1978.00.De Francis Ley - Banque Worms.Création de la SFTP

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La création de la Société française de transports pétroliers - SFTP, en 1938

Les mobiles de la création de la SFTP sont évidents et bien connus. Devant l'armement intensif de l'Allemagne, puis l'Anschluss début mars 1938 et l'acheminement à la guerre, les autorités françaises ainsi que certains milieux politiques ou des affaires, s'inquiétèrent de l'insuffisance des moyens dont disposait la France en ravitaillement pétrolier par bateaux-citernes. Le point à préciser est de savoir si l'initiative d'une telle création revient au gouvernement ou à un groupe privé.
Dans le livre du centenaire de la Maison Worms & Cie : 1848-1948, dont le texte a été soupesé par les associés-gérants de l'époque, il est dit (pages 84-85) : « Peu d'années après la réorganisation de la Havraise, la Maison Worms créa la Société française de transports pétroliers. L'insuffisance de la flotte pétrolière française, en 1938, inquiéta les pouvoirs publics. La Maison, ayant conçu une formule originale de société d'économie mixte, le gouvernement la chargea de l'exécution de ce projet. L'État put obtenir ainsi 110.000 tonnes de tankers dans d'excellentes conditions. En même temps, la Maison formait le personnel capable d'utiliser rapidement cette flotte, représentant le quart de la flotte pétrolière française. À la veille de la guerre, cette réalisation revêtait une importance d'autant plus grande pour le pays que la société unissait la puissance de l'État à la souplesse de la libre entreprise, selon une formule efficace. En participant aux transports pétroliers sur toutes les mers, la Maison élargissait considérablement son champ d'action traditionnel et achevait de donner à ses activités maritimes une physionomie nouvelle. »
En parallèle à ce texte, il est maintenant possible de placer le récit des mêmes événements qu'a fait Jules Moch, ministre des Travaux publics à l'époque, dans son livre "Une si longue vie" (Éditions
Robert Laffont, Paris, 1976, pages 144-145) : « Pendant les vingt-huit jours de cette deuxième station au pouvoir, j'ai juste le temps d'apprendre à connaître le ministère et de m'occuper de quelques affaires, sans intérêt autre que local et de deux plus sérieuses, que je résume :
Nous manquons de navires pétroliers. Louis Kahn m'apprend qu'une compagnie allemande de transports pétroliers vient de faire faillite et que deux de ses plus gros pétroliers vont être mis aux enchères à Rotterdam. L'État ne peut enchérir, faute de crédits au Budget d'abord et aussi parce que le gouvernement allemand aurait surenchéri ou retiré les navires de la vente. D'où la solution : lancer un armateur privé français et lui demander d'acquérir les navires, en échange d'une garantie de fret pétrolier au cours mondial, majoré d'un faible intérêt rémunérant le capital ainsi investi. L'armement Worms s'offre pour cette affaire...
Je consulte Blum, car l'idée ne me semble pas conforme aux règles et nous ne pouvons nous faire autoriser par la Chambre, au prix d'un débat qui alerterait l'Allemagne... Léon Blum est intéressé par ce système, bien qu'il aboutisse à engager les finances publiques sans vote du parlement. Mais l'enjeu vaut cet oubli des règles : ces deux pétroliers nous permettront en effet d'augmenter d'un quart nos importations annuelles de pétrole, au moment où nous avons des mécomptes dans la production industrielle d'essence synthétique. L'opération réussit brillamment. »
Pour y voir clair, il serait précieux de pouvoir consulter les originaux de la correspondance reçue alors par MM. Worms & Cie tant de l'Office national des combustibles liquides (ONCL) que des ministères intéressés. Ces documents devraient normalement se trouver dans les archives du siège social de Worms & Cie.
A défaut, nous avons pu retrouver les doubles ou copies d'une partie de cette correspondance dans le dossier d'origine de la SFTP, qui se trouve dans les archives de la Banque Worms à Aubergenville.
Il y manque naturellement les indications des rendez-vous et entrevues qui ont eu lieu ainsi que des conversations téléphoniques. On ne saura donc jamais avec précision qui a déclenché le premier contact.
Cependant, à la lecture des textes qui nous restent (en particulier la lettre de Gabriel Le Roy Ladurie du 22 mars 1938 à Paul Bénazet, (qui fut sous-secrétaire d'État et sénateur), il ressort que c'est Bénazet qui a demandé à Le Roy Ladurie « il y a déjà plusieurs mois », c'est-à-dire fin 1937 déjà, d'étudier le « problème de la mise à la disposition du pays de nouvelles unités pétrolières ». Le tout serait de savoir si à l'origine c'est Le Roy Ladurie, ami de Bénazet, qui a provoqué cette demande ?
Quoi qu'il en soit, le projet remis par Le Roy Ladurie à Bénazet le 22 mars 1938 semble avoir été agréé par ce dernier qui en fit part directement au ministre des Travaux publics du moment, c'est-à-dire à Jules Moch. Pour avoir une réponse officielle de ce ministère, MM. Worms & Cie adressèrent au ministre lui-même une lettre en date du 29 mars 1938 accompagnée d'une note qui reprenait le projet de constitution d'une société d'économie mixte pour l'achat de tankers (J. Moch et J. Barnaud avaient été ensemble à l'École polytechnique : le premier est de la promotion 1912, le second de 1913).
Le ministère changea et Jules Moch fut remplacé par L.O. Frossard qui fit soumettre ce projet par le président du conseil au président de la République, Albert Lebrun, le 17 Juin 1938, lequel signa le décret "relatif à l'exécution du plan national de ravitaillement en carburants prévu par le décret du 2 mai 1938" (décret du 17 juin 1938 - JO du 20 juin 1938). La voie légale était ainsi ouverte pour que le ministère de la Défense nationale (Édouard Daladier, ministre et président du Conseil) puisse traiter directement avec un groupe privé, en l'occurrence avec MM. Worms & Cie.
Le procès-verbal du conseil d'administration de l'Office national des combustibles liquides, réuni le 17 août 1938 pour l'examen du projet de concours financier de l'Office à une société à constituer pour le développement de la flotte pétrolière française, contient le passage suivant :
« MM. Worms & Cie ont proposé la constitution d'une société, au capital initial de F 30.000.000, dont 30% souscrits par l'État et 70% par un groupe privé, largement ouvert, d'armateurs, de banquiers, et d'importateurs de pétrole français. MM. Worms & Cie ont soumis en même temps un plan financier adéquat. Des négociations ont été menées sur ces bases par l'Office, tant avec MM. Worms & Cie qu'avec les ministères des Finances et de la Marine marchande. »
En conclusion de ces pourparlers, MM. Worms & Cie ont reçu le 23 juillet 1938, une lettre de mission signée de M le président du Conseil, ministre de la Défense nationale, de M. le ministre des Travaux publics et de M. le ministre des Finances.
Cette mission tendait :
1°) à la constitution d'une société mixte sur les bases ci-dessus résumées, approuvées par le gouvernement ;
2°) à l'acquisition des premiers éléments de la flotte à constituer pour le compte de la future société. Ce programme est en cours de développement.
Et, le procès-verbal porte trace de la discussion :
« M. Mény (administrateur-délégué de la Compagnie française des pétroles) approuve lui aussi l'initiative du gouvernement mais il demande si la nouvelle Société jouira de privilèges ou de préférences quelconques vis-à-vis des autres armateurs pétroliers.
Le directeur (de l'Office, Monsieur Pineau) répond, qu'il ne sera accordé aucun privilège de cette sorte et que la société sera régie exactement comme les autres par les lois et décrets applicables aux navires-citernes. »
Les statuts de la nouvelle société furent approuvés par ce même conseil d'administration de l'Office (ONCL) du 17 août 1938. La nouvelle société se nommait Société française de transports pétroliers - SFTP et son assemblée constitutive se réunissait le 19 septembre 1938.
MM. Worms & Cie, en possession de la lettre de mission du 23 juillet 1938, menèrent de front pour compte de la société à créer, et l'achat des tankers prévus et la concrétisation de leur financement. Durant le seul mois d'août, quatre unités furent acquises (livrables fin septembre) ; avec un tanker de plus, les 70.000 tonnes prévues furent atteintes en septembre (75.302 tonnes). De décembre 1938 à mai 1939, trois nouveaux navires vinrent porter le tonnage total à 114.050 TM.

(Annexe)

En 1938 l'ensemble de la flotte pétrolière française représentait un total de 241.000 tonnes brutes. La France, dans ce domaine, se situait ainsi au 8ème rang dans le monde et au 5ème rang en Europe.
La lettre de mission du gouvernement Daladier adressée à la Maison Worms le 23 juillet 1938 donnait à l'augmentation demandée du tonnage une fourchette entre 70.000 et 100.000 tonnes, soit un accroissement dans le premier cas de 29% et dans le deuxième cas de 41%.
Dans une première étape (fin septembre 1938) MM. Worms & Cie ont réussi à acheter 75.302 tonnes nouvelles de tankers, soit une croissance du tonnage de 31% (au lieu de 29%) et dans une deuxième étape (mai 1939) le total du tonnage nouvellement acquis fut porté à 114.050 tonnes, soit une augmentation par rapport à 1938 de 47% (au lieu des 41% demandés).
En 1939, la flotte pétrolière du Groupe Worms représentait à peu près 30% de l'ensemble de la flotte pétrolière française. Cette flotte eut énormément à souffrir pendant la guerre. En 1949, elle ne représentait plus que 20% de l'ensemble de la flotte pétrolière de la France, mais en 1954 elle avait rejoint le pourcentage d'avant-guerre, soit 30%.

[Note signée :] F. Ley


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