1979.04.26.De Chadeau de la DATAR.Discours à la Banque Worms
Réunion d’information organisée par la Banque Worms le 26 avril 1979 à l’intention des firmes suédoises présentes en France
Allocution de monsieur Chadeau, délégué à l’aménagement du territoire et à l’action régionale
Messieurs,
Vous me permettrez tout d'abord de me réjouir de l'initiative qu'a prise la banque Worms en organisant cette manifestation. Dans des circonstances où le gouvernement souhaite plus que jamais que soit encouragé l'investissement industriel, toute action visant à mieux faire connaître les conditions d'investissement en France est particulièrement opportune.
Vous me permettrez également de trouver judicieux le choix qui a été fait en proposant cette réunion aux représentants des sociétés scandinaves qui, parmi les premières, ont su comprendre dès le début du XXe siècle que leur développement passait par l'investissement à l'étranger, et dont certaines ont acquis une longue expérience industrielle en France.
Avant d'entrer dans le vif du sujet, c'est-à-dire avant de vous présenter les aides publiques à l'investissement, je voudrais rappeler brièvement quelle est la mission de la DATAR. Depuis sa création il y a 16 ans, la DATAR a poursuivi 3 objectifs constants :
1- le rééquilibrage entre Paris et la province pour lequel des résultats non négligeables mais encore insuffisants ont été acquis.
2- la diversification économique des régions de tradition rurale où l'accroissement de la productivité dans le secteur agricole rend nécessaire le développement d'activités nouvelles et notamment industrielles. Ces régions sont en gros situées au sud-ouest d'une ligne que l'on peut tracer de la Manche à l'embouchure du Rhône.
3- la reconversion de certaines régions d'industrialisation ancienne telles que le Nord et la Lorraine.
Ces objectifs, la DATAR a pour mission de les poursuivre dans un environnement économique et social de plus en plus difficile.
a) l'avenir démographique des régions rurales françaises suscite quelque inquiétude. Il est de notre devoir de tout faire pour enrayer la dépopulation de ces régions.
b) l'environnement international nous impose de réaliser des efforts de compétitivité c'est-à-dire de produire plus avec des effectifs moindres.
Fort heureusement, notre pays dispose d'un certain nombre de ressources encore insuffisamment exploitées, je pense ai particulier au développement de l'industrie agroalimentaire, de l'industrie du bois et du tourisme.
Par ailleurs, il se manifeste dans ces régions une capacité d'initiative qui ne demande qu'à s'exprimer. Le rôle de la DATAR est de maîtriser les évolutions négatives et de tenter de valoriser les autres ; c'est ce que monsieur le Président de la République a tenu à réaffirmer lui-même lors du conseil de planification qui s'est tenu au début du mois.
Je voudrais maintenant concentrer mon exposé sur les aspects de la politique que nous menons en matière de développement industriel et, donc bien sûr, sur le système d'aides au développement régional dont la DATAR dispose pour encourager les sociétés tant françaises qu'étrangères à investir dans les régions prioritaires au regard de l'aménagement du territoire, et que je viens de vous présenter brièvement.
Le système d'aide français se caractérise par la diversité de la palette qu'il propose, qu'il s'agisse d'avantages fiscaux, de prêts privilégiés dont monsieur Prate parlera plus en détail tout à l'heure, et de primes, c'est-à-dire de subventions à fonds perdu, accordées aux investisseurs.
En ce qui concerne le régime général des aides à l'investissement industriel ou aux activités de recherche, ces subventions sont loin d'être négligeables puisqu'elles permettent d'atteindre, dans la meilleure hypothèse bien sûr, 25 % du montant des investissements réalisés qu'il s'agisse des terrains, des bâtiments, des équipements et des machines.
Des subventions peuvent également être accordées à des activités tertiaires. Leur montant est dans ce cas calculé forfaitairement en fonction de la localisation et du nombre d'emplois créés. Elles peuvent atteindre jusqu'à 30 000 F par emploi.
Les exonérations fiscales proposées sont de trois types :
- tout d’abord l'exonération de la taxe professionnelle, qui peut être attribuée dans certaines zones par les collectivités locales pour une durée maximum de 5 ans. Bien qu'il soit difficile de fixer une régie générale, on peut estimer cependant qui l’avantage ainsi accordé représente l'équivalent d'une subvention de l'ordre de 7 à 8 % de l'investissement.
- à cet avantage vient s'ajouter dans certains cas, la possibilité de bénéficier d'une réduction du droit de mutation et d'un amortissement exceptionnel des constructions neuves de 25 % dès leur achèvement.
Si l'on cumule toutes ces aides, on constate qu'une entreprise peut, à condition de réaliser un investissement dans une zone prioritaire, obtenir des pouvoirs publics une assistance financière équivalente au tiers de l'investissement.
J'ai cependant considéré lors de mon arrivée à la DATAR, il y a près d'un an, qu'il fallait renforcer l'efficacité de notre système d'aides qui pêchait à mon avis par sa trop grande complexité et par un manque d'intérêt vis-à-vis des investissements à caractère capitalistique. Le calcul de la prime par référence au nombre d'emplois créés ne permettait pas dans ce cas, tant s'en faut, d'atteindre un pourcentage significatif d'aide rapportée à l'investissement.
Je me suis efforcé de remédier à ces inconvénients. Tout d'abord en faisant décider en juin 1978 que les investissements capitalistiques, dès lors qu'ils concernent une zone intéressant l'aménagement du territoire, bénéficieront d'une subvention qui ne devrait pas représenter moins de 8 à 10 % de l'investissement.
D'une manière plus générale, les procédures d'instruction de demandes d'attribution d'aides ont été simplifiées et unifiées. C'est ainsi qu'un formulaire unique permet aujourd'hui d'effectuer une demande d'attribution de la prime de développement régional, d'exonération fiscale, ainsi que la prime d'orientation agricole qui peut être accordée dans le secteur agroalimentaire par le ministère de l’agriculture.
Enfin, tout récemment, le gouvernement a décidé d'associer un avantage fiscal à l'attribution de primes de développement régional qui seront accordées en 1979 et 1980. Les entreprises pourront ajouter la moitié du montant de la prime au prix de revient des immobilisations acquises ou créés. Les entreprises concernées bénéficieront ainsi d'un amortissement du bien acquis supérieur à un prix de revient réel. En contrepartie, elles devront renforcer leurs fonds propres à due concurrence.
Parallèlement aux améliorations apportées au régime traditionnel des aides le gouvernement a décidé dès la fin de l'année dernière de mettre en place une procédure exceptionnelle d'aides à l'investissement dans certaines régions particulièrement touchées par la crise économique c'est-à-dire comme vous le savez, les régions sidérurgiques du Nord (Boulogne, Valenciennes) et la Lorraine et des zones de chantiers navals (Nantes, St Nazaire, la Ciotat, Toulon).
Cette décision se traduit par la création du fonds spécial d'adaptation industrielle qui a été doté dès sa création de ressources d'un montant de 3 milliards de francs.
Ce dispositif présente un certain nombre de caractéristiques originales :
Ce dispositif est temporaire et son champ d'application a été volontairement limité.
Tout projet susceptible de créer au minimum 50 emplois est recevable.
L'aide globale accordée, moitié sous forme de subvention, moitié sous forme de prêt, peut atteindre 50 % de l'investissement, sans qu'il soit tenu compte dans ce calcul de façon arithmétique du nombre d'emplois créés.
Des modalités d'instruction rapides :
Après une discussion préalable avec la DATAR en ce qui concerne la localisation, le délai d'instruction par le secrétariat du FSAI est en général inférieur à un mois. La décision de principe est prise par le comité de gestion dont j'assure la présidence, et qui rassemble le directeur du Trésor, le directeur du budget, le directeur général de l'industrie, le délégué à l'emploi, le directeur général de la marine marchande et le commissaire au plan. Cette décision est ensuite ratifiée par une réunion ministérielle présidée par le Premier Ministre ou par délégation par le ministre de l'économie.
Cette méthode consistant à faire prendre très rapidement la décision au plus haut niveau est une garantie supplémentaire pour l'investisseur.
L'une des innovations les plus intéressantes de ce fonds est constituée par l'octroi de prêts participatifs qui ont été prévus par la loi "Monory" de juillet 1978. Malgré leur intitulé, il ne s'agit pas d'une participation de l'Etat à la gestion de l'entreprise.
Ces prêts sont :
- accordés sans garantie
- considérés comme des fonds propres
- à long terme (20 ans)
Leur remboursement peut être différé pendant une durée comprise entre 3 et 5 ans pendant laquelle l'entreprise n'aura à verser qu'un intérêt très faible compris entre 3 et 5 %. Les taux d'intérêt pendant la période suivante sont calculés de telle manière que l'Etat participe aux risques du projet en fonction de la rentabilité dégagée par l'investissement. La rémunération totale sur les 20 ans est calculée de telle sorte qu'elle corresponde à un taux actuariel brut compris entre 6,5 et 8,5 % avec un mécanisme de plafonnement pendant la période postérieure au différé. Une clause de participation aux résultats se traduit dans la majorité des cas par une indexation de l’intérêt versé sur la rentabilité c'est-à-dire, par exemple, sur le taux de marge brute d'autofinancement par rapport au chiffre d'affaires.
Les dispositions que je viens de vous exposer sont suffisamment intéressantes pour que, au jour d'aujourd'hui, elles aient permis de créer 8 600 emplois correspondants à un investissement de l'ordre de 3 milliards de francs.
Les aides accordées pour ces projets se montent à 1 milliard de francs dont environ 600 millions de francs sous forme de subventions et 400 millions sous forme de prêts.
Ces chiffres vont être probablement dépassés dans un avenir très proche puisque, comme vous le savez, le gouvernement va avoir à statuer sur les différents projets qui lui ont été soumis par 4 constructeurs automobiles.
Je voudrais vous dire, en guise de conclusion, que la DATAR a toujours considéré qu'elle était une sorte d'agence au service des industriels. Notre philosophie, qui tranche peut-être sur les conceptions que l'on se fait en général de l’administration, nous conduit à être le plus en contact possible avec les réalités industrielles. Qu'il s'agisse de l'équipe parisienne, des commissariats à l'industrialisation qui sont nos relais en province ou de nos représentants à l'étranger, notamment à Stockholm, je puis vous assurer que ceux-ci sont à votre disposition pour vous informer, vous aider à faire aboutir vos projets d'investissements.
André Chadeau
1979.05.04.De Banque Worms.Discours de Pierre Bazy Cinquantenaire de la banque
Discours prononcé par Pierre Bazy le 4 mai 1979, cinquantième anniversaire de la Banque
Mes chers amis,
Il y a 30 ans, une réunion semblable, amicale et commémorative rassemblait tous les collaborateurs de la maison Worms et un certain nombre de ses anciens et de ses amis pour célébrer le centenaire de sa fondation par Hypolite Worms.
Lors de cette réunion, la banque que j’ai le grand honneur de présider n’avait que vingt ans. Elle en a cinquante aujourd’hui et durant ces trente années elle a beaucoup changé. Aussi, en ce jour où nous fêtons son cinquantième anniversaire, essayons de nous rappeler d’où elle vient, ce qu’elle est devenue et aussi de nous interroger sur ce qu’elle devrait être demain.
La maison Worms a créé la banque en 1929. Celle-ci a été l’œuvre de milliers d’hommes et de femmes de tous rangs qui ont accompli, à leur place, le travail qui leur était confié. Vous comprendrez que ma première pensée soit pour eux et que mon premier devoir soit de leur exprimer notre reconnaissance.
L’une des chances de la banque fut de trouver pour la conduire dès sa fondation des hommes éminents dont nous devons saluer la mémoire d’autant plus respectueusement qu’ils sont tous disparus aujourd’hui. Je pense, d’abord, à Hypolite Worms qui a eu le premier l’idée de la créer et de vouloir qu’elle soit une banque d’affaires, mais non exclusivement ; à Jacques Barnaud qui a eu la charge de l’organiser et de mettre en place les collaborateurs qui devaient diriger ses différents services ; à Gabriel Leroy-Ladurie qui lui a apporté ses dons de création et ses qualités de rassembleur d’hommes et d’idées. Dès avant la guerre la banque qui n’était encore que les « services bancaires de la maison Worms » avait réussi à occuper une position telle qu’il avait été fait appel à elle pour la création ou la réorganisation de grandes entreprises industrielles ou financières. C’est dire qu’en quelques années la maison Worms et ses services bancaires s’étaient taillé une place de choix parmi les grandes banques d’affaires dont certaines étaient plus que centenaires.
La guerre et la défaite de 1940 apportèrent leurs immenses problèmes et leurs lourdes responsabilités. Il fallut poursuivre et développer les activités bancaires, les déplacer vers la Province encore libre, à Marseille, puis vers l’Outre-mer, à Alger d’abord, puis à Casablanca dans l’immédiat après-guerre. Et, au lendemain de la libération du pays, il fallut faire face aux difficultés qui accompagnent toujours les grands événements nationaux et aux mutations qu’ils entraînent.
C’est à ce moment que la banque a eu la chance que Raymond Meynial prenne en mains ses destinées et qu’en tant que directeur, puis gérant, puis associé de la maison, lui permette, par son intelligence et son caractère, de maîtriser les problèmes de l’heure et de poursuivre son ascension. L’après-guerre fut une période d’intense activité où le caractère de banque d’affaires s’affirme davantage encore et les choses sont allées si vite que lors précisément de la célébration du centenaire de la maison, en 1949, la place des services bancaires de la maison Worms dans l’ensemble des banques privées françaises, si elle n’était pas encore ce qu’elle est aujourd’hui, était discutée et apparaissait déjà riche de promesses. Durant ces années, la banque participa à bon nombre de restructurations des affaires industrielles ou financières qui intervinrent à cette époque.
Pour que la banque prenne enfin sa physionomie actuelle, il fallait accroître considérablement ses moyens. C’est ce qui permit sa transformation en société anonyme et l’absorption de ses filiales, la banque industrielle de l’Afrique du Nord et Sofibanque Hoskier. Il fallait aussi l’ouvrir davantage au marché international dont le rôle apparaissait déjà l’essentiel pour notre économie. Ce qui fut fait, notamment par l’entrée dans son capital, aux côtés de la maison Worms, de grandes banques étrangères anglaise, écossaise, allemande, américaine, et c’est un grand plaisir pour moi de saluer ici ceux de leurs dirigeants qui ont bien voulu venir auprès de nous ce soir pour donner sa pleine signification à cette réunion de l’amitié.
C’est encore Raymond Meynial qui joua un rôle déterminant dans cette mutation si profonde de notre maison. Mais je ne saurais oublier la confiance totale et l’appui dont il bénéficia de la part d’Hypolite Worms tant qu’il vécut. Pas davantage ne peut être oublié tout ce que l’expérience et l’amitié de Jacques Barnaud lui apporta. L’un et l’autre, hélas, disparurent avant que l’œuvre ne fut totalement achevée. En ce qui concerne Jacques Barnaud, je pense que vous me permettrez de saisir cette occasion pour exprimer à son fils, Jean, mes sentiments personnels de reconnaissance à l’égard de son père pour tout ce que j’ai appris à ses côtés et pour la bienveillance qu’il me témoigna.
Je ne saurais davantage oublier dans l’expression de ma reconnaissance Guy Brocard et Robert Dubost. L’un, entré dans les services bancaires dès avant la guerre, lui a apporté le bénéfice de son intelligence des problèmes de notre profession et de l’amitié et de l’estime dont l’entourent tous nos confrères, le second, artisan dès après l’armistice de 1940 de notre implantation en Afrique du Nord, a été, aux côtés de Guy Brocard, l’organisateur très actif et compétent de notre banque commerciale et de notre réseau de succursales en province.
Sans vouloir faire une revue complète des activités de la banque dans les domaines industriel et commercial pendant cette époque, je ne saurais passer sous silence la part très importante prise par elle dans le développement d’un grand secteur nouveau, celui des assurances. La politique qui a été conduite depuis une quarantaine d’années a donné à la maison une place de premier rang dans cette branche de l’activité économique nationale et le secteur des assurances constitue désormais un des grands secteurs de la maison aux côtés des affaires maritimes et de la banque. À cette politique a été largement associé et y a pris une très grande part, mon ami, Guy Taittinger, qui fut également président de la banque pendant une trop courte période. Je ne saurais évoquer sa mémoire sans émotion. Depuis plus de 40 ans il était mon ami et notre estime et notre affection étaient réciproques.
Telles furent les principales étapes de ce demi-siècle pour notre banque et tels furent les hommes qui les ont conduites.
Mais la tâche n’est pas terminée. Tous ensemble nous devons travailler à la poursuivre.
Notre force c’est l’esprit qui anime notre maison, esprit qui est fait de loyauté dans les rapports réciproques et d’attachement à une œuvre commune. Nous voulons que chacun puisse exercer toutes les responsabilités permises par ses qualités et que chacun soit considéré comme une personne et non comme un objet. Le respect de la dignité personnelle a toujours été la marque de notre maison.
Le développement auquel nous nous attacherons sera à la fois de maintenir et de développer ce qui existe et d’explorer des voies nouvelles.
Maintenir et développer, cela veut dire que nous resterons fidèles à notre double image de banque d’affaires et de banque commerciale qui se soutiennent et se renforcent l’une l’autre. Cela veut dire aussi que nous apporterons la collaboration la plus active aux autres départements de la maison en les assistant non seulement dans leur gestion mais aussi dans leur développement et dans leur évolution.
Je pense particulièrement à la Compagnie navale Worms, aux destins de laquelle préside avec tant de compétence et de sûreté Jean Barnaud, au groupe d’assurances dont j’ai déjà parlé et à la société Pechelbronn qui regroupe également sous la direction dynamique de Nicholas Clive Worms bon nombre de nos participations industrielles. À ces sociétés sœurs nous devons apporter notre concours de la même façon qu’elles nous fournissent le leur sur le plan de l’ouverture et des moyens. Nous ne devons jamais oublier que nous faisons partie d’un groupe et que, grâce à lui, nous sommes plus forts que nous le serions si nous étions isolés.
Explorer des voies nouvelles, cela veut dire en priorité et avec toute la prudence et les connaissances nécessaires, nous ouvrir encore plus vers l’extérieur. Le monde actuel n’est pas seulement la France, l’Europe occidentale, la méditerranée, comme ce fut le cas depuis quelques millénaires. Ce n’est plus seulement le Nouveau monde, ces Amériques vieilles de cinq siècles et l’Océan atlantique qui a été le centre du monde depuis deux cents ans. Ce sont aussi ces pays qui grandissent en Afrique, au Moyen-Orient, et autour des deux océans du vingt-et-unième siècle, l’Océan indien et l’Océan pacifique. Nous devons savoir dépasser nos champs et nos bornes. La maison l’a toujours fait. Quand son fondateur l’entraînait sur le canal de Suez, il y a près de 120 ans, il l’ouvrait avec prescience et audace sur le monde lointain. Mes associés, Jean Barnaud, Nicholas Clive Worms et moi-même avons certes un attachement charnel pour notre pays, mais nous savons que rien de grand ne s’accomplit si l’on n’est pas capable d’accompagner l’avenir. Si l’avenir c’est toujours la terre de France qu’il faut enrichir, c’est aussi ce monde qui devient chaque jour plus petit et qui fait que Hong Kong est infiniment plus près de Paris en 1979 que ne l’était Port-Saïd il y a cent ans. La France telle qu’elle est ne peut se développer et s’épanouir que si elle est largement ouverte sur le monde. La position géographique de notre pays, la tradition de notre maison, les moyens dont nos disposons nous donnent vocation à exercer dans cette voie un rôle utile et, je l’espère, fructueux pour notre maison comme pour notre pays.
Que les plus jeunes d’entre vous y songent. Paul Valéry a parlé du monde fini. Il avait raison s’il voulait dire qu’il était entièrement découvert et connu au début du siècle, mais il avait raison aussi d’ajouter que le temps de ce monde fini commençait. Il commençait, c’est-à-dire qu’après avoir été entièrement exploré, il fallait maintenant le bâtir. C’est à cette construction qu’une banque et une maison comme les nôtres doivent participer, et ceux d’entre vous qui ont le privilège de la jeunesse doivent être heureux de prendre leur place dans cette nouvelle aventure.
En ce jour où nous célébrons notre passé, où nous nous souvenons avec reconnaissance de ceux qui l’ont fait, qu’ils soient morts ou vivants, vous comprendrez que mon dernier mot et mon dernier souhait soient pour espérer que l’avenir que nous bâtirons ensemble soit digne de ce passé.
1979.07.06.De La Foncière Tiard.Historique
Historique de la Foncière TIARD
Ex Société parisienne d’études et de gestion
Création de la « Société parisienne d’études et de gestion »
Par acte sous seing privé en date du 6 novembre 1951
SARL au capital de 100.000 francs
Siège social 25, rue Marboeuf à Paris (8ème)
Objet : tous conseils, consultations et travaux d’ordre juridique, économique et financier, toutes études, travaux, recherches, collaboration, en vue de faciliter le fonctionnement ou le développement d’entreprises existantes ou la mise au point ou la préparation pour un stade d’exploitation ultérieure de tous projets d’affaires ou d’entreprises industrielles, commerciales, financières, agricoles, immobilières ou sociétés et d’intérêts dans des entreprises et généralement toutes opérations propres à favoriser l’accomplissement ou le développement de l’objet ci-dessus.
Gérant : M. Maurice Rengade
Transformation en société anonyme le 10 novembre 1958. Capital inchangé.
Sont élus administrateurs MM. Maurice Rengade, Guy Brocard et Robert Gascuel. M. Maurice Rengade, précédemment gérant est nommé président directeur général.
Conseil d’administration du 1er mars 1962, M. Jean-Marie Dexant succède à M. Guy Brocard démissionnaire.
Assemblée générale ordinaire du 16 octobre 1962, nomination de M. Guy Warnod, administrateur.
Assemblée générale extraordinaire du 16 octobre 1962, changement de dénomination qui devient « Société parisienne d’études et de gestion – Maurice Rengade, Guy Warnod et Cie » par abréviation SPEG.
Conseil d’administration du 13 décembre 1963, démission de M. Guy Warnod.
Assemblée générale extraordinaire du 5 mars 1964, changement de dénomination qui redevient « Société parisienne d’études et de gestion » par abréviation SPEG.
Décès de M. Gascuel le 22 septembre 1965.
Conseil d’administration du 8 octobre 1965, cooptation de Mme Odette Sagliot.
Conseil d’administration du 22 décembre 1969, démission de M. Gérard Dexant et cooptation de M. Jean Gabriel Laval.
Conseil d’administration du 22 décembre 1971, la société devient sans activité commerciale jusqu’au 5 juillet 1972.
Assemblée générale ordinaire du 19 juin 1972, nomination de M. François Morel-Deville et de la Société « Ateliers de constructions mécaniques et d’outillage – AMCO » comme administrateurs.
Conseil d’administration du 5 juillet 1972 :
Démission de son poste de président de M. Maurice Rengade
Nomination de M. François Morel-Deville en qualité de président
Démission de Mme Odette Sagliot de son poste d’administrateur
Transfert du siège social au 45, boulevard Haussmann à Paris (9ème)
Suivant acte sous seings privés en date, à Paris, du 2 novembre 1977, dont l’un des originaux est déposé, le 22 décembre, au rang des minutes de Me Dufour notaire à Paris, La Foncière TIARD a fait apport à la Société, à effet rétroactif du 1er janvier 1977, de la totalité de son portefeuille d’assurances et de tous ses établissements commerciaux et de partie de son actif et de partie de son passif.
À la suite de cet apport approuvé par l’assemblée générale extraordinaire, tenue le 21 décembre 1977 sous condition suspensive de l’agrément ministériel pour pratiquer les opérations d’assurances, obtenu par arrêté en date du 23 décembre 1977 publié au Journal officiel du 27 décembre, la Société a pris comme nouvelle dénomination sociale La Foncière TIARD, abandonnée par la société apporteuse, laquelle a choisi la dénomination « SPEG (Société de participations et de gestion) ».
Profonde refonte des statuts due :
- à la nouvelle dénomination,
- au nouvel objet social
- au transfert du siège social au 48, rue Notre-Dame des Victoires à Paris (2ème)
- au nouveau capital social porté de 100.000 à 10 millions de francs.
Assemblée générale ordinaire du 21 décembre 1977 : élection de MM. Guy Taittinger, Georges Soleilhavoup, Jean Barnaud, Nicholas Clive Worms, Michel Crestin et Guillaume Legrand comme administrateurs.
Conseil d’administration du 27 décembre 1977 :
Demission de MM. François Morel-Deville, Yves Masurel, Jean Laval et de la Société « Ateliers de constructions mécaniques et d’outillage – AMCO » de leur mandat d’administrateur.
Désignation de M. Guy Taittinger comme président et de M. Georges Soleilhavoup comme administrateur directeur général.
Décès de M. Guy Taittinger le 12 octobre 1978.
Conseil d’administration du 8 novembre 1978 :
Cooptation de M. Claude Tixier comme administrateur et désignation de celui-ci comme président. Confirmation de M. Georges Soleilhavoup dans ses fonctions d’administrateur directeur général.
Assemblée générale ordinaire du 26 juin 1979, M. Jacques Legrand est nommé administrateur.
1979.12.00.De André Houlbrèque.Article paru dans Jeune Marine
NB : L'image de ce document n'a pas été conservée en raison de la mauvaise qualité de la photocopie.
SOS "Jumièges" - SOS "Lamoricière"
Élève officier de la Marine marchande en 1939, mobilisé le 23 septembre de la même année dans la Royale, je me trouvais au début de janvier 1942 embarqué en qualité de second-maître timonier, chef de quart, sur l'aviso l'"Impétueuse", joli navire de 80 mètres de long et de 8 ou 9 mètres de large.Dans les tous premiers jours de ce mois de janvier, je me promenais un après-midi dans le port de commerce de Toulon et longeais un cargo de la compagnie Worms le "Jumièges". Je me souviens très bien de ma réflexion : « Ils en ont de la chance d'être embarqués sur un navire de commerce. Je changerais bien ma place pour la leur ».Ce n'est pas que je me trouvais mal à bord de l'"Impétueuse", au contraire, mes camarades étaient charmants, par exemple, le second-maître de service qui se levait le premier apportait chaque matin une tasse de café à ceux qui étaient encore dans leur hamac. Un de mes timoniers était un bon camarade de l'école d'Hydro du Havre. Enfin le commandant Barnouin était en plus d'un fin manoeuvrier, un type formidable de sang-froid, de bonté et de compréhension.Mercredi 7 janvier 1942L'"Impétueuse" étant amarré en tableau au "Petit Rang" à Toulon, tous les caillebotis de la passerelle et des ailerons de passerelle sont à terre pour lavage au savon mou et rinçage à l'eau de mer puis à l'eau douce.Vers 16 heures, le travail est terminé, j'hésite à ré-embarquer les caillebotis car la mise bas l'ouvrage se fait un peu avant 17 heures. Réflexion faite, je les fais remonter sur la passerelle et déposer en pagaille, afin de ne pas avoir à les transporter le lendemain matin dès la mise à l'ouvrage.Jeudi 8 janvier 19425 heures du matin : je dors profondément dans ma chambre à terre à Toulon lorsque je suis réveillé par des bruits de pas dans l'escalier, une conversation et enfin des coups à ma porte. Deux membres de l'équipage me demandent de rejoindre le bord, L'"Impétueuse" appareillant à 7 heures pour répondre à un SOS.Dès mon arrivée dans le poste, j'apprends que nous allons au secours du "Jumièges". J'appelle aussitôt mon équipe de timoniers pour essayer de résoudre le puzzle très compliqué que forment tous les caillebotis et ceci en pleine nuit et en une heure de temps environ. Nous terminons de placer les derniers caillebotis lorsque le commandant monte sur la passerelle pour l'appareillage. Ouf ! Mon honneur de chef est sauf.En entendant le vent souffler dans les drisses et les haubans je pense à mon lit bien chaud et aux malheureux du "Jumièges". Nous traversons rapidement la baie de Toulon pendant que les filières à roulis sont installées sur le pont à l'arrière du roof passerelle et que la porte du sas donnant accès sur la plage avant est solidement étayée.Dès que nous débouquons du cap Sicie, la violente tempête nous tombe dessus et nous commençons à rouler bord sur bord et à tanguer fortement.Le "Jumièges" avait lancé un SOS à 0 heure alors qu'il se trouvait dans le nord de Minorque avec ses cales pleines d'eau.De temps en temps nous recevons des avis de "mine en dérive".Vers 10 heures 30, le "Mécanicien-Moutte", un cargo, signale qu'il est en difficulté avec une avarie de drosse non réparable et qu'il tente de se maintenir à la cape.Vers midiLe "Château-Yquem" de la Worms, qui se trouve dans le sud de Minorque, fait route sur la position estimée du "Jumièges" (CY1) puis (CY2).Je me tiens tranquillement (si on peut dire) dans mon coin de passerelle à bâbord pour enregistrer les messages et je grignote du pain en attendant d'aller déjeuner en bas lorsque le commandant m'appelle ainsi que le Midship pour faire la méridienne.Jusqu'ici je me portais bien, admirant l'étrave de notre aviso qui se frayait son chemin parmi d'énormes vagues qui passaient par-dessus la passerelle, mais lorsque j'ai vu le soleil sur l'horizon dans ma lunette de sextant, mon estomac s'est révolté. La méridienne fut quand même apportée au commandant.En début d'après-midi le remorqueur "Obstiné" de la Royale appareille à son tour pour participer à la recherche du "Jumièges".Vers 16 heures nous sommes obligés de réduire notre vitesse à 12 noeuds car la mer devient de plue en plus creuse.16 heures le 8Au même moment le paquebot "Lamoricière" prévient qu'il ne peut plus faire route sur Marseille par suite du gros temps de nord, qu'il a ses chaufferies avant engagées par l'eau et les escarbilles et qu'il allait se mettre à l'abri sous Minorque distant de 50 milles pour remettre ses chaufferies en état. Le commandant reste maître de sa manoeuvre.Pendant ce temps le "Château-Yquem" (CY3) double le cap Bajoli par mer démontée.Une demi-heure plus tard nous avertissons le "Château-Yquem" que nous allons peut-être être obligés de prendre la cape de l'arrière car la mer est démontée.18 heuresDeux heures environ après son premier message, le commandant du "Lamoricière" prévient qu'il ne peut plus faire route, qu'il n'est plus maître de sa manoeuvre. Les chaufferies sont éteintes progressivement par l'eau. 4 chaudières sont éteintes et 2 sont difficiles à entretenir. Le bord vide l'eau par des moyens de fortune. Le commandant demande la présence d'un navire capable de le remorquer le cas échéant. Il estime qu'il dérive de 3 milles à l'heure dans le sud sud-est (L1).Je me souviens alors qu'un an auparavant j'étais à bord d'un chalutier dragueur de mine de 38 mètres de long le "Ducouedic" : Parti de Casablanca pour escorter deux gros chalutiers Terreneuvas jusqu'à 30 milles au nord du Cap Saint-Vincent, le "Ducouedic" a été pris par une violente tempête d'ouest lors du retour sur Casa. Nous nous sommes alors trouvés dans la même situation que celle du "Lamoricière", et en perdition, nous avons dérivé pendant trois jours depuis Saint-Vincent jusqu'au Cap Sainte-Marie, près de Cadix, avant d'être pris en remorque par un cargo espagnol.21 h. 30 le 8Le "Lamoricière" nous donne sa position, (L2), indique qu'il n'aura plus de dynamo dans une demi-heure et nous demande de veiller son poste de secours.Vers 22 h. 30Le "Château-Yquem" se met à la cape par mer démontée à 10 milles dans le nord du Cap Bajoli (CY4).Vers 23 h. 00Un peu avant minuit le "Lamoricière" nous donne sa position et sa dérive de 3 milles à l'heure dans le S.E. Le commandant nous prévient qu'il est stoppé par mer très grosse, les feux bas car les chaufferies sont envahies par l'eau et qu'il demande assistance immédiate. "Milliasseau" (L3).Vendredi 9 janvier 1942A 00 h. 00L'"Impétueuse" est à la cape par mer démontée puis fera route doucement vers le sud de Minorque pour se mettre à l'abri. Nous sommes mangés par la mer et nous avons quelques avaries. Nous restons à l'écoute du "Lamoricière" qui, pour ménager ses accus, nous fixe des rendez-vous dans le temps. Nous servons de relais avec les autres navires et les autorités.03 h. 35SOS du "Lamoricière" : Sommes à 27 milles dans le N 43 E de Caballeria que nous venons d'apercevoir (L4).Vers 5 h. 30Le paquebot "Gouverneur-Général-Gueydon" qui se trouve à 14 milles dans le 100 de Favoritz se dirige sur le "Lamoricière".05 h. 00SOS a tous de "Lamoricière" suivi de sa position.Vers 06 h. 00Le "Gueydon » avertit le "Lamoricière" qu'il sera près de lui à 08 h. 30.Pendant ce temps le remorqueur "Obstiné" qui recherche toujours le "Jumièges", se dirige alors difficilement sur le "Lamoricière".Alors l'"Impétueuse" était à la cape sous Minorque, pour réparer le plus rapidement possible les avaries causées par la violence de la tempête qui nous avait malmenés la veille.Je me réveille dans mon hamac, tout surpris de ne sentir qu'un léger roulis, alors que je m'étais couché quelques heures plus tôt en pleine tourmente. Il est doux de voir la terre après la journée d'hier mais dès les réparations terminées nous allons remettre le nez dans la plume.Vers 7 h. 30Le "Mécanicien-Moutte" prévient qu'il rallie le mouillage de Palamos, le navire a 15° de gîte sur bâbord et qu'il essaie de consolider sa drosse.Vers 8 h. 00Le "Gueydon" est à 10 milles de la position du "Lamoricière", il n'a aucun contact et continue les recherches.Le "Lamoricière" demande au "Gueydon" de le relever au gonio, qu'il est à 22 milles de Caballerio. Dépêchez-vous car situation critique. Position N 55 E à 22 milles de Caballerio (L5).Vers 8 h. 30Le "Château-Yquem" prévient qu'il lui est impossible de faire route et qu'il est à la cape.Pendant ce temps l'"Obstiné" fait route sur le "Lamoricière" au gonio.9 h. 00Le "Gueydon" est en vue du "Lamoricière" à environ 8 milles. Mer grosse.Vers 9 h. 15Le "Gueydon" prévient le "Lamoricière" qu'il est à 5 milles de lui, qu'il le voit très bien, qu'il passera sous le vent du Lamoricière pour recueillir les engins de sauvetage et qu'il lui est impossible de lui donner une remorque.9 h. 45Le "Lamoricière" indique au "Gueydon" que le navire semble tenir pour le moment et que vu l'état de la mer, il est préférable de différer la mise à l'eau des embarcations. Il demande au "Gueydon" de se tenir au vent et de filer de l'huile pour assurer une meilleure tenue.Vers 10 h. 00L'avion Alger/Marseille recherche le "Jumièges".Vers 10 h. 30Un hydravion appareille de Berre pour rechercher le "Jumièges". Le "Djebel-Amour" est en relâche au mouillage de Rosas.12 h. 15Un faux renseignement d'un avion signale le "Jumièges" dans le 28 de Caballéria et à 35 milles.L'"Impétueuse" est envoyée sur cette position.A 13 h. 15Le "Gueydon" signale que le "Lamoricière" a coulé à 11 h. 35 GMT (L6). L'"Obstiné" n'a pas encore rallié.Le "Gouverneur-Général-Chanzy" participe au sauvetage par très gros temps.Vers 14 h. 30L'"Impétueuse" prévient qu'il sera dans une heure sur les lieux du naufrage si le temps le permet. Le "Gueydon" est obligé de quitter les lieux du naufrage pour faire de l'eau et du charbon à Barcelone. Il signale au "Chanzy" qu'il y a encore 2 embarcations à l'eau.Vers 15 h. 30En approchant des lieux du naufrage, nous apercevons le "Chanzy" et le remorqueur "Obstiné". Nous naviguons bientôt au milieu des débris puis des corps des victimes du naufrage.Le corps des hommes flottait la tête en arrière, les yeux fixés vers le ciel. Par contre en général le corps des femmes était renversé c'est-à-dire que la tête était enfoncée dans l'eau et le derrière à l'air. Les hanches plus volumineuses et les ceintures de sauvetage trop descendues avaient noyé inexorablement ces pauvres femmes.Tout à coup un veilleur de la passerelle signale un radeau par le travers tribord à 300 mètres environ. Nous venons immédiatement de 90° sur tribord et faisons route doucement sans rien voir tant la mer est creuse. Brusquement à 50 mètres devant nous, nous apercevons un radeau recouvert complètement par une quinzaine de personnes.Le commandant manoeuvre pour accoster le radeau. Des cordages sont lancés, un officier et un second-maître sautent dans le radeau pour aider les naufragés les plus fatigués à monter à bord en leur passant une ceinture sous les bras.Ces naufragés ont eu de la chance car c'est un miracle qui a permis au veilleur d'apercevoir pendant une fraction de seconde le radeau sur une crête de lame alors que nous roulions bord sur bord. Nous avons repris les recherches jusqu'à la tombée de la nuit. En descendant de la passerelle, je suis allé voir les rescapés installés dans le poste milieu. Ils étaient en train de boire un grog bien chaud. Nous avions recueilli 14 hommes et une femme qui elle était installée à l'infirmerie.Tout à coup un membre de l'équipage du "Lamoricière" s'effondre. L'infirmier essaye de le ranimer mais en vain. Le malheureux est mort d'une hémorragie interne due probablement à un choc car en se refroidissant une plaque rosé rectangulaire est apparue sur sa peau dans la région du coeur.En regagnant le poste des seconds-maîtres, je trouve à table 2 ou 3 rescapés. Le spectacle des noyés et la mort du malheureux garçon m'ont coupé l'appétit. L'un des rescapés nous promet de nous envoyer une barrique de Mascara dès son retour en Algérie. Cette promesse sera tenue. Je me souviens que l'infirmier nous a raconté que la naufragée avait lavé son linge une heure après sa venue à bord. Je revois encore son air admiratif pour nous déclarer : « C'est une femme qui a des couilles au cul ».Nous avons été nous mettre à l'abri de la côte pour la nuit, en attendant de reprendre les recherches le lendemain.
Samedi 10 janvier 1942Cette nouvelle sortie de recherche m'était complètement sortie de l'esprit mais par hasard en 1961 j'ai lu un livre de Jean Merrien : « Les drames de la mer » dans lequel j'ai appris que notre passagère rescapée avait raconté, dans un livre anonyme "Naufragée", son drame et son séjour à bord de l'Impétueuse. J'ai écrit aux Editions H. Lardanchet de Lyon et j'ai reçu ce livre imprimé en septembre 1946.Nous sommes donc repartis sur les lieux du naufrage. La tempête de la veille s'est essoufflée et la mer reste houleuse et grise. Notre brave aviso continue à rouler mais d'une façon raisonnable. Nos rescapés vont bien en général et sortent un peu à l'air libre. Ils paraissent heureux mais notre passagère cache son anxiété car son mari était à l'eau avec elle au moment du naufrage.Nous consultons les listes des rescapés fournies par le Gueydon et le Chanzy, mais nous ne trouvons pas le nom du mari et nous sommes malheureux pour elle. Nous ne trouvons pas non plus le nom d'un de nos timoniers âgé de 20 ans qui devait revenir de permission d'Algérie et qui normalement devait se trouver à bord du Lamoricière. A notre demande, le rescapé au Mascara qui déjeune avec nous, nous confirme qu'il a vu un jeune matelot portant le ruban de notre aviso sur son béret. Notre timonier portait une brassière de sauvetage peu avant le naufrage. Hélas nous ne devions jamais le revoir. Pauvres parents. Nous retournons à l'abri de Minorque dans la nuit.Dimanche 11 janvier 1942 :.._...Au matin, nous débarquons nos rescapés car ils doivent rentrer à Marseille à bord du croiseur de 7.000 Tonnes le "Jean de Vienne". Notre malheureux « Impétueuse » avec ses 630 Tonnes ne fait pas lepoids mais nos rescapés, qui s'étaient bien intégrés à l'équipage, regrettent l'ambiance du bord. Une vedette du "Jean de Vienne" vient chercher nos passagers.D'après son livre, notre passagère en regardant notre Impétueuse'de la vedette a senti les larmes monter à ses yeux et a trouvé notre aviso très gracieux. Par contre la masse imposante du croiseur a du la rassurer.Notre « pacha » en rentrant du "Jean de Vienne" nous déclare que vu du pont du croiseur, l'Impétueuse faisait vraiment petit et pourtant il a bien résisté à la violente tempête. Bien sûr, nous avions des avaries dans la machine, sur les ponts et en particulier la porte du sas déformée par les paquets de mer. Dès le retour du commandant, nous appareillons pour rentrer à Toulon.En débouquant du canal formé par Minorque et Majorque, nous sommes accueillis par un coup de chien du tonnerre. Nous sommes bousculés dans tous les sens. Au bout d'une heure environ, le commandant prévient le "Jean de Vienne" que nous allons faire demi-tour à cause du très gros temps.Je me souviens très bien de la réponse : « Temps maniable, vous pouvez continuer ». Je me souviens également de ma réflexion : « On voit bien qu'il regarde ça du haut de sa passerelle à 20 ou à 25 mètres au dessus de l'eau ».Nous, nous apercevons la mer à hauteur de passerelle et les embruns passent au dessus de nos têtes. Nous , continuons à être mangés par la mer.Au bour d'une heure, le "Jean de Vienne" nous avertit que la mer grossit de plus en plus et nous conseille de nous mettre à l'abri. (Remords ou inquiétude à notre égard) ? Nous passons une bonne nuit au sud de Minorque.Lundi 12 janvier 1942 :Dès le lever du jour, nous appareillons pour Toulon par mer encore assez grosse mais plus maniable. Un seul souvenir au cours de cette traversée, le commandant demande au midship et à moi même de faire une droite de soleil dans l'après-midi : la droite passait juste sur Marseille et le (Hv-He) était de 13 milles.Mardi 13 janvier 1942 :Nous étions plus riches d'une expérience vécue. Nous avions sauvé 15 personnes mais des centaines étaient mortes dont notre malheureux timonier. Pour moi personnellement, je me suis promis de ne jamais envier quelqu'un, en pensant aux marins du Jumièges que j'avais vus bien vivants quelques jours avant leur mort. On devait retrouver des épaves du Jumièges et je crois un ou deux corps sur la côte Tunisienne. Des cousins qui étaient à Grasse, à l'époque, m'ont bien fait rire en me faisant lire dans un journal du coin, un article intitulé « Ceux de l'Impétueuse ». Nous étions, parait-il, des types formidables sur une coquille de noix.« Coquille de noix » dans la tempête : je suis d'accord.« Des types formidables » ? C'est peut-être à voir car nous avions eu surtout beaucoup de chance de nous en sortir dans cette mer démontée et d'apercevoir ce radeau. Mais je me pose toujours la question : D'autres naufragés nous ont-ils aperçus qui n'ont pas été secourus ?Explication technique sur le naufrage du "Lamoricière" ?D'après ce que j'ai entendu, à l'époque, le Lamoricière était un vieux paquebot. A l'origine, ses chaudières marchaient au charbon. Le mazout ayant détrôné le charbon, les portes-lones de soutage furent condamnées et soudées. Après l'armistice de 1940, le mazout devint plus rare et les chaudières furent remises au charbon et les porte-lones remises en service.Lors de sa dernière escale à Alger, les escarbilles sorties des chaudières en service, pendant le séjour au port, sont entassées, prêtes à être rejetées à la mer dès la sortie du port.Mais la tempête a assailli le Lamoricière dès le passage des digues et l'opération escarbille n'aprobablement pas été menée à bonne fin rapidement. L'eau embarque dans les les soutes par les porte-lonesinsuffisamment étanches. Cette eau entraîne les escarbilles et le charbon dans les fonds du navire. Lorsqueles pompes d'assèchement sont mises en action, elles aspirent, malgré les crépines, l'eau et les escarbilles.Au bout de quelques temps, les escarbilles forment un bouchon dur comme du ciment dans les tuyautagesd'aspiration.Dès ce moment le sort en était jeté avec l'accroissement de la tempête.Un an auparavant, à bord du "Ducouedic", j'avais vécu ce même enchaînement des faits. L'eau embarque dans les soutes par le pont submergé. L'aspiration ne fonctionne plus. L'eau atteint les chaudières. La pression tombe. Trois jours de dérive.Heureusement pour nous, la tempête s'est calmée le 3eme jour et un cargo nous a pris en remorque, jusqu'à Cadix. Dans ce port, j'ai vu des tuyautages bouchés sur 2 mètres environ par un agglomérat de poussier et d'escarbilles. Ces tuyaux ont été débouchés en usine car il était impossible de le faire par les moyens du bord. Tel est mon point de vue sur la question. Ce point de vue est-il correct ? Dieu seul le sait.
André Houlbrèque