1946.04.25.De Bernard Verdier - Établissements Puzenat.Note

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Note sur l'activité des Établissements Puzenat

Dès la déclaration de guerre, nos Établissements ont craint de voir leur activité de machines agricoles diminuer et se sont orientés, pour le compte du gouvernement français, vers les fabrications de guerre : 40.000.000 de commandes environ leur furent passées par le ministère de l'Armement dans le courant de l'année 1939-1940.
En juin 1940, un tonnage de projectiles très important était en cours de livraison, la fabrication de chariots était très avancée.
Au mois de juin 1940, il avait été livré à l'État français plus de 300.000 projectiles divers. A l'arrivée des troupes allemandes, ce qui était en cours de fabrication fut saisi et emmené par les Allemands.
Les visites des officiers allemands se multiplièrent et des démarches très pressantes furent faites auprès de la société pour la reprise de fabrication de projectiles.
La fonderie pouvait produite 6/700 tonnes de fonte par mois. En plein accord avec la Maison Worms - dont les directives n'ont, à cet égard, pas été modifiées du début à la fin des hostilités - nous nous sommes toujours refusés, sous les prétextes les plus divers, à accepter des commandes de guerre et, dès 1941, nous avons organisé le démantèlement de nos ateliers de guerre dispersion de notre outillage, vente de nos machines, de manière à ce qu'il nous soit impossible de reprendre des fabrications de guerre.

Relève
En raison des dénonciations locales, nos relations avec les autorités allemandes furent toujours très tendues : nous étions sous la juridiction de la Kommandantur de Dijon qui a toujours été particulièrement agressive.
C'est ainsi que, tandis qu'à notre fonderie située dans l'Allier et dépendant de la Kommandantur de Nevers, nous avons pu nous défendre et obtenir qu'un seul ouvrier (encore celui-ci était-il parti volontairement car il était d'origine allemande) sur plus de cent soit touché par cette opération, à Bourbon-Lancy, au contraire, nous avons subi quatre relèves successives. Sur un personnel ouvrier de près de 600 personnes, 200 ouvriers furent désignés et, malgré tous nos efforts répétés, nous ne pûmes empêcher que 80 ne partent effectivement; encore sur ceux-ci beaucoup revinrent et ne repartirent pas et, en juin 1944, il restait une quarantaine d'ouvriers en Allemagne.
Notre mauvaise volonté est apparue si flagrante aux autorités allemandes que la troisième opération de relève fut opérée dans des circonstances dramatiques ; les ouvriers furent convoqués par des agents allemands, le local fut cerné par les troupes et les ouvriers furent emmenés sans avoir même pu passer chez eux changer de vêtements. Toute intervention de nos cadres et de la direction fut repoussée.
Pour diminuer dans toute la mesure du possible le nombre d'ouvriers porté sur nos listes de pays, nous avions composé un effectif utilisé dans nos exploitations forestières, ce qui nous valut des incidents violents.
II ne faut en effet pas oublier que Bourbon-Lancy est une petite localité où les dénonciations ont joué à plein.

Commandes allemandes
Comme nous l'avons exposé au début de cette note, nous avons toujours refusé de prendre des commandes pour l'armée allemande, mais lorsque nous étions interrogés sur des fabrications pour lesquelles il était patent [que] notre outillage était approprié, nous nous sommes trouvés dans l'obligation de donner une réponse à ces demandes. Nous avons alors agi de telle sorte qu'aucune commande précise pour l'armée allemande ne nous a jamais été passée ; en fait, nous n'avons jamais reçu une commande ferme et à plus forte raison n'en avons-nous pas exécutée.
Sur le terrain de la machine agricole, notre position était plus difficile à défendre et nous avons été amenés, sous des menaces diverses, à réserver aux autorités allemandes une part de notre production. Le résultat de nos démarches a été de diminuer le plus possible le chiffre de ces livraisons et nous croyons avoir obtenu le meilleur résultat que nous puissions espérer puisque le montant total des machines livrées aux autorités allemandes au cours de ces quatre années s'est élevé à 12 millions sur un total de 200 millions de chiffre d'affaires. En un mot, nous avons réservé, à concurrence de 84%, notre production au marché français.
Ces commandes, que nous avons dû accepter, sont de trois ordres :
1°- Les commandes faites par les services allemands pour des exploitations en France
Elles se sont élevées à 5 millions de francs environ en quatre ans.
2°- Les commandes pour l'Allemagne
A la demande du ministère de l'Agriculture allemand, qui m'avait convoqué à Berlin, invitation à laquelle je n'ai jamais voulu me rendre, nous avons dû accepter une commande de râteaux de la Maison Faur.
Une première fois 1.225 râteaux furent livrés mais nous fîmes le nécessaire pour ne pas exécuter la deuxième commande qui portait sur 2.500 râteaux.
Là encore, la proportion par rapport au chiffre français est extrêmement faible puisqu'il s'est élevé à 1.225 râteaux alors que notre fabrication totale fut de l'ordre de 8.000 râteaux.
3°- Commande de trieurs de pommes de terre
S'apercevant que notre société ne réservait qu'une partie infime de sa production à l'économie allemande, les services allemands régionaux nous obligèrent à prendre, en novembre 1942, une commande de 8.000 trieurs de pommes de terre. Nous avons fait ce que nous avons pu pour retarder la fourniture de cette commande : fourniture de métal exigée du donneur d'ordre, retard de fabrication et finalement réduction de cette commande à 5.500 trieurs sur lesquels 2.200 n'ont pas été expédiés et, à la demande du ministère de l'Agriculture français, ont été mis par nous à la disposition du marché français.
Le montant de ces expéditions s'est élevé à 4.400.000 francs.
II y a lieu d'ajouter qu'en acceptant ces très faibles commandes, nous en prenions prétexte pour éluder des fabrications militaires.
En résumé, du mois de juin 1940 au mois d'août 1944, notre chiffre d'affaires global fut de plus de 217 millions de francs et l'ensemble des livraisons allemandes s'est élevé à environ 13 millions de francs, soit environ 6%.
Aucune commande de guerre n'a été ni acceptée ni passée et, par nos diverses interventions et l'acceptation de ce chiffre insignifiant de commandes, nous avons pu empêcher le départ en Allemagne d'une partie importante de notre personnel puisque, malgré toutes les interventions allemandes qui ont été jusqu'à l'intervention à main armée, seuls 35 à 40 ouvriers sur un personnel de 700 personnes sont actuellement en Allemagne.

25/4/46

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