1922.10.15.De Georges Majoux.A l'Alliance d'hygiène sociale.Visite des ACSM

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Alliance d'hygiène sociale – congrès de Rouen – 13, 14, 15 et 16 octobre 1922
Institutions d'hygiène sociale du département de la Seine-Inférieure

Au Trait, M. le ministre et les congressistes furent reçus par M. G. Majoux, l'un des administrateurs de la société des Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime[1], qui présenta ses collaborateurs et prononça l'allocution suivante :

M. le ministre [de l'Hygiène][2],
M. le préfet[3],
M. le président,
Mesdames,
Messieurs,
Jusqu'en 1916 Le Trait comptait 350 habitants ; la population dépasse maintenant 2.000 âmes et, à la fin de cette année, quand seront occupés les 150 nouveaux logements que nous allons mettre à la disposition de notre personnel, Le Trait aura plus de 3.000 habitants.
Cette extension est le résultat de la transformation d'une commune rurale en un centre industriel.
En 1916, vous vous en souvenez tous, Messieurs, notre pays vivait des jours bien sombres. Les sous-marins allemands creusaient de terribles vides dans notre flotte marchande, et cela, au moment où tout le monde était convaincu que la guerre serait longue et que son issue dépendrait de l'arrivée incessante sur notre sol des contingents et du matériel de nos Alliés. En même temps, dans le cœur de tous, il y avait la certitude de la victoire finale.
Il était donc d'une importance vitale pour le pays que les bateaux ne manquent point et qu'une flotte puissante se trouvât prête pour participer à la grande œuvre de rénovation nationale qui devait suivre.
Ces nécessités présentes, ces nécessités d'avenir ne pouvaient échapper à l'attention du gouvernement. Il exerça le plus pressant appel auprès des initiatives et des capitaux privés pour l'édification en France, sans aucun retard, de puissants chantiers de constructions navales capables de fournir toutes les unités dont le pays avait besoin.
Notre Maison fut particulièrement sollicitée des pouvoirs publics : elle s'était sans doute imposée à leur attention par la régularité avec laquelle, malgré les difficultés, elle continuait d'assurer ses services de navigation et, peut-être aussi, par les lourdes pertes que les torpilleurs avaient causé dans son effectif.
Notre décision fut vite prise ; dès la fin de 1916 le programme était établi, les plans dressés, les terrains achetés et les machines commandées.
Il fallait, pour la réalisation de ces projets, être loin des grandes agglomérations existantes : nous voulions, en effet, créer un établissement moderne, dans un cadre permettant l'éclosion de toutes les œuvres d'hygiène sociale. Notre choix se porta sur Le Trait.
Les travaux furent commencés au début de 1917, ils se poursuivirent au milieu des plus grandes difficultés de main-d'œuvre et d'approvisionnement en matériaux jusqu'en 1 920, et le 29 novembre 1921 fut lancé le premier navire sortant de nos établissements.

M. le ministre,
Je ne vous décrirai pas notre usine, vous allez en parcourir les divers ateliers. Je souhaite que de cette rapide visite vous emportiez l'opinion que nous nous sommes efforcés de faire travailler nos ouvriers dans les conditions les plus favorables au point de vue de l'hygiène.
Mais je vous demande la permission de vous fournir quelques détails sur nos diverses organisations sociales dont les dirigeants se trouvent groupés autour de vous.
Notre œuvre fut relativement facile en matière d'hygiène et il nous a suffi de nous inspirer du cadre magnifique qui nous entourait : au fond de la vallée, le fleuve, l'artère nourricière toute animée de navires, puis la prairie où les bâtiments industriels s'alignent si naturellement, puis le coteau, amphithéâtre merveilleux disposé pour que les maisons s'y étalent en plein soleil ; et, pour couronner le tout, dans le haut, la forêt avec ses frondaisons qui recèlent le bon air et le calme réparateur.
Nous avons à l'heure présente édifié 400 maisons. Chaque logement comporte au minimum quatre pièces et le plus grand compte a été tenu dans leur disposition pour que les familles nombreuses y soient installées dans des conditions convenables.
Malgré l'élévation du prix de revient de ces immeubles, nous avons fixé nos taux de loyer en exacte correspondance avec les possibilités de nos ouvriers.
Je vous demande, M. le ministre, la permission d'exprimer ici un regret : c'est que les conditions financières auxquelles nous nous sommes heurtés pour réaliser notre programme ne nous aient point permis de rentrer dans les limites d'application de la législation sur les habitations à bon marché.
Pour l'industriel qui a le souci de réaliser vite et bien, le bon marché est une notion un peu oppressive et si, par nécessité, il s'en dégage quelque peu, il faut que, pour cela, il renonce en même temps aux avantages accordés par la législation ?

Toutes nos maisons sont entourées d'un jardin dont la contenance varie de 250 à 400 mètres carrés. Pour que l'habitation soit coquette, la terre bien cultivée, les arbres fruitiers et les haies parfaitement entretenus, nous organisons chaque année — et dans cette œuvre-là, comme dans toutes celles, du reste, que nous entreprenons, nous sommes largement soutenus par le bienveillant appui de M. le préfet et des diverses autorités — des concours dotés de nombreuses récompenses, et vous avez peut-être vu, en passant, les affiches donnant le programme pour l'année en cours.
L'an dernier, plus de 8.000 francs de prix ont été distribués ; cette année, nous répartirons près de 12.000 francs.
Notre cité est alimentée en eau potable par deux puits, l'un de 140 mètres, l'autre de 200 mètres et nous avons à l'étude un réseau complet d'égouts qui en assurera la parfaite salubrité.
Nous croyons avoir ainsi pris toutes les mesures pour sauvegarder la santé publique.
Le traitement des accidents du travail a lieu dans l'infirmerie du chantier lorsqu'il s'agit de soins immédiats, et sera assuré dans la clinique, que vous allez visiter dans un instant, pour les cas graves.
C'est par le service médical de l'infirmerie-dispensaire que seront données aux mères de famille des consultations gratuites et que fonctionnera notre œuvre de la Goutte de lait.
L'hygiène comporte naturellement la pratique des sports et nous avons pour cela l'Union sportive, le Club nautique, la société du Bouchon, la Lyre des Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime, avec sa double section d'harmonie et de fanfare ; le Cercle artistique et enfin, une bibliothèque qui va être prochainement ouverte dans le local laissé libre par l'administration des Postes, contribuent à l'hygiène morale par la meilleure utilisation des heures de loisirs.
A l'hygiène se rattache notre préoccupation de laisser dans chaque ménage la femme à son foyer, et de préparer le mieux possible la jeune fille à son rôle futur. C'est le programme de notre école ménagère où sont enseignés la couture, le raccommodage, la coupe, la mode, le repassage, la cuisine, le droit social, la puériculture et même le jardinage.
Si nous passons maintenant, M. le ministre, à nos œuvres d'assistance, je vous dirai que nous avons surtout placé notre vanité à les voir fonctionner le moins possible.
Il n'y a pas de pauvres au Trait parce que nous avons essayé de donner à chacun un juste salaire, parce que depuis longtemps, et bien avant que le mot fut créé, notre Maison pratiquait l'usage du sursalaire familial, parce que nos familles acceptent de bon cœur d'entretenir à leur foyer leurs vieux parents.
Nous avons voulu néanmoins créer le cadre où pourrait éventuellement s'exercer nos efforts et les statuts de notre société de secours mutuels vont être déposés.

Pour aller vite, nous adoptons les statuts-type, en nous réservant de mettre toutefois au travers de leurs formules le plus d'action efficace possible et, pour commencer, nous avons obéi aux suggestions des congrès mutualistes en vue de fondre dans l'indemnité journalière l'allocation pour frais médicaux et pharmaceutiques. A titre d'essai, le montant global de cette indemnité va être fixé à F 7,50 par jour ; c'est un chiffre qui peut paraître actuellement hors de proportion avec ce qui a été réalisé en la matière, mais nous avons foi que le succès couronnera notre tentative.
C'est également sur notre société de secours mutuels que nous comptons pour développer chez nous la prévoyance sociale.
L'œuvre du Sou des écoles peut, sans doute, être placée dans ce cadre de la mutualité ; n'est-ce pas, en effet, de l'assistance mutuelle, en même temps que de la prévoyance, que d'aider à l'instruction ? Et c'est également dans cet ordre d'idées que nous mettons de grandes espérances en nos cours professionnels, pour améliorer toujours davantage la qualité de notre main-d'œuvre et en conserver les vertus corporatives.
Lorsque je vous aurai cité notre Société coopérative d'alimentation et notre Société des anciens militaires, je crois que j'aurai fait ainsi défiler devant vous toutes les œuvres d'hygiène, d'assistance et de prévoyance sociales existant ici.
Pour les fonder et les faire fonctionner avec succès, il a fallu la foi dans le bien, le dévouement au prochain, sentiments qui animent tous les gens de bonne volonté qui sont réunis autour de vous. Il a fallu, aussi, naturellement, l'appui le plus large des pouvoirs publics, et je suis très heureux, une fois de plus, d'avoir à rendre hommage à la bienveillance à notre égard de M. le préfet. Beaucoup des idées que nous avons mises en pratique sont venues de lui et jamais, malgré ses préoccupations, il n'a hésité à nous aider de ses conseils et de son expérience en matière sociale.
Il a bien voulu accepter de présider à la naissance de nos œuvres et a mis à notre disposition, chaque fois que nous l'avons sollicité, les moyens dont il disposait pour faciliter notre tâche.
Nous le remercions en votre présence, comme nous nous félicitons, M. le ministre, M. le président, Mesdames, Messieurs, du très grand honneur que vous nous faites, en venant nous visiter.
Puis, sous la direction de M. Majoux, de M. Nitot, secrétaire général de la société, de M. Dupuich, directeur de la Société immobilière, de MM. Vince et Scheerens, ingénieurs, l'on parcourut tout d'abord les Ateliers et Chantiers, puis l'on visita la cité ouvrière, l'infirmerie-dispensaire, le bâtiment de l'école ménagère, la salle des fêtes, etc., et les congressistes purent ainsi admirer avec quel dévouement et avec quelle habileté d'organisation tout ce nouveau pays du Trait se développe chaque jour dans les conditions les plus parfaites.

 

[1] Erreur. Il s'agit du troisième département de la Maison Worms, après les Services charbon et les Services maritimes. De fait, Georges Majoux n'est pas administrateur, mais associé de Worms & Cie depuis 1916 – fonctions qu'il occupe aux côtés de Michel Goudchaux et Hypolite Worms, tous deux nommés en 1911.

[2] Deuxième gouvernement Poincaré (15 janvier 1922 au 29 mars 1924) - ministre de l'Hygiène, de l'Assistance et des Prévoyances sociales : Paul Strauss (PRS).

[3] Marcel Nicolle.

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