1940.06.09.Des Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime.Au commandant de la 3e région militaire

Copie de lettre

Le PDF est consultable à la fin du texte. 

9 juin 1940
Monsieur le général commandant la 3ème région militaire mobilisée

Mon général,
J'ai l'honneur de vous faire connaître qu'aujourd'hui 9 juin 1940 :
1°) A 5 heures du matin, le directeur de la Société havraise d'énergie électrique à Yainville m'a informé qu'en raison de la situation il arrêtait son exploitation.
2°) M'étant rendu dans les chantiers que je dirige, j'ai constaté à 6 heures du matin que la station d'Yainville ne fournissait en effet plus de courant, ce qui avait pour conséquence :
a) de me mettre dans l'impossibilité d'assurer la marche des ateliers et dans l'obligation d'arrêter tout travail,
b) de priver totalement d'électricité et par voie de conséquence d'eau la cité du Trait,
3°) que vers 7 heures la raffinerie de La Mailleraye de la Standard française des pétroles, qui est proche des chantiers, a été mise en feu, suivant des dispositions prévues et ordonnées et que des explosions s'en sont suivies.
4°) Ces faits et notamment le dernier ayant eu pour conséquence de jeter le trouble dans la population, il s'est produit un exode vers la rive gauche de la Seine.
5°) Ayant rassemblé mes collaborateurs et une certaine partie de son personnel ouvrier, notamment celui qui était commandé pour travailler ce jour, j'ai pris la décision de transférer sur la rive gauche les archives les plus importantes de l'établissement.
6°) J'ai, dans la matinée, envoyé en vue d'obtenir des ordres (je dois rappeler en effet que depuis la veille 10 h. les communications téléphoniques étaient interrompues) un motocycliste qui, à deux reprises, n'a pu dépasser Duclair. Dans la matinée également, le lieutenant de vaisseau David, chargé du commandement des navires en achèvement, a envoyé en mission à motocyclette un marin qui a pu atteindre Rouen mais n'a rapporté aucun ordre et seulement des nouvelles confuses et de caractère peu rassurant.
7°) Vers 13 h. ayant constaté que la presque totalité de la population civile, les femmes et les enfants, ainsi qu'un grand nombre de membres du personnel que je n'avais pu atteindre car le travail, ce dimanche, n'étant prévu que pour les constructions urgentes, ne comportait qu'un effectif réduit, j'ai pris la décision de commencer le transfert sur la rive gauche des membres de mon personnel qui étaient groupés autour de moi et leur ai donné rendez-vous à La Mailleraye.
8°) A 15 heures un remorqueur est venu apporter des ordres de la Marine pour que deux chasseurs, le chasseur 15 en achèvement appareillant par ses propres moyens et le chasseur 16 lancé la veille pris en remorque soient immédiatement évacués, ce qui a été exécuté aussitôt.
9°) Ayant fait effectuer une ronde générale dans la cité, j'ai constaté qu'elle était pratiquement vide et qu'il n'y restait plus que M. Dupuich, maire du Trait, M. Mahé, receveur des postes, M. Boudrenguin, ingénieur des directions de travaux de la Marine, j'ai à 15 h. 30 pris la décision de passer moi-même sur la rive gauche.
Je suis actuellement à La Mailleraye-sur-Seine, en face des Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime, ayant autour de moi la grande majorité de mon personnel, auquel j'ai enjoint de rester à ma disposition et à mes ordres et j'ai l'honneur de solliciter des ordres et instructions de votre part que je vous serais reconnaissant de vouloir bien me faire parvenir par écrit par le porteur : soit, si vous le jugez nécessaire, un ordre d'évacuation me permettant d'exécuter les dispositions prévues par l'Inspection du travail pour le repliement de la main d'œuvre dans cette éventualité.
- soit, me permettre de continuer mon exploitation, ce qui suppose l'alimentation normale en force motrice et la réalisation d'une protection militaire de l'établissement qui, ainsi que je l'ai porté à votre connaissance par plusieurs lettres antérieures, en est totalement dépourvu (DCA, mitrailleuses, garde et surveillance militaire).
Je dois ajouter que dans le cas où un ordre d'évacuation me serait donné, je suis dans l'impossibilité de procéder à une destruction quelconque des installations ou des constructions en cours, parce que d'une part, je n'ai reçu à cet effet aucune instruction et que, d'autre part, malgré mes demandes et ainsi que vous l'avez vous-même confirmé, il n'était pas possible à l'autorité militaire de me faire délivrer les explosifs nécessaires.
Je vous prie d'agréer, mon général, l'assurance de ma considération distinguée.


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