1945.01.03.De Jean Nelson-Pautier.Au juge Georges Thirion.Déposition

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NB : Ce document est classé dans le dossier sur la Société tunisienne des hyperphosphates Réno et la Compagnie sétoise, en date du 4 janvier 1945. S'y reporter pour en consulter le PDF.

Aff. c/ Worms et autres
Société tunisienne des hyperphosphates Réno

3 janvier 1945

Déposition du M. Nelson-Pautier

L'an 1945, le 3 janvier, devant nous, Georges Thirion, juge d'instruction au Tribunal de première instance de la Seine, assisté de Collomb, greffier, a comparu  :
- Monsieur Nelson-Pautier Jean, 45 ans, administrateur de sociétés, 6 bis, rue de Chanzy, au Perreux-sur-Marne (Seine), témoin qui, serment prêté conformément à la loi,
dépose  :
Je suis administrateur de la Société tunisienne des hyperphosphates Réno où je représente les intérêts de la Maison Worms. Cette Société a pour président Monsieur Victor Arrighi, qui représente également les intérêts de la Maison Worms.
II a été rendu compte à un conseil d'administration auquel j'ai assisté, que la société avait dû, après l'occupation de la zone non occupée, livrer aux Allemands un certain nombre de tonnes de phosphates brut sur l'ordre du Groupement des phosphates. Il s'agissait d'une mesure générale qui, à ma connaissance, a été imposée à tous les importateurs de phosphates. Ni moi, ni la maison Worms n'avons eu à nous occuper de ce marché.
Quoi qu'il en soit, l'intérêt de la société eut été de conserver cette matière première pour la transformer en produits finis.
J'ignore tout des livraisons de sacs et d'alfa qui auraient pu être faites par la société aux Allemands.
Je dois d'ailleurs faire toutes réserves sur les déclarations du sieur van Cabeke, dont vous me donnez lecture. Ces déclarations ne sont qu'un tissu de mensonges, le témoin cherchant actuellement, par tous les moyens, à recouvrer, à la faveur des circonstances, une situation qu'il a perdue à la suite de malversations caractérisées qui nous ont obligés à le révoquer de ses fonctions de directeur général de la Société sétoise de produits chimiques.
La Compagnie sétoise effectivement fondée par le sieur van Cabeke fut mise en faillite en 1926 ou [1927]. Cette faillite s'est terminée en 1936 par un concordat de 50%.
En 1940, à la demande de van Cabeke, la Société tunisienne a passé un accord avec la Compagnie sétoise aux termes duquel elle devenait propriétaire de 51% des actions et reprenait à son compte tout le passif. En outre, elle s'engageait à fournir les fonds nécessaires pour la poursuite de son exploitation.
Cette opération fut effectuée avec le concours de Worms, à qui, par la suite, furent rétrocédés les 51% du capital de la Compagnie sétoise.
Le découvert consenti par Worms est, à l'heure actuelle, de treize millions environ. L'accord réalisé prévoyait enfin que van Cabeke resterait directeur général pendant dix ans. Les renseignements que nous avons recueillis dans toute la région où il faisait figure d'aventurier, lui étaient nettement défavorables ; néanmoins, nous avons essayé de lui faire confiance jusqu'au jour où nous nous sommes rendus compte de sa malhonnêteté. Il fut tout d'abord poursuivi pour hausse illicite en 1941 et condamné à un an de prison ; cette affaire est actuellement pendante devant la Cour de Montpellier. Je dois à la vérité de dire que les faits qui avaient motivé cette poursuite me sont apparus excusables, van Cabeke n'ayant fait qu'anticiper sur une autorisation de hausse qui lui fut accordée par la suite.
Par contre, en 1942, van Cabeke fut de nouveau poursuivi pour avoir fait du marché noir sur du sulfate de cuivre qu'il avait détourné à son profit au préjudice de la société qu'il dirigeait. Condamné en première instance à deux mois de prison qu'il a purgés, il a toutefois été relaxé par la Cour, mais avec des attendus sévères.
Cette affaire nous avait permis de nous rendre compte des malversations de van Cabeke et nous avons dû nous séparer de lui. J'ai été chargé personnellement de le congédier, et je puis affirmer que je ne lui ai pas donné d'autres raisons de son renvoi que les malversations qu'il avait commises. II ne fut jamais question entre nous d'instaurer au sein de la société une politique de collaboration, et je n'avais nullement besoin d'invoquer les sentiments anti-collaborationnistes dont cherche à se parer van Cabeke pour motiver sa révocation, ses détournements étant un motif largement suffisant. Ceux-ci ont d'ailleurs par la suite été confirmés par une vérification comptable opérée par deux commissaires au compte, dont l'un avait été désigné par van Cabeke, laquelle nous a permis d'acquérir la preuve qu'il avait détourné à son profit 95 tonnes de sulfate de cuivre.
Nous envisageons d'ailleurs de déposer une plainte au parquet de la Seine contre van Cabeke de ce chef.
La mesure d'expulsion du territoire français, dont se plaint van Cabeke, n'a nullement été inspirée par la Maison Worms et paraît tout simplement être la conséquence des condamnations qui ont été prononcées contre lui, ainsi que des mauvais renseignements de police fournis sur son compte. Quant à son expulsion de la ville de Sète, intervenue sur l'ordre de la kommandantur, il s'agit tout simplement d'une mesure d'ordre général qui a été prise en 1944 contre environ les trois quarts des habitants de la ville de Sète. Il est manifeste que van Cabeke, en accusant la direction de la Société tunisienne et de la Compagnie Sétoise, ne recherche que sa réintégration dans cette dernière société, qu'il a toujours considérée comme sa chose.
Il résulte des renseignements qui m'ont été fournis par la police militaire de Béziers que c'est sur une dénonciation de van Cabeke que Monsieur Jean Roudie, directeur général de la Compagaie sétoise, a été arrêtée. Les faits qui lui sont d'ailleurs reprochés sont dénués de tout fondement et l'ensemble du personnel de la Compagnie a demandé sa réintégration.
Le seul point sur lequel je suis d'accord avec van Cabeke c'est que la Compagnie sétoise des produits chimiques n'a fait aucune livraison d'aucune sorte aux Allemands.
Et signe après lecture.

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