1945.02.10.De Jean Jourde.Commission rogatoire.Chantiers du Trait.Conclusions

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Rouen, 10 février 1945
L'inspecteur de police Jourde Jean
À Monsieur le commissaire de police,
chef de la 3ème brigade nationale de police judiciaire à Rouen

Objet : Affaire contre Worms Hypolite et Le Roy Ladurie Gabriel
Inculpés d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État
Référence : Commission rogatoire en date du 26.10.44 de M. Thirion, juge d'instruction près le Tribunal de la Seine, subdéléguée le 22.1.45 par M. le doyen des juges d'instruction de Rouen.

Faits

Lors de la libération du territoire, M. Worms Hypolite, industriel, et Le Roy Ladurie Gabriel étaient arrêtés et inculpés d'atteinte à la sûreté extérieure de l'État.
À toutes fins de vérifier les dires de l'inculpé, concernant la production de ses chantiers navals du Trait, connus sous le titre d'Ateliers et Chantiers de la Seine maritime, commission rogatoire nous fût délivrée le 26.10.44 par M. Thirion, juge d'instruction près le Tribunal de la Seine.

Enquête

Les Ateliers et Chantiers de la Seine maritime possèdent huit cales de lancement. Emploient, bon an mal an, une moyenne de 900 ouvriers ; seuls sont compris en ce chiffre les ouvriers et chefs de maîtrise travaillant sur les chantiers et dans les ateliers de construction.
En temps de paix, ces chantiers n'étaient spécialisés dans aucune construction de navires, c'est-à-dire que sa valeur de production était moindre qu'un chantier fabriquant exclusivement des pétroliers, des navires marchands.
Néanmoins, ces chantiers mettaient en moyenne de 8 à 10.000 tonnes de matériaux de construction montés au cours de l'année précédant celle de l'occupation.
Lors de leur arrivée en juin 1940, les Allemands trouvèrent sur cale et en parfait état de construction (les sabotages n'ayant pu être exécutés) trois pétroliers : "La-Mayenne", "La-Charente", La-Baïse" ; quatre sous-marins "La-Favorite, l'"Africaine", l'"Armide", l'"Andromaque".
Certains de ces bâtiments étaient dans un état de construction très avancé et les prévisions de lancement de ces unités étaient :

pour les pétroliers

"La Charente"

fin novembre 1941

"La Mayenne"

janvier 1942

"La Baïse"

juillet 1942

pour les sous-marins

"La-Favorite"

novembre 1940

"L'Africaine"

février 1941

"Andromaque"

septembre 1941

"Armide"

novembre 1941

Peu de temps après leur arrivée, ils passèrent commande, en août 1940, de 4 chalands non automoteurs, de 700 tonnes ; en octobre 1940 de 3 cargos de 1.150 tonnes et en novembre 1940 de 4 machines de 1.000 cv pour remorqueurs.

A la fin des 5 années d'occupation le bilan de livraison s'établit comme suit :

1 pétrolier

"La Charente"

lancé en juin 1943

1 sous-marin

"La Favorite"

lancé en novembre 1942

1 chaland de 700 tonnes non-automoteur.
Le poids de matériaux de construction qui restait à embarquer en juin 1940 était de 250 t. pour le premier, 30 t. pour le second et 700 t. pour le chaland, ce qui représente un total de 980 tonnes de matériaux pour cinq années d'occupation.
En plus de ce travail, les chantiers durent effectuer sous la directive des Allemands différents autres travaux, savoir le démontage des matériaux non ferreux se trouvant à bord des pétroliers, des sous-marins "Andromaque" et "Armide" et à Grand-Couronne de 6 chalands-automoteurs.
De ces travaux, seuls les 6 chalands ont été expédiés en Allemagne, les matériaux non ferreux se trouvent encore sur les chantiers ainsi que les pièces constituant lesdits sous-marins.
Des 7 navires, dont il est fait mention au début du rapport, il résulte que 2 ont été lancés, 2 ont été démontés et 3 se trouvent toujours sur cale et très prochainement, le sous-marin "L'Africaine" sera lancé par les chantiers, au profit de la Marine nationale française.
Durant la période d'occupation les Allemands installèrent un poste de garde chargé de surveiller les chantiers ainsi que les agents techniques qui devaient commander les travaux, sinon par eux-mêmes mais par l'intermédiaire d'ordres qu'ils dictaient à la direction.
Malgré cela, tant par la direction que par le personnel ouvrier, il fut tenu le plus de résistance possible à exécuter les ordres allemands et même à les saboter. On peut citer le cas du chargement d'un chaland en vieux rivets inutilisables et vieilles tôles au lieu des matériaux neufs demandés par les Allemands en vue de leur expédition en Allemagne et cela, après avoir fait attendre très longtemps (ces ferrailles ne sont jamais arrivées en Allemagne, ayant été coulées aux appontements).
C'est le cas aussi des moteurs Diesel, détériorés par les bombardements, qui furent envoyés au Creusot en réparations, [alors] qu'ils auraient très bien pu être réparés sur place.
A la longue, ces cas se répétant par trop souvent, les Allemands qui accusaient la direction de sabotage prirent des sanctions et enfermèrent durant 54 jours M. Roy et M. Bonnet, membres de la direction, de nombreux ouvriers furent aussi les victimes ; on peut noter un cas de déportation en Allemagne, où la personne se trouve toujours.
Contre le départ des ouvriers appartenant aux Chantiers pour l'Allemagne, la direction fit tout son possible et sur 150 ouvriers qui furent demandés en 1942, au mois de novembre, au titre de la relève, 193 seulement partiront pour l'Allemagne.
Au point de vue prisonniers de guerre, les ACSM ont fait libérer 144 prisonniers de guerre, du mois d'août 1940 au mois de janvier 1943. Étaient compris en cela de nombreux habitants du Trait, non employés aux Chantiers, qui leur a permis de reprendre leur commerce.
Pour les classes 1942 et 1943, elle entreprit des démarches en vue de garder les nombreux jeunes gens qui devaient partir, appelés par le travail obligatoire en Allemagne, 4 seulement durent partir parce que non spécialisés.
Si parfois la direction fut appelée à prendre des directives telles que celle d'installer le système "planning" tendant à améliorer le rendement du travail de l'ouvrier, cela n'a pas été de leur propre initiative et, il faut bien le dire, et cela est reconnu par les ouvriers du Chantier, que « cela ne les empêchait pas de ne pas en faire lourd ».
D'autre part, elle dut envoyer des notes aux ouvriers qui restaient chez eux le dimanche mais, comme le système dit plus haut, elles n'avaient pas meilleur rendement, ce qui fit prendre des sanctions d'emprisonnement, sanctions que prenaient et exécutaient les Allemands eux-mêmes lors de la rentrée de l'ouvrier.

Conclusions

Le travail ayant profité aux Allemands, c.a.d. le lancement du pétrolier, du sous-marin, du chaland, le démontage des 6 chalands automoteurs.
Le départ de 103 ouvriers pour Dantzig, départ demandé par les Allemands au titre de la relève, de 40 ouvriers pour Cherbourg et de 60 ouvriers pour Rochefort (ces derniers n'étant partis que fin mars 1944,) toujours sur pression allemande.
Ne peuvent être le fait d'obligeance envers l'ennemi.

L'inspecteur de la police judiciaire

 
 

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