1944.11.25.De Hypolite Worms.Au juge Georges Thirion.Interrogatoire

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Interrogatoire de Monsieur Worms

L'an mil neuf cent quarante quatre, le 25 novembre, devant nous, Georges Thirion, juge d'instruction etc., a été amené Monsieur Hypolite Worms, déjà entendu, (assisté de Maître Lénard, son conseil).
Nous donnons connaissance à l'inculpé des termes d'une lettre en date du 20 novembre 1944, émanant d'un membre de la Commission de justice du CNR, qui nous a été communiquée par Monsieur le procureur général.
L'inculpé répond : Je vais d'abord corriger les erreurs et répondre aux précisions demandées que je trouve dans le document de la Commission de justice du CNR, en date du 20 novembre que vous voulez bien me communiquer :

1/ Monsieur Gabriel Le Roy Ladurie n'est pas et n'a jamais été gérant de la Maison Worms. Il était en fait directeur de ses services bancaires. Il était salarié et n'a jamais touché de participation aux bénéfices de la maison ; comme il me l'a lui-même déclaré, il a donné sa démission sans esprit de retour.

2/ Paringaux, secrétaire général de Japy. Paringaux n'a jamais été choisi par la Maison Worms mais par Pierre Pucheu dont il était l'ami lorsque celui-ci fut nommé Président de Japy. II est exact que ce Paringaux était le frère de celui qui fut plus tard chef de cabinet de Pierre Pucheu lorsqu'il devint ministre.

3/ Puzenat et Japy : ces deux participations feront l'objet d'exposés particuliers.

4/ Constructions de sous-marins : mes interrogatoires précédents, les dépositions déjà faites ont donné toutes explications et toutes précisions sur l'activité des chantiers du Trait pendant la période allant de l'armistice à la Libération.

5/ Je ne suis pas israélite, je ne l'ai jamais été. Mon père était israélite, ma mère aryenne pure. J'ai été baptisé à ma naissance et j'ai toujours appartenu à la religion catholique ; de plus, j'ai épousé une aryenne pure, de religion protestante.
Ainsi donc aucune loi raciale française ou allemande, dans toute leur rigueur ne pouvait m'être appliquée. C'est pourquoi la maison Worms malgré toutes les difficultés sur lesquelles j'ai eu l'occasion de m'étendre dans mes précédents interrogatoires, a pu continuer son activité pendant l'occupation. C'est pourquoi, bien que me trouvant en Angleterre, au moment de l'armistice, je suis rentré en France, comme mon devoir de chef de maison me l'imposait et sans souci des risques que me faisait courir ma présence à Paris. Cela aussi je l'ai expliqué lors de mon premier interrogatoire. Le Roy Ladurie, dans une première déposition, a longuement exposé la lutte que, pendant quatre ans, lui et moi avons soutenue contre les autorités d'occupation, leur presse, leur police, leurs commissaires gérants et certains de leurs associés français. Dans cette lutte, nous n'avons jamais cédé quoi que ce soit sur le plan moral ni sur le plan matériel. Nous ferait-on grief d'avoir réussi et devrai-je contribuer à allonger la liste des grandes maisons françaises détruites par l'ennemi.

6/ J'ai déjà eu l'occasion de donner toutes précisions au cours d'un interrogatoire précédent sur mes liens et relations avec certaines personnalités ayant fait partie du gouvernement de Vichy. J'ai en particulier déjà parlé de Jacques Barnaud qui a été mon associé, de Pierre Pucheu qui a présidé pendant environ deux ans les Établissements Japy de 1939 à 1941, de Jacques Le Roy Ladurie qui se trouve être simplement le frère de Gabriel Le Roy Ladurie, mais qui, en dehors de cette parenté, ne touche ni de près ni de loin la Maison Worms.
Je ne connais ni Monsieur Caziot, ni Monsieur Achard que je n'ai jamais vus de ma vie.
J'ajouterai enfin que je ne vois pas quels peuvent être les "hauts fonctionnaires recrutés par le personnel dirigeant de la Maison Worms" auxquels ce papier de la Commission de justice du CNR peut faire allusion. La Maison Worms n'a jamais fourni de fonctionnaires au gouvernement de Vichy.
Cette insinuation sans fondement est souvent revenue sous la plume des journalistes inspirés par la propagande allemande (voir les articles annexés au dossier). II serait intéressant de découvrir les inspirateurs de ces bruits tendancieux. Ceci fait ce n'est pas forcer les termes que de dire que le document transmis par la Commission de justice du CNR est lourdement entaché d'erreurs graves. Insinuations et fausses allégations ne valent pas preuve et c'est pourquoi je ne puis le considérer comme une contribution objective à la manifestation de la vérité. Pour autant que l'instruction a devancé les accusations que le document renouvelle, elle a permis de démontrer mon innocence et leur inanité. J'en prends acte en soulignant que cette vérification préalable constitue par elle-même une réponse motivée au texte qui vient de m'être communiqué. Mais, du moment que vous paraissez désirer examiner d'une façon plus approfondie les questions soulevées par la Commission de justice du CNR, je retire la demande de mise en liberté provisoire que j'avais déposée entre vos mains en date du 16 novembre 1944.
Lecture faite, persiste et signe.

[...]

Je désire préciser la nature des participations de notre Maison, par conséquent établir nettement la responsabilité qui incombe dans la gestion des sociétés en question aux dirigeants de la Maison Worms et de moi-même qui en suis le chef.
Je classerai ces participations en trois catégories :
1. Celles dont la Maison Worms a le contrôle absolu, soit parce qu'elle possède plus de la moitié du capital ; soit parce que les dirigeants de la Maison en assurent personnellement la présidence ou la direction générale.
2. Celles dans lesquelles la Maison Worms possède une partie importante du capital, dont elle inspire la politique générale, souvent parce qu'elle a désigné elle-même le président ou le directeur ou parce qu'elle assume une responsabilité vis-à-vis du public, due à des augmentations de capital ou des émissions d'obligations.
3. Celles dont la Maison n'a qu'une très faible part de capital, même si elle a désigné un administrateur pour la représenter.
Je vais reprendre ces catégories une à une :

1. Dans cette première catégorie qui comprend des sociétés comme la NouveIIe Compagnie havraise péninsulaire de navigation ou la SFTP (Société française de transports pétroliers) la responsabilité de la Maison Worms et par conséquent de moi, est entière sans limite ni restrictions. Dans la Havraise, la Maison Worms possède environ 55% du capital. J'en suis moi-même le président et le directeur général, auquel j'ai délégué mes pouvoirs, a été désigné par moi. Dans la SFTP, la responsabilité est la même, bien que la Maison Worms n'ait que 21% du capital. J'en suis le président. J'ai désigné le directeur général et par un accord conclu avec le gouvernement français au moment de sa création en 1938, la Maison Worms a été chargée de sa gérance.

2. Dans cette seconde catégorie, je classerai des participations comme Japy et Puzenat. Chez Japy, nous avons choisi le président, le directeur général étant Monsieur Albert Japy, membre de la famille ; chez Puzenat, le directeur général, Bernard Verdier, le président étant le fondateur de l'affaire lui-même, Monsieur Claude Puzenat.
II est bien certain que dans les sociétés de cette deuxième catégorie la Maison Worms a des responsabilités ; elle se tient au courant de la politique générale de ces sociétés qu'elle essaie d'inspirer dans la mesure du possible. Elle est responsable de la politique financière lorsqu'il y a émission de capital, actions ou obligations comme c'est le cas chez Japy. Par contre, elle ne peut pas être tenue pour responsable de tous les actes de la vie courante, pas plus qu'elle ne connaît tous les détails de la vie journalière de ces sociétés.
II est évident qu'aucun des dirigeants de Worms, nul d'entre eux n'étant technicien, n'a les aptitudes voulues pour arrêter un programme de fabrication industrielle et veiller à son exécution, pas plus qu'aucun ne peut prétendre connaître les conditions de marchés commerciaux, les plus étrangers les uns aux autres, machines à écrire, produits chimiques, machines agricoles.
Nous ne saurions sortir de notre rôle de banque d'affaires qui est essentiellement d'apporter sous différentes formes à certaines entreprises françaises les concours financiers et bancaires qu'exige leur développement et de soutenir dans les assemblées générales d'actionnaires et dans une certaine limite dans les conseils d'administration des dirigeants spécialisés qui apparaissent comme les plus aptes.
En sortant de ce rôle ainsi étroitement défini, nous compromettrions immanquablement et la vie de ces entreprises et les intérêts de notre Maison.
Je viens de dire que notre rôle dans les conseils d'administration était limité. En effet, nous avons toujours eu soin de faire la plus large représentation aux autres actionnaires avec lesquels nous nous trouvons associés, même lorsque la part du capital social qu'ils détenaient se trouvait peu importante. L'examen détaillé de la composition de divers conseils d'administration, où nous nous trouvons occuper des siéges, confirmera très amplement cette assertion.
Pour illustrer ma pensée sur notre responsabilité en matière de gestion, je prendrai l'exemple suivant : si une de ces sociétés se mettait à fabriquer des mitrailleuses au lieu de machines à écrire ou des chars au lieu de machines agricoles, ma Maison serait consultée, et elle, et par conséquent moi-même, aurait des responsabilités à prendre. Mais si les directeurs d'usine, les chefs d'atelier avaient dans le travail des usines commis des erreurs ou avaient fait des imprudences, je n'accepterais pas d'en prendre la responsabilité ; il appartiendrait aux présidents et aux directeurs généraux de fournir toutes les explications et de répondre, sous leur propre responsabilité, de leur gestion.

3. La troisième catégorie et c'est la plus nombreuse couvre toutes celles dans lesquelles nous n'avons qu'une faible participation, présidées ou dirigées par des personnalités choisies par le conseil d'administration complètement en dehors de ma Maison. Ce sont à proprement parler des valeurs de portefeuille, comme tout capitaliste peut en avoir, que nous possédons, soit parce que nous les considérons comme un bon placement, soit parce que comme banquiers leur clientèle nous intéresse, mais pour celles-là et pour elles toutes j'estime que ni la Maison Worms ni moi-même n'avons la plus petite responsabilité directe ou indirecte. Elles doivent être laissées complètement en dehors de l'inculpation dont je suis l'objet et je ne pourrais en aucun cas accepter d'avoir à répondre de leur gestion.
Pour être complet, je tiens toutefois à préciser que dans cette troisième catégorie, il y a trois sociétés dans lesquelles je suis administrateur à titre personnel, à savoir, la Société française de dragages et de travaux publics, les Distilleries de l'Indochine et la société d'assurances La Réunion française. Je possède personnellement des actions de ces sociétés et si j'ai accepté de siéger à leur conseil d'administration, c'est pour y surveiller ces intérêts personnels, soit pour faire plaisir à des amis que j'y ai.

Lecture faite, persiste et signe.


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