1920.01.14.-02.02.De Joseph Robert Denis.Rapport d'inspection sur Worms et Cie Hambourg

Document original

NB : La copie image de ce document, de mauvaise qualité, n'a pas été conservée.

Tous les noms cités dans le document apparaissaient sous une forme abrégée ; ces abréviations ont été complétées par la partie manquante des patronymes entre crochets : F. pour F[isson], directeur de Worms & Cie Hambourg ; Bo. pour Bo[illon], adjoint de Fisson ; A. pour A[uvray], ex-délégué du ministère du Ravitaillement ; Sch. pour Schuback père et fils, ex-collaborateurs d'Auvray ; Be ou Bep pour Bep[oix], délégué des Transports maritimes.]

Messieurs,

Le rapport sur ma visite à Hambourg se divise en deux :
1° Le résultat de l'enquête au sujet des incidents survenus entre le personnel français de notre Maison, d'une part, et d'autre part le délégué des Transports maritimes ainsi que les deux Schuback avec les conclusions au sujet de l'organisation de notre succursale.
2° Les renseignements sur le personnel de Hambourg en deux parties :
a) Organisation de notre bureau ;
b) Renseignements généraux d'ordre économique et technique sur le port de Hambourg.
Je m'excuse d'avoir donné à la première partie une ampleur, que certes elle ne mérite pas, mais désirant vous donner des renseignements exacts sur ce qui s'était passé, j'ai été amené à vous présenter mes impressions presque au jour le jour.

15 janvier 1920.

Après vingt-quatre heures de séjour ici, je tiens à fixer mes premières impressions, surtout en ce qui concerne notre directeur. Il n'est pas inutile que vous sachiez par quels états d'esprit j'ai passé et il me paraît important de vous donner le résultat du premier choc avant que, même inconsciemment, j'aie pu subir les effets de l'ambiance.
Monsieur F[isson]
M. F[isson] paraît posséder beaucoup de qualités secondaires nécessaires à la fonction qu'il occupe.
Il est bien élevé, travailleur, possède une certaine habitude des affaires, surtout en Allemagne. Malgré son physique il ne semble pas déplaire à la clientèle; son amabilité est d'autant plus grande qu'elle est involontaire. Elle lui vient en effet de ce désir naturel qu'il a d'éviter la lutte. Pour se disputer avec lui il faut certainement y mettre de la bonne volonté, aussi est-il difficile à admettre qu'il ait pu se laisser aller aux écarts de langage que lui reproche M. Bep[oix].
Ses qualités sont incontestables, mais il lui manque celles qui sont essentielles pour faire un chef : son intelligence ne dépasse pas la normale et elle ne s'appuie pas sur le bon sens ; sa finesse n'est pas prompte. Il tâche de remédier à ce qui lui manque en réfléchissant beaucoup, malgré cela, il lui arrive souvent de ne pas trouver la meilleure solution d'un problème. En tout cas sa réflexion ne peut lui servir que dans des cas prévus à l'avance : il reste désarmé dans la surprise.
La connaissance qu'il a de lui-même ne peut qu'augmenter une pusillanimité déjà grande.
Par crainte naturelle d'histoires désagréables avec son personnel, il prend, pour faire des observations, des précautions qui trahissent sa faiblesse et non pas seulement sa timidité.
Il faut reconnaître qu'il apporte un véritable soin au recrutement de ses employés et la première impression produite par ceux qu'il vient d'engager n'est certainement pas mauvaise. Il veut des hommes doux, déférents et obéissants.
Par éducation il a horreur des éclats et si son interrupteur élève la voix, il se tait immédiatement. M. F[isson] a besoin d'aide morale, semblable au général Trochu, faute de collaborateurs pouvant lui donner ce qu'il cherche, il s'adresse à sa femme et paraît tenir un large compte des conseils qu'il en reçoit.
S'il est obligé de faire acte d'énergie il en souffre d'avance considérablement et peut-être la réaction dépasse-t-elle quelquefois la mesure.
Le gros effort qu'il fournit n'a qu'un rendement médiocre parce qu'il manque de méthode dans les grandes affaires pour en avoir parfois un peu trop dans celles de deuxième ordre, son esprit n'est pas assez large pour savoir fixer rapidement la priorité de ses différents travaux.
Monsieur Bo[illon]
Dès mon arrivée notre directeur m'a montré le brouillon de la lettre qu'il destinait à notre Sieur Majoux, brouillon cinq ou six fois recommencé et qu'il ne se décidait pas à transformer en lettre définitive, par suite de la crainte qu'il avait de la voir mal accueillir. Ses plaintes, on pourrait dire ses lamentations, sont d'une rédaction puérile. Il demande avis sur ce qu'il doit faire devant les sujets de mécontentement que lui donne M. Bo[illon]. II est incontestable que l'attitude qu'avait ce jeune homme le jour de mon arrivée était insupportable et j'ai dû lui signaler la différence profonde qu'il y avait dans son regard doux et droit au moment où il s'est présenté la première fois au boulevard Haussmann et celui orgueilleux et dur que je constatais quand il discutait avec son directeur.
Il prenait en effet, dans ce cas, un air de supériorité que n'excusaient ni l'avantage d'une expérience de nos affaires plus longue de quelques mois que celle de son chef, ni ses capacités personnelles ne sortant pas de l'ordinaire. M. F[isson] se plaint surtout du manque de déférence de son jeune collaborateur, de son indépendance et de sa trop grande initiative(?), de l'importance injustifiée qu'il s'est donnée aux yeux de tous, mais il se plaint par-dessus tout de "ses maladresses".
Depuis longtemps il aurait voulu s'en séparer, mais le départ imprévu de M. de Louvencourt, l'impossibilité de rester seul au milieu d'un personnel allemand d'un recrutement récent ont fait peur à notre directeur.
Tous les défauts précités sont, chez M. Bo[illon], la conséquence du désir d'arriver le plus vite possible à une situation de premier ordre, sans se rendre compte qu'il n'a pas les qualités voulues pour marcher avec une vitesse aussi grande ; ils sont aussi la conséquence des succès de M. Auvray qu'il croit possible d'égaler. Mais dans un autre ordre d'idées, il a des défauts plus graves : notre directeur le représente comme un jeune noceur qui passe ses nuits avec les Français de passage à faire "la tournée des grands ducs". Bien que M. Bo[illon] affirme qu'il passe une partie de ses nuits à travailler, M. F[isson] prétend que ses occupations finissent avec les heures de fermeture du bureau et que c'est une des raisons pour lesquelles il reste ignorant d'un grand nombre de détails importants, tant au point de vue technique qu'au point de vue de l'organisation du port de Hambourg.
De fait, à mon arrivée de nombreux journaux, tels que Le Temps et Information financière étaient sur le bureau de notre jeune employé sans que les bandes aient été enlevées. Les journaux allemands qui sont achetés au numéro étaient encore pliés tels que les porteurs les livrent et n'avaient pas été lus par lui probablement.
Le désordre de M. Bo[illon] est certainement son défaut le plus grave tant à cause de l'exemple donné aux autres employés que par la mauvaise impression produite sur les visiteurs. Il a fait de nombreux imitateurs et le désordre du bureau est général. Il faut reconnaître que l'installation provisoire de notre bureau, le manque d'armoires et d'étagères ne facilitent pas l'esprit d'ordre qu'on voudrait y voir. Mais, même en tenant compte de cette situation, il faut absolument y amener une amélioration dans I'intérêt même de notre affaire.
M. Bo[illon] n'a en effet ni une méthode de travail, ni une mémoire assez fidèle pour diminuer les inconvénients d'un désordre considérable - et le signataire s'y connaît.
Enfin s'il faut en croire notre directeur d'une part et M. Bepoix d'autre part, M. Bo[illon] ne se serait pas tenu strictement aux affaires de la maison.
M. de Louvencourt. M. F[isson] fait le plus grand éloge de cet employé dont il attend le retour avec la plus grande impatience. Il loue sa déférence son activité, son obéissance.
Comme vous connaissez parfaitement M. de Louvencourt le jugement de M.F[isson] à son égard vous aidera dans celui que vous porteras sur son auteur.

Impressions au 22 janvier 1920
M. F[isson]
J'ai eu l'occasion de le voir travailler tant au bureau qu'à l'extérieur, à la Bourse notamment.
Dans cette réunion de tous les commerçants et industriels de Hambourg, il n'est pas douteux qu'il y est très à l'aise. J'ai suivi avec intérêt ses manoeuvres pour arriver à trouver pour le sucre stocké l'assurance la moins chère. Il m'est impossible de vous décrire en détail la peine qu'il s'est donnée : ce n'est pas mal.
Malheureusement, ma première impression, qui n'était pas bonne, ne s'est que très légèrement modifiée après 8 jours de séjour. M. F[isson] peut faire un chef de maison à condition que l'on ne s'y occupe pas de 36 affaires et qu'il n'ait pas de lutte à soutenir.
Cependant son remplacement éventuel ne serait pas sans inconvénients, car il a pas mal de relations et le bruit qui a été fait autour des incidents Bo[illon] ou Schuback trouverait un aliment nouveau dans le départ de notre directeur, qui resterait certainement à Hambourg, à la Nobel.
S'il fait quelque maladresse cela sera surtout dans la conversation, car il ne possède que peu de sang froid. Il n'aime pas la lutte parce qu'il sent son infériorité.
M. F[isson], très contrarié du désordre de son principal collaborateur, n'est pas lui-même un modèle d'ordre et tout le bureau s'en ressent.
Madame F[isson] est non seulement plus fine que son mari, ce qui est normal, mais elle est aussi plus intelligente et ses conseils sont précieux.
Dès le jour de mon arrivée, son mari m'avait invité à dîner. J'avais trouvé un prétexte pour refuser. Cette politesse était d'ailleurs assez inattendue, car les termes de votre lettre étaient assez clairs pour lui dicter une autre tenue.
Le lendemain, nouvelle prière, nouveau refus. Décidément M. F[isson] ne comprenait pas. Je réussis à manifester mes intentions en reprochant à M. Bo[illon] devant son directeur, d'avoir trop invité à dîner M. Bepoix, malgré plusieurs refus successifs et en déclarant que cette insistance frisait le manque de tact. « Attendiez-vous, Monsieur, que M. Bepoix vous réponde qu'il ne voulait pas aller dîner avec vous par principe ? ». Pendant 48 heures, M. F[isson] n'est plus revenu à la charge, mais le 3ème jour, après un coup de téléphone de sa femme, il m'invita à nouveau pour le lendemain, dimanche. Nouveau refus et je ne me déplaçai même pas pour me rendre à l'appareil remercier moi-même Mme F[isson]. C'est son mari qui lui transmit ma réponse et il revint au bout de quelques instants en me disant : « Ma femme regrette vivement que vous ne puissiez venir dîner avec nous, mais je me permets d'insister pour que vous veniez dans l'après-midi voir notre installation, cela fera plaisir à ces Messieurs de savoir comment nous sommes organisés. » J'acquiesçai en souriant.
C'est pendant cette visite que j'ai eu l'occasion de faire la connaissance de M. Kenittel, dont je parlerai plus loin.
Mme F[isson] est une femme à idées larges, parfaitement élevée et qui aide son mari autant qu'elle le peut. Devant la galerie, son mari prend d'autant plus facilement une attitude de supériorité que sa femme l'y aide avec beaucoup de dévouement.

Visite faite à M. Bepoix, le 15 janvier 1920
La première enquête à laquelle je me suis livré auprès de MM. F[isson] et Bo[illon], au sujet des incidents survenus avec M. Be[poix], serait trop longue à vous exposer. Je me contenterai de relater minutieusement mon entrevue avec M. Be[poix] et d'ajouter à ce compte-rendu les observations faites par nos collaborateurs.
Pendant la durée de mon voyage la situation ne s'était pas améliorée, bien au contraire. A mon arrivée ici, M.F[isson] s'était brouillé à son tour avec M. Be[poix] et le ton des lettres que ce fonctionnaire avait adressées à notre directeur m'avait fait prendre comme première décision de m'abstenir de le visiter.
Après réflexion j'ai changé d'avis pour ne pas prolonger une situation ridicule dans un port où l'ennemi d'hier nous observe naturellement sans indulgence.
D'autre part il fallait faire cesser le bruit néfaste qui se faisait autour de notre maison de Hambourg, à la plus grande joie des Silvain et même des Schuback, ceux-ci d'ailleurs pouvant en être les véritables artisans.
Enfin comme il est probable que l'amiral Dumesnil sera à Hambourg plus souvent qu'à Berlin où il représentera non seulement la Marine nationale, mais encore les Transports maritimes et le Ravitaillement, ainsi que nous l'a fait entendre M. Be[poix], les liens qui unissent cet officier à son chef sont d'une nature qui ne permet pas de supposer que celui-ci les brise soit  par sympathie pour nous, soit par amour de la justice. Ils sont trop solides.
Une abstention de ma part prolongerait donc pendant de longs mois des luttes stériles qui auraient une fâcheuse répercussion en particulier sur la rue Castiglione, où nous comptons déjà pas mal d'ennemis. Je me décidai donc à me rendre chez M. Be[poix].
Je pris la précaution de me faire accompagner par M. Fombonne, craignant une transformation de mes paroles semblable à celle dont M. F[isson], prétend être la victime.
N'ayant pu le rencontrer le jeudi matin 15 courant, j'y suis retourné l'après-midi vers 3 heures. En traversant l'antichambre, j'ai aperçu la jeune Hans Schuback qui s'apprêtait à faire de grands saluts que j'avais l'intention formelle de ne pas voir.
Dès que je me trouvai face à face avec M. Be[poix] et avant que j'aie pu lui remettre une carte, il s'écria : « Oh!, mais je vous connais, je vous ai vu quand j'étais mécanicien de division du commandant Violette puis du commandant Dumesnil à Milo ! »
A mon tour j'ai cru devoir reconnaître mon interlocuteur, bien que les efforts de mémoire que j'aie pu faire pendant et après la conversation ne m'aient en rien rappelé le souvenir évoqué.
Cette entrée en matière me permit de rappeler l'éclat avec lequel la base de Milo avait fonctionné pendant la guerre, de m'extasier devant les brillantes qualités de l'amiral Dumesnil et (l'occasion était trop bonne pour la laisser échapper) de faire connaître à mon affectueux camarade que j'aurai le plaisir de voir l'amiral à Berlin la semaine prochaine où des affaires m'appelaient.
Me sentant sur un terrain favorable, j'entrai dans le vif du sujet. « Ne voulant pas abuser de votre temps je vous demande de vous exposer les motifs de ma visite à Hambourg d'abord et à vous-même ensuite.
De différentes sources il nous est revenu au Havre et à Paris que le personnel de notre Maison ici et vous, aviez eu des motifs de mésentente et qu'il en était malheureusement résulté des discussions et peut-être des disputes dans notre bureau.
La Maison Worms, fidèle à ses traditions, déplore a priori que, dans un port ennemi, où il n'y que quelques Français, ceux-ci n'aient pu s'entendre, à la plus grande joie du personnel boche. Elle regrette ces incidents d'autant plus vivement qu'ils se sont produits entre notre personnel et le représentant d'un ministère français et ces regrets, nous les avons à qui que ce soit que les torts reviennent.
MM. Worms & Cie m'ont envoyé à Hambourg voir ce qui se passait et prendre toutes les décisions que je jugerais utiles.
Avant de partir, je suis naturellement allé voir M. Lattès et j'ai été très heureux de l'entendre me répéter presque mot pour mot les réflexions que le matin même j'avais émises devant le commandant du "Chayla".
M. Lattès m'a donc prié de vous voir de sa part et de vous dire combien il lui parait désirable qu'une bonne entente règne entre les quelques Français installés ici. Cette mission remplie, j'ajoute que personnellement et au nom de la maison Worms, je suis tout disposé, si vous croyez devoir ne les présenter, à écouter les plaintes que vous avez à formuler contre notre personnel. »
Pendant ce temps, derrière sa cloison le jeune Schuback tapotait sa machine à un rythme qui se ralentissait progressivement J'en ai profité pour demander à M. Be[poix] si personne ne nous écoutait et j'ajoutai : « D'ailleurs, si c'est un Français, cela n'a pas d'importance ».
Mon interlocuteur me répondit : « Oh, ce n'est pas un Français, je sais bien qu'il nous écoute et je vais le renvoyer car nous aurons à parler longuement de lui, c'est le jeune Schuback ! ».
Je parus fort étonné de retrouver ici un de nos employés récemment congédié, mais n'insistai pas, attendant la réalisation de la promesse qui venait de m'être faite.

M. Be[poix] est un homme violent, nerveux et sans éducation, d'une susceptibilité qui est l'apanage de ceux qui sont d'une caste jugée par la société à tort ou à raison inférieure à celle avec laquelle ils sont obligés de vivre alors même que la surface de ceux qu'ils envient ne mérite pas ce sentiment de jalousie. Aussi ai-je pris la précaution de ne pas ménager les allusions à la grande famille dont nous sortions tous deux et de poser en principe que l'un et l'autre, porteurs du sabre en cuir et de la casquette, nous ne pouvions que nous entendre.
M. Be[poix] m'a alors exposé, d'ailleurs, avec une méthode qui montre un esprit clair, les griefs quelquefois puérils qu'il a contre M. Bo[illon], surtout, mais aussi contre M. F[isson].
Je regrette infiniment d'être obligé de vous rapporter tous ces potins de loge de concierge qui ne devraient pas mériter la perte d'une minute. Mais de même que le fonctionnement d'une grande machine peut-être entravée par un grain de poussière, notre Maison pourrait avoir des ennuis du fait de cet officier-mécanicien absolument grisé par la liberté qu'il possède pour la première fois de sa vie et par le titre de représentant à l'étranger d'un pseudo-ministère français. Si j'avais eu des doutes à ce sujet, ils auraient été dissipés par la première phrase prononcée par ce fonctionnaire.
« Avant tout il faut que vous sachiez que je suis absolument indépendant, que je ne dépends que de "mon ministre", que j'étais envoyé ici par l'amiral Dumesnil et aussi pour mettre de l'ordre dans toutes les histoires de Hambourg. Je ne crains personne, aussi M. F[isson] perd-il son temps quand il me menace des foudres de votre Maison. »
Cette phrase m'amène à vous faire les commentaires suivants. À deux reprises dans la conversation, l'énergumène a répété qu'il avait été envoyé à Hambourg pour mettre de l'ordre. Il avait déjà dit à M. F[isson]. Je crois connaître suffisamment les Transports maritimes pour pouvoir en tirer les conclusions suivantes.
Le chef direct de M. Be[poix] n'est autre que notre ami Harblicher, qui l'a chargé de surveiller les réparations des navires de passage ici. Le véritable délégué des Transports maritimes, M. Mitrecey, étant très souvent absent, le service interallié, probablement sur l'initiative du commandant du "Chayla" a proposé de mettre M. Be[poix] au courant du service des Transports maritimes afin qu'il puisse faire tous les intérims qui se présenteraient. Cela a nécessité des pourparlers entre le directeur M. Grandbesançan, M. Lattès et le commandant Benoît. Une conférence a eu lieu présidé par M. Savon.
Personne n'ignorait aux Transports maritimes que le Ravitaillement était représenté par M. Auvray ; beaucoup en étaient navrés et tous nos ennemis se sont trouvés d'accord pour lancer quelques-unes des phrases qui nous ont été rapportées : « C'était insensé de voir une maison de commerce représenter un ministère ! » « Il y a là un état de choses difficile à concevoir. » Etc., etc. D'une pierre on faisait coup double et l'on tapait sur Worms aussi bien que sur l'autre ennemi de la rue de Castiglione, qu'a toujours été le Ravitaillement.
Quoi qu'il en soit, j'ai répondu que, ne voulant pas anticiper sur les débats, je me contentais d'affirmer que la Maison Worms n'avait jamais eu l'intention de menacer un fonctionnaire. Quant elle a à se plaindre de quelqu'un, elle le fait par les voies légales. La méthode contraire est incompatible avec ses principes, elle serait en plus inintelligente. « Votre préambule est donc inutile, car l'indépendance d'un officier en service n'est discutée par personne. »
M. Be[poix] m'expose alors les griefs qu'il a contre M. Bo[illon]. Sa figure lui déplaît souverainement, il a le regard faux, manque de tact et ne rate jamais une gaffe ? « Je ne sais pas, a-t-il ajouté si M. F[isson] les connaît toutes, mais j'ai grand-peur qu'il ne puisse jamais les rattraper intégralement. »
« Voici des faits : j'ai le caractère assez gai et il m'arrive parfois de chantonner. Un jour, sortant des W. C., et rentrant au bureau, je fredonnais un air à mi-voix, lorsque M. Bo[illon] vint me dire d'un ton sec : « On ne chante pas dans les bureaux de la maison Worms ». Si M. F[isson] m'avait fait la même observation ou bien il n'aurait pas employé les mêmes termes ou bien il aurait pris un autre ton et je n'aurais pas été vexé comme je l'ai été par l'attitude d'un galopin (sic) de vingt-huit ans qui s'oublie jusqu'à parler ainsi à un vieil officier qui a 25 ans de loyaux services etc. etc. »
- « Vous êtes-vous plaint à M. F[isson] ? »
- « Oui, je lui ai parlé, il m'a promis de faire une observation à M. Bo[illon] ; je ne sais pas d'ailleurs s'il l'a faite. Quoi qu'il en soit j'ai envoyé promener M. Bo[illon] en lui disant qu'il n'était qu'un galopin et qu'il ne devait pas parler sur un ton pareil à un homme de mon âge ! L'incident fut clos. »
« Une autre fois je donnais un télégramme à taper à votre grande "rouquine", vous savez, votre "vilaine" et pour m'amuser lui tirai doucement une mèche de cheveux en disant : « Oh ! qu'ils sont beaux ». M. Bo[illon] se leva et vint vivement reprocher mon manque de tenue. Je m'en voyais de nouveau promener. Ces petits incidents m'ont exaspéré et je ne vous cite que ceux dont je me souviens. »
« M. Moreux, armateur de Bayonne, vint un jour me voir au bureau. Quelques instants après, M. Bo[illon] entra et voyant que nous nous interrompions et que je ne le présentais pas, il s'introduisit lui même avec son petit air, vous savez lequel : - "M. Bo[illon]". À peine le visiteur sorti, votre jeune homme vint me trouver et me dit : « Vous savez, quand vous avez des visiteurs, il faut me présenter à eux, cela a une grande importance pour la Maison Worms ».
« Ainsi, alors que je trouvais déjà insupportable le fait d'être logé, moi, représentant du gouvernement français, dans les bureaux d'une maison de commerce, il fallait encore que je facilite les affaires de cette maison. Il y avait là quelque chose de choquant ! »
Je crus devoir arrêter là mon interlocuteur pour lui faire remarquer que le gouvernement n'avait trouvé nullement choquant de demander l'aide de la Maison Worms pour l'établissement de sa base à Hambourg et que cette Maison avait été de son côté enchantée de rendre un réel service non seulement au Ravitaillement, mais encore au Comité suprême interallié et surtout au pays. J'en profitai pour lui faire l'historique de ce qui s'était passé depuis le 1er mai jusqu'à maintenant.
M. Be[poix] avait eu l'occasion de dire à M. F[isson] : « Je m'explique, maintenant que je sais à qui appartient M. Auvray, pourquoi ce jeune homme, déguisé en officier, pouvait se payer des chambres à l'Atlantique Hôtel, alors que le délégué des Transports maritimes n'a pas de quoi vivre ! »
J'ai cru l'occasion propice pour faire incidemment la remarque suivante : « La représentation par M. Auvray du ministère du Ravitaillement français nous a coûté naturellement quelque argent. La Maison Worms n'y a pas regardé car elle a tenu à ce que le représentant du gouvernement soit logé dans une des meilleures chambres du meilleur hôtel ».
Au fond, dans l'animosité de cet homme contre certains de ses semblables, il y a beaucoup de basse envie.
Continuant l'exposé de ses griefs, le délégué des Transports maritimes en arrive à celui qu'il considère comme le plus grave : la censure Worms. Voici aussi exactement que possible comment il expose les faits : « Le facteur passait à Mattentwiete entre huit heures et demi et neuf heures. Tantôt j'y étais, tantôt pas. Dans le premier cas je prenais les lettres des mains du petit employé qui les classait. Un jour, j'ouvris un pli qui portait comme adresse : "Le délégué français à Hambourg". Mon titre officiel de délégué des Transports maritimes me permettait de croire que ce pli m'était destiné d'autant plus qu'il venait de Berlin où aucune mission n'était en relation avec M. Bo[illon]. (M. Be[poix] nous montre l'enveloppe qu'il a conservée). Or, tout à fait exceptionnellement, ce pli venait du ministère du Ravitaillement et avait été réexpédié par Berlin. M. Bo[illon] en profita pour donner l'ordre de ne plus me donner aucune lettre, lui-même devait se charger de ce soin.
Le lendemain, étant arrivé bien avant M. Bo[illon], je dus attendre un grand moment, au bout duquel votre jeune homme me remit une lettre, puis un télégramme arrivé depuis le matin. Les jours suivants il en fut ainsi et il m'arriva même d'entrer en possession d'une lettre de ma fille que plusieurs jours après son arrivée. Ma dignité ne pouvait accepter cette censure et je m'insurgeai violemment. »
Je crus devoir interrompre : « le mot censure n'est pas celui qui convient. Il faudrait, pour qu'il ne fut pas exagéré que vos plis aient été ouverts et vous ait été ensuite remis décachetés ou recachetés. Je ne pense pas que ce soit ce que vous voulez dire, car une telle accusation et de nature à conduire son auteur ou le censeur improvisé devant les tribunaux. »
« Je ne dis pas qu'on a décacheté mes lettres, mais j'aurais eu le droit de le supposer. En fait, je suis convaincu que quelques-unes des lettres déposées à leur arrivée sur la table de M. Bo[illon] où règne toujours le plus formidable désordre, passaient sous les papiers déjà décachetés et y restaient jusqu'à ce qu'un heureux hasard les y fasse découvrir. »
L'observation faite par M. Be[poix] est parfaitement justifié. Le désordre qui règne sur le bureau de M. Bo[illon] dépasse toute imagination et malheureusement je crois m'y connaître ! Pour la première fois, j'ai réellement saisi tout l'intérêt qu'il y a à faire un effort de ce côté-là, car la table de M. Bo[illon] servant de modèle à celle des autres employés, le désordre est général, choquant et pernicieux, étant donné que la plupart d'entre eux n'ont ni la mémoire ni la méthode de travail qui permette de remédier à un tel état de choses.
Il semble que c'est surtout après l'incident de la "censure" que M. Be[poix] se soit décidé à insister "violemment" auprès de son ministère pour obtenir sa liberté. Elle lui a été accordée et il en a profité dans les conditions originales que nous indiquerons par ailleurs.
« Il n'y a pas que moi, ajoute notre homme, qui aie eu à me plaindre du manque de tact de votre personnel et en particulier de M. Bo[illon]. »
« Quatre Français faisant partie du service de la Reconstitution industrielle, à la tête duquel se trouve M. Pouillat des Arts et Métiers, - il convient de noter cette parenté avec l'officier mécanicien -, ont dû chercher un prétexte pour fuir les bureaux de la Maison Worms, où ils trouvaient le matin à leur arrivée leur table déplacée suivant le caprice de vos représentants. Ils payaient cependant un loyer de 250 marks par mois et n'ont pas eu plus d'égards pour eux que pour moi. »
Vous trouverez dans la note suivante les explications que m'a données M. F[isson] sur cet incident, explications qui ne sont d'ailleurs pas suffisantes. Je me promets, au cours de mon séjour de visiter ces messieurs.
En conclusion M. Be[poix] me fait savoir qu'il est brouillé, bien brouillé et pour toujours avec le jeune galopin qui est à notre service et qu'il considère comme un fourbe.
Passons maintenant aux incidents F[isson].
Jusqu'aux environs du 1er janvier, notre phénomène a eu les meilleures relations avec notre directeur, mais dit-il, « son attitude a complètement changé du jour où j'ai pris à mon service le jeune Schuback ».
« Dès l'arrivée de M. F[isson], il y a eu mésentente entre lui et les deux employés choisis par M. Auvray et au départ de celui-ci, ils ont été mis à la porte. »
J'ai fait remarquer à M. Be[poix] qu'ils n'avaient pas été remerciés puisqu'ils avaient été recrutés par le Ravitaillement, avec il est vrai, l'arrière-pensée et qu'ils connaissaient, de les faire entrer à la Maison Worms s'ils donnaient toute satisfaction. M. F[isson], comme c'était son droit n'a pas cru devoir les prendre. M. Auvray leur a payé l'indemnité réglementaire, il n'y a donc pas eu de mise à la porte.
Notre interlocuteur n'est pas de cet avis. M. Auvray se serait engagé beaucoup plus que je ne le crois et, comptant rester directeur à Hambourg, il aurait presque promis une situation intéressante au père Sch[uback. Dans ces conditions, l'arrivée de M. F[isson] ne pouvait lui plaire et c'est peut-être là qu'il faut chercher la raison de l'antipathie qui s'est manifestée au premier contact.
Je crois qu'il y a beaucoup de vrai dans ces affirmations et je regrette vivement de ne pas avoir partagé vos avis au sujet d'Auvray. Cela prouve que, malgré deux ans de dures expériences des hommes, il me reste encore quelques illusions. Il m'est d'ailleurs plus dur de les voir s'en aller que de les avoir eues mal à propos.
La suite de ce récit vous montrera ce qu'était ce jeune homme en qui, vous le savez, j'avais la confiance la plus absolue et qui, j'espère, se reprendra plus tard, quand il sera débarrassé du mauvais génie en jupon qui lui a fait tourner la tête.
« Quoi qu'il en soit, continue M. Be[poix], il me fallait quelqu'un à tout prix et de suite. Le jeune Sch[uback] était libre, il était porteur du plus beau certificat que j'aie vu ma vie et signé de M. Auvray, délégué du Ravitaillement. Dans ces conditions je n'avais aucune raison pour ne pas le prendre. M. F[isson] est venu me trouver. Il m'a demandé en termes peu corrects de renoncer au jeune Sch[uback] car il trouvait choquant que je prenne un employé remercié par lui quelques jours auparavant. M. F[isson] serait allé jusqu'à menacer de se plaindre au ministère du Ravitaillement. M. Be[poix] a passé outre malgré une phrase particulièrement scabreuse : « La Maison Worms vous fera taper sur les doigts ».
« J'ai pris la chose en plaisantant, mais j'ai maintenu la décision. Encore une fois je suis indépendant. Le Ravitaillement d'ailleurs n'a rien à voir dans ce que je fais et dans le cas où M. F[isson] aurait formulé la réclamation dont il me menaçait, le certificat élogieux de M. Auvray me couvrait complètement aux yeux de ce Ministère. »
« À quelques jours de là, M. F[isson] vient me trouver au restaurant où je déjeunais avec le capitaine du "Vega". Votre directeur m'interpella en élevant la voix et se plaignit d'une erreur de la poste. Une deuxième fois et devant témoins, il me répéta que la Maison Worms me ferait taper sur les doigts. C'en était trop et j'écrivis alors ma lettre du 6 janvier 1920 (voir pièce annexe nº1). »
Pour bien comprendre l'incident de la poste auquel fait allusion l'officier mécanicien, il suffit de se reporter au dossier (annexes nº2 et 3). Il est donc inutile que je répète ici l'exposé complet que m'en fit M. Be[poix].
Vient ensuite l'incident du téléphone. Voici les faits.
Le délégué des Transports maritimes avait à sa disposition dans les bureaux de la Maison Worms aux frais de l'administration allemande et pour son service deux téléphones.
Après son déménagement, M. Be[poix] avisa l'administration des Postes qu'elle eut à installer dans son nouveau local les deux appareils restés à Mattentwiete 2.
Un employé des PTT, qui s'était rendu au bureau de la Maison Worms pour procéder à ce déménagement, fut fort mal reçue par M. F[isson] et dut revenir les mains vides.
M. Be[poix] prévenu envoya un mot à notre directeur par le jeune Sch[uback]. « Cette fois dit-il, mon émissaire fut expulsé manu militari (sic) et M. F[isson] lui cria que les téléphones avaient déjà été enlevés. »
Je fis remarquer à M. Be[poix] qu'il y aurait eu intérêt à ne pas se servir du jeune Sch[uback] en cette circonstance et que son témoignage contre M. F[isson] ne pourrait pas être retenu.
M. Be[poix] reconnut le bien-fondé de cette observation, mais déclara qu'il n'avait personne sous la main. Je n'insistai pas sur ce point, mais je lui fis remarquer que les téléphones avaient été enlevés à l'insu de M. F[isson] puisque celui-ci s'était plaint à moi de ce qu'on était venu lui réclamer des appareils qui avaient disparu sans son autorisation.
Notre homme jusque-là très calme, bondit de sa chaise et dans un accès d'énervement déclara avec force : « C'est votre personnel lui-même qui a téléphoné à l'inspecteur Wassmann dans les termes précis que voici : "Ici commission française du Ravitaillement, veuillez faire prendre dans la journée l'appareil Hansa nº70 -32 qui est devenu sans objet". L'employé qui exécuta le déménagement n'étant pas en liaison avec celui que l'administration des PTT avait envoyé sur ma demande, l'appareil fut déposé dans le magasin ad hoc où il fut trouvé quelques jours après. Le voici maintenant installé chez moi. »
Il était aisé de comprendre ce qui s'était passé et je n'ai pas essayé de défendre une mauvaise cause. Je me suis contenté de faire la déclaration suivante : « Je vais tirer cette affaire au clair, mais je suis à l'avance absolument sûr que le coup de téléphone a été donné à l'insu de M. F[isson]. » Notre adversaire a souri en répondant : « En effet, vous avez dû mettre le doigt sur la plaie. C'est probablement M. Bo[illon] qui a fait le coup sans prévenir son directeur. » Il m'a été impossible par la suite de découvrir l'auteur de l'appel téléphonique.
M. Be[poix] reproche enfin à M. F[isson] d'avoir évité de lui serrer la main dimanche dernier sur les quais : « Apercevant de loin M. F[isson] et malgré nos disputes récentes, j'allais à lui les mains tendues. Comme s'il n'avait pas vu mon geste, M. F[isson] mit la main droite dans la poche intérieure de sa jaquette à me disant : « Tenez voici un télégramme pour vous ». Je le remerciai. Il me demanda le chemin de l'Ailette. Je le lui indiquai et comme il me quitta sans me tendre à son tour la main, j'en conclus que son attitude était bien volontaire. »
Je fis remarquer à M. Be[poix] que notre directeur avait toujours mérité une réputation de douceur et d'aménité. J'ajoutais que j'étais convaincu que M. F[isson] n'avait pas eu plus l'intention de le menacer que celle de refuser la main. « Je ne mets pas en doute votre bonne foi, mais il est fort possible que M. F[isson] d'un naturel un peu timide se soit mal exprimé au restaurant dans l'ennui où le mettait une discussion avec vous. Vous reconnaîtrez certainement que notre directeur est un homme parfaitement élevé et qu'il est bien difficile, a priori, de le supposer capable de tels écarts de langage et de tenue. »
« Vous m'avez signalé tout à l'heure l'antipathie profonde que semblait avoir pour vous M. F[isson] depuis l'arrivée du jeune Sch[uback] dans votre bureau. Je crois pouvoir vous affirmer que vous vous trompez, car rien dans les conversations que j'ai eues avec lui ne m'a montré une animosité personnelle, mais bien plutôt un étonnement profond de voir cesser subitement des relations qui, jusqu'à présent, étaient restées cordiales malgré tous les incidents survenus entre vous et M. Bo[illon].
L'officier mécanicien changea réellement de physionomie, se leva et répéta sous différentes formes, mais bien certainement cinq ou six fois la formule suivante : « M. F[isson] est certainement un homme charmant. Je m'entendais très bien avec lui. D'ailleurs tous ceux qui me connaissent, en particulier le commandant Sagen, vous diront que j'ai bon caractère. Je certifie que j'ai bon caractère. Je regrette très vivement d'être brouillé avec M. F[isson] car "sa dame" a aussi été très aimable pour moi. Isolé comme je suis ici, il m'était très agréable de les fréquenter, etc. »
Il convient ici d'ouvrir une parenthèse pour dire que quelques minutes avant cette effusion inattendue, M. Be[poix] avait été appelé au téléphone. Comme il avait répondu en français, j'en avais conclu qu'il parlait soit à la maison Sylvain, soit à la Reconstitution industrielle, soit à la Maison Worms. Dès ma rentrée au bureau j'apprenais que M. F[isson] avait eu une communication téléphonique avec M. Be[poix] et il rayonnait à cause du ton aimable sur lequel il lui avait été répondu. Ainsi notre directeur n'avait pu supporter quelques heures d'attente et son impatience l'avait conduit à faire une démarche prématurée qui eût pu tourner mal si nous avions été M. Be[poix] et moi en discussion un peu vive.
Je n'ai pas cru devoir aller trop vite en besogne et proposer d'être le médiateur entre MM. F[isson] et Bo[illon]. Ces choses-là viendront naturellement et il ne m'a réellement pas convenu de donner l'impression que j'étais pressé de voir une paix se conclure.
Notre interlocuteur paraissait avoir terminé l'énumération de ses griefs. Je lui manifestais quelque étonnement de ne pas l'entendre me parler de l'un des reproches qu'il fait à notre Maison, en particulier à M. Bo[illon], du prélèvement sur le compte des Transports maritimes d'une somme de 250 000 marks.
Il ne lui plaisait pas de s'engager sur ce terrain. J'ai insisté et j'ai demandé à connaître les détails les plus précis relatifs à cet incident.
M. Be[poix] m'ayant déclaré qu'il n'avait été mis au courant qu'après coup, je lui ai fait observer que sa mémoire ne devait pas être fidèle, car les intéressés affirmaient que l'affaire avait été décidée en sa présence et qu'il avait même dit : « Il n'y a pas à hésiter, si j'avais la procuration je vous avancerais l'argent ».
M. Be[poix] reconnaît en effet qu'il était bien au courant, mais qu'il avait ignoré, avant l'arrivée de M. Auvray, le montant de la somme prélevée et il renouvelle cette réponse lorsque je lui dis : « Cependant vous avez causé de la chose avec MM. Bo[illon] et F[isson] puisqu'il vous a été remis 5.000 marks en remboursement d'avances que vous aviez faites. »
J'exposais alors au délégué des Transports maritimes que notre succursale de Hambourg avait été victime d'un tour bien allemand. À peine l'enregistrement nous avait-il averti que la déclaration de la Maison n'était pas faite dans les formes réglementaires, que cette administration, connaissant l'impossibilité dans laquelle se trouvait alors notre directeur d'effectuer des prélèvements sur les fonds alors à sa disposition à la Deutsche Bank, nous sommait d'avoir à payer l'impôt de 7% sur les frais d'entrée de nos deux derniers navires. Il avait été nécessaire pour parer à ce coup de prendre des mesures rapides, mesures que le ministère avait jugé sans grande importance n'ayant aucun doute sur la solvabilité de la Maison Worms.
« Nous estimions que notre personnel aurait dû vous prévenir et je suis heureux de voir qu'il l'a fait. »
Mais il y a une chose plus grave, c'est qu'aux termes d'un certificat que vous avez remis à M. Auvray, vous affirmez que M. Bo[illon] a disposé de cet argent pour des opérations de bourse. Ce jeune homme ne connaît pas encore l'existence de ce papier d'une importance telle qu'il est de nature à amener devant les tribunaux soit M. Bo[illon], soit son auteur. M. Be[poix] déclare que dans son esprit "opération en bourse ou en banque" est un terme très général synonyme de "payer ses dettes" ou "celles de la Maison Worms". Le terrain est très favorable. L'adversaire est tout à fait gêné au cours de cette discussion que j'ai tâchée de poursuivre sur un ton aimable et détaché. L'assurance revient chez notre fonctionnaire lorsqu'il déclare : « Mais d'ailleurs ce certificat m'a été dicté par M. Auvray et je ne l'ai établi que sur sa demande. » « Vous m'étonnez car M. Auvray m'a déclaré à maintes reprises que spontanément vous le lui aviez offert lorsque vous aviez su qu'il avait réclamé à M. F[isson] un papier du même genre quoique bien différent. »
Le délégué des Transports maritimes a insisté d'une façon telle en me donnant des détails si précis sur la discussion qu'il a eue à ce sujet avec M. Auvray que malheureusement je reste convaincu que c'est bien lui qui m'a dit la vérité.
M. Auvray, dit-il, lui avait demandé à corps et à cri de rédiger ce papier et de porter la mention que cet argent avait été prélevé "à son insu", à lui Auvray. M. Be[poix] lui a répondu : « Ça, à votre insu, je n'en sais rien et ne puis le certifier. On a dû vous télégraphier. »
Quelle est alors la raison qui a pu pousser M. Auvray à me montrer et à me donner ce certificat qu'il a certainement fait établir dans une intention méchante ?
M. Auvray pour employer votre mot qui était bien le vrai, complètement grisé par ses succès féminins et autres, n'admettait pas un seul instant qu'il ne fût pas plus tard le directeur de votre succursale de Hambourg. Quand les événements que vous connaissez se sont produits à Paris et au Havre, la déception a été grande, mais bien plus grande encore chez la jeune femme et c'est elle qui a dû avoir l'idée d'une vengeance. Lorsque Auvray s'est présenté au bureau et qu'il a causé avec moi, son fond naturel d'honnêteté a repris le dessus et il a abandonné ses mauvaises pensées. Son remords l'a amené à me remettre le vilain papier. Ce fut un geste dont il n'a pas eu le temps de mesurer les conséquences. Aussi a-t-il dû être gêné lorsque je lui ai dit : « Comment, c'est vous, Auvray, qui avez osé demander un papier pareil ? » Trop avancé pour reculer, il n'a pu s'en tirer que par un mensonge : « Mais ce n'est pas moi qui l'ai demandé, c'est M. Be[poix] qui me l'a donné ». « Mais enfin pourquoi vous a-t-il donné ce papier sans que vous lui en fassiez la demande ? » « M. Be[poix] était présent lorsque, naturellement, je demandais à M. F[isson] un certificat pour me couvrir, il a fait celui-ci de son côté et il me l'a donné. »
Je me souviens parfaitement que je lui ai répondu : « S'il en est ainsi, vous auriez dû le refuser car il n'y a qu'un malhonnête homme, un maître chanteur qui puisse signer un papier pareil. Il vous a été donné parce que vous quittiez la Maison Worms, et son auteur pensait voir en vous un allié. »
Vous comprendrez maintenant que je reste rêveur devant les motifs que m'a donnés Auvray de son acceptation de l'invitation à dîner de M. Silvain. L'avenir nous apprendra si l'aberration de ce garçon est momentanée ou définitive. Je souhaite vivement qu'il se reprenne.
Voici maintenant comment M. Be[poix] exposait les incidents relatifs au chargement du "Vega".
Ce navire venait de décharger sa cargaison et le délégué des Transports maritimes avait reçu l'ordre télégraphique de le diriger sur la France, en le chargeant autant que possible avec des sucres du Ravitaillement. Il vint au bureau de la Maison Worms le 22 ou le 23 décembre et demanda ce qu'il y avait de sucres de disponibles. M. Bo[illon] répondit qu'il n'y en avait pas. Très ennuyé, car le navire devait repartir avec un lest de 900 tonnes, le fonctionnaire prévint son département. Avant d'avoir reçu une réponse, il eut l'occasion de rencontrer M. F[isson] et de lui renouveler la question qu'il avait déjà posée à M. Bo[illon]. M. F[isson] lui répondit qu'en dehors des 5.000 tonnes qui faisaient partie d'un contrat passé par la Maison avec le Ravitaillement, il restait 4 à 500 tonnes. M. Be[poix] déclara que c'était déjà très satisfaisant mais il regretta que sur la foi du premier enseignement reçu de M. Bo[illon] il ait télégraphié à Paris le compte-rendu d'une situation inexacte.
M. F[isson] ajouta qu'il y avait non seulement ces quelques centaines de tonnes de disponibles immédiatement mais encore que les arrivages prévus permettraient sous quelques jours de disposer d'une partie des sucres réservés à "Suzanne et Marie" et "Château Latour", ceux-ci pouvant ensuite prendre le sucre des chalands dont l'arrivée était imminente.
Pendant ce temps, les Transports maritimes télégraphiaient de faire relever "Vega" sur Cardiff pour charger en charbon et cette dépêche se croisait avec celle adressée par M. Bo[illon] à son département annonçant que contrairement à ce qui avait été dit, "Vega" pourrait charger 3.000 tonnes de sucre.
Il se peut que ma mémoire ne soit pas très fidèle dans le compte-rendu de cet incident qui m'a été exposé avec moins de clarté que les autres, mais je ne crois pas m'éloigner beaucoup de la vérité.
En réalité cependant, le nombre des télégrammes échangés a été plus considérable en raison des malentendus causés par les ordres et les contre-ordres, les avis et leurs correctifs, bref, M. Be[poix] a récolté un sérieux "coup de trompette" (sic) des autorités de la rue Castiglione et il ajoute ces deux réflexions typiques :
1° « Un télégramme aller et un télégramme retour se sont égarés et M. F[isson]. a été bien obligé de reconnaître qu'ils ont dû se perdre tout simplement sur le bureau de M. Bo[illon]. »
2° « Si j'avais eu la chance de trouver M. F[isson] la première fois que je suis allé au bureau de la Maison Worms, cet incident ne se serait pas produit. »
M. Be[poix] n'a fait aucune allusion au sujet du désir de la Maison Worms de conserver la totalité des sucres pour ses navires, cependant je suis bien sûr, après ma conversation avec M. Lattès, qu'il n'a pas craint de le dire dans son rapport. Il est probable que depuis cette époque l'individu s'est aperçu du non-fondé de sa déclaration, soit qu'il ait causé avec M. Auvray, soit qu'il ait pris connaissance de notre contrat avec le Ravitaillement.
Notre entrevue avait duré une partie de l'après-midi, je pris congé en m'excusant d'avoir ainsi abusé de son temps précieux et en nous reconduisant M. Be[poix] tint encore une fois à nous affirmer : « Autant cela m'est égal d'être fâché avec votre "jeune galopin" autant je regrette de l'être avec M. F[isson]. »

Affaires Bepoix
Conversation à ce sujet avec M. F[isson]
Le 17 janvier 1920.

Voici maintenant les versions de M. F[isson]
Discussions avec M. Bo[illon]
a) Incident de la chanson
En ce qui concerne cet incident causé par l'observation de M. Bo[illon] à M. Be[poix] d'avoir à s'abstenir de chanter dans les bureaux de la Maison Worms, M. F[isson] m'explique qu'il avait chargé M. Bo[illon] d'inviter l'officier mécanicien, coutumier du fait, à mettre une sourdine à son exubérance. Il espérait que M. Bo[illon] s'acquitterait de sa mission avec tact et n'ajoutait pas à la chose une importance très grande.
Soulignons en passant que de son côté, M. Bo[illon] ne se rappelle pas que M. F[isson] l'ait chargé de cette démarche. Aussitôt après cet incident, M. Bo[illon] vint en rendre compte à notre directeur et, comme celui-ci lui demandait s'il avait pris soin de faire l'observation sur un ton aimable, il répondit affirmativement : « Oh, il l'a très bien pris ». Or, un instant après, M. Be[poix] profita d'une rencontre avec notre directeur pour se plaindre de ce qu'un "galopin" de cet âge se permet de faire des remontrances à son aîné.
M. F[isson] essaya d'arranger les choses, convaincu d'ailleurs que M. Be[poix] ne prenait pas l'affaire au tragique.
b) Les cheveux
Au sujet des cheveux de Melle Salomon que M. Be[poix] avait caressés en plaisantant, M. F[isson] se demande si ce dernier n'attribue pas par erreur à M. Bo[illon] les observations provoquées par cet acte. M. F[isson] se souvient un effet d'avoir fait remarquer à M. Bo[illon] : « Avec les Allemandes il faut prendre garde, elles ne sont pas habituées à la plaisanterie ». Il est étonné que M. Bo[illon] soit mêlé à cet incident.
c) Visite Morleux
M. F[isson] ne se souvient pas d'avoir entendu aucune allusion de qui que ce soit à ce sujet.
d) Censure Worms
M. F[isson] ignore l'incident de la lettre que M. Be[poix] a décachetée à la suite d'un raisonnement d'ailleurs assez logique. Il déclare : « M. Bo[illon] m'ayant signalé d'une part que M. Be[poix] avait des tendances à regarder notre courrier et d'autre part ayant à prendre des précautions à cause des Sch[uback], je donnais à Bo[illon] l'instruction de prendre pour lui seul tout le courrier chaque matin ».
e) Délégués Reconstitution industrielle
À ce sujet, M. F[isson] déclare qui ne s'est jamais aperçu qu'il y ait mésentente entre ces messieurs et la Maison Worms. Il se souvient que pour des raisons d'ordre intérieur, il avait prescrit, sans avoir pu en prévenir les délégués absents, depuis la veille, de changer leur table de place et de la mettre à côté de celle de M. Auvray. Dès leur arrivée, il s'en était excusé auprès d'eux. Il ne lui avait pas semblé qu'ils lui en eussent fait grief et il n'a remarqué aucun changement dans leur attitude après cet incident.
f) Sucres "Vega"
M. F[isson] ne connaît pas ou ne se souvient pas de la conversation que prétend avoir eue à ce sujet Be[poix] avec Bo[illon], mais ajoute qu'il a été en effet questionné par le mécanicien relativement aux sucres qui pouvaient être chargés sur le "Vega" (soit de 900 à 1.000 tonnes).
il a répondu qu'il allait faire établir immédiatement la situation des sucres et sur l'insistance de M. Be[poix] demandant s'il ne pouvait pas disposer d'une partie des sucres arrivés à Hambourg pour "Suzanne et Marie" et "Château Latour", il a déclaré : « Non en principe, puisque ces sucres font partie du contrat de 5.000 tonnes, mais je vais voir s'il n'y a pas de chalands en route, ce qui nous permettrait d'arranger l'affaire ».
Quand la situation fut tirée au clair, M. F[isson] prévint M. Be[poix] que :
1° il pourrait lui donner 500 tonnes en trop de "Suzanne et Marie" et "Château Latour" ;
2° Les arrivages prévus permettraient d'envisager que dans deux ou trois jours, "Vega" pourrait charger 2 ou 3.000 tonnes.
M. F[isson] n'a donc pas offert ni les sucres de "Suzanne et Marie", ni ceux de "Château Latour" comme le prétend M. Be[poix].
Nota : Les contradictions inattendues qui existent entre les déclarations de M. F[isson] et celles de M. Be[poix] me permettent de comprendre pourquoi ce dernier avait au cours de notre entretien, le désir bien net de ne pas appuyer sur la question et pourquoi sa façon d'exposer cette affaire manquait de clarté. La raison de cette conduite peut-être cherchée dans l'ennui que M. Be[poix] éprouve d'avoir fait dans un moment de colère un rapport tendancieux sur les agissements de notre Maison à Hambourg. Il craint que l'enquête ne nous mette facilement dans une situation à avoir barre sur lui.
g) Affaire Schuback
M. F[isson] s'exprime en ces termes : « Be[poix] était encore au bureau de la Maison Worms lorsque les Sch[uback] ayant été remerciés, le délégué des Transports maritimes prit à son service le plus jeune de ces messieurs ».
« De ce fait, l'employé que je venais de congédier continuait à vivre avec les miens. Il n'y avait rien de changé pour lui et il pouvait se livrer à tous les travaux indésirables qu'il voulait. Dans ces conditions j'allai trouver Be[poix] et lui dit : "je suis très gêné que vous ayez pris à votre service un employé que je viens de remercier. Si vous voulez , donnez-moi deux ou trois jours pour vous trouver quelqu'un et je me fais fort d'y parvenir". M. Be[poix] répondit : "c'est trop tard je viens d'engager pour un mois le jeune Sch[uback] sur la foi du certificat très élogieux qu'il a reçu de M. Auvray." »
« L'incident paraissait clos, cependant je reçu le 3 janvier de M. Be[poix] qui avait alors quitté nos bureaux une lettre contenant copie du certificat d'Auvray. » (Ci-joint copie de cette lettre annexe 4.)
h) Incident des lettres
Le 2 janvier M. F[isson] reçut la lettre ci-jointe (annexe 5). Le dimanche suivant, 4 janvier, M. Be[poix] étant venu au bureau, M. F[isson] le pria de bien vouloir lui communiquer les termes de la lettre qu'il avait écrite à la poste de façon à ce qu'il n'y ait pas de malentendu, ajoutant qu'il eut été préférable de la rédiger en commun, ce à quoi M. Be[poix] répondit qu'il n'avait d'instructions à recevoir de personne, mais le ton resta amical.
Le 5 janvier notre directeur recevait la lettre ci-jointe (n°3) qui, en somme, lui donnait satisfaction et dans laquelle se trouvaient des enveloppes pour le personnel de "Suzanne et Marie" et une lettre de Schenker adressée à la Franzos-Lebensmittel Commission et décachetée.
Quelques heures après notre directeur ayant rencontré M. Be[poix] au restaurant lui dit : « Vous voyez, par erreur, la poste vous a adressé des lettres portant la mention W. et Cie et d'autre part il est ennuyeux qu'une lettre de Schenker soit passée par votre bureau ce qui retarde la réponse parfois très urgente à donner. »
« Mais la commission du Ravitaillement n'existe plus », répondit M. Be[poix].
« C'est exact, dit M. F[isson], mais en attendant que tous nos correspondants soient prévenus d'adresser désormais leurs lettres à Worms et Cie, il peut s'écouler un temps pendant lequel des retards ennuyeux se produiront sur des lettres nous parvenant pas votre intermédiaire. Si il y a une "tuile" je serais obligé de dire qu'il y a eu une erreur de la poste et d'indiquer les raisons pour lesquelles elle a été commise. Cela vous créera aussi des ennuis qu'il est préférable de nous éviter mutuellement. » M. Be[poix] donna comme réponse qu'il n'avait à recevoir d'instructions de personne et qu'il ne connaissait que "son ministre".
Comme son attitude montrait une colère croissante M. F[isson] lui serra la main et prit congé.
i) Téléphone
Ce n'est pas M. F[isson] qui a téléphoné à la direction des PTT de faire enlever l'appareil (Hansa 32-20).

Incidents entre M. Be[poix] et M. Bo[illon]
et entre M. Be[poix] et Maison Worms.
Voici la version de M. Bo[illon] au sujet des incidents qui ont marqué le passage de MM. Be[poix] et Schuback dans nos bureaux.
« La raison primordiale de la mésentente qui régnait entre M. Be[poix] et moi se trouve dans une antipathie qu'il éprouva à mon égard dès le premier abord.
Tenant à être en bons termes avec lui et de plus étant comme lui, seul à Hambourg, je l'ai invité cinq ou six fois à dîner avec moi. Il a toujours refusé donnant comme prétexte le jour de ma première invitation qu'il n'était pas libre pour ce soir-là et qu'étant tous les deux pour longtemps à Hambourg, l'occasion se représenterait.
Un soir, en arrivant au Rathauskeller, je vis M. Be[poix] assis seul à une grande table. Nous nous saluâmes ; je lui demandai s'il permettait que je prenne place à sa table. Il me répondit affirmativement et nous primes ensemble notre repas.
M. Be[poix] devait avoir ce soir-là une leçon d'allemand. Il me quitta avant que j'eus achevé mon dîner prétextant qu'il ne voulait pas arriver en retard à son cours. »
Je fis remarquer à M. Bo[illon] qu'il n'aurait pas dû insister et si un premier refus n'était pas suffisant pour l'éclairer, un deuxième eut dû dicter sa conduite.
« À quelques jours de là, tous nos employés étant présents, suivant une habitude qui nous avait déjà choqués plusieurs fois, M. Be[poix] sortit de son bureau en chantant et en sifflant. A voix basse et le plus poliment possible je le priais, dans les termes suivants, de bien vouloir s'abstenir de ces manifestations devant nos employés.
M. Be[poix], vous seriez bien aimable, lorsque les employés sont encore au travail ici de ne pas, etc. » Ma mémoire infidèle ne me permet pas de retrouver le reste de la phrase. M. Be[poix] me répondit qu'il avait l'habitude des bureaux et qu'il ne s'était jamais privé de siffler et de chanter et qu'il n'allait pas commencer maintenant. Ce à quoi je lui fis remarquer qu'à Hambourg surtout, on attachait, et les employés les premiers, de l'importance à ces choses-là. Sur ce, l'incident fut clos ; je le rapportai une demi heure après à M. F[isson]. »
A une de mes questions M. Bo[illon] répondit que M. F[isson] ne l'avait pas chargé de faire cette observation.
« Mes relations avec M. Be[poix], qui d'ailleurs par la suite ne me fit jamais plus allusion à cet incident, sont restés ni plus ni moins froides qu'avant.
M. Be[poix], ayant insisté à plusieurs reprises sur le fait que les sucres du Ravitaillement ne le regardaient pas, d'accord avec M. F[isson], j'ai donné des instructions au personnel pour la remise des lettres et des télégrammes qui arriveraient dans la journée. Les correspondances concernant la Marine furent seules remises à partir de ce moment-là à M. Be[poix], et les communications adressées "Délégué du Ravitaillement", "Sous-secrétaire du Ravitaillement - base de Hambourg", "Auvray, délégué du Ravitaillement" furent remises directement à M. F[isson] ou à moi. »
Je demandais alors à qui le facteur remettait le courrier et M. Bo[illon] me répondit : « Nous le trouvions souvent à notre arrivée sur le bureau. Le courrier est généralement apporté par le facteur le matin avant l'ouverture des bureaux ; une fente dans la porte permet de le jeter sur le parquet. M. F[isson] le père Schubak, le garçon de bureau et moi avions une clé personnelle. Les autres demandaient la clé au concierge. M. Bo[illon] avait ordinairement la clé d'Auvray. Il était dans les habitudes que le premier arrivé ramassait le courrier et le portait dans le bureau, qui, à cette époque, était commun à M. F[isson] et à moi et dans lequel M. B. avait librement accès. Comme le délégué des Transports maritimes arrivait rarement le premier, excepté le dimanche, il trouvait à son arrivée son courrier déjà trié par mes soins. »
Je demandais à M. Bo[illon] s'il se souvenait d'avoir décacheté volontairement ou non, des plis adressés à l'officier mécanicien et d'avoir remis à ce dernier des lettres personnelles et des télégrammes avec plusieurs heures de retard. La réponse fut qu'il n'avait pas le moindre souvenir de faits semblables et en outre il ne croyait pas possible une pareille négligence, qu'enfin M. Be[poix] ne lui avait jamais fait d'observation à ce sujet. Il m'expliqua ensuite que la nouvelle consigne n'avait pas modifié profondément le fonctionnement et la remise du courrier du matin, étant donné que dans son principe elle devait surtout s'appliquer aux lettres et aux télégrammes arrivant dans le courant de la journée et il ajouta : « En tout cas si le délégué des Transports maritimes était mécontent de notre façon de procéder, il ne me l'a jamais fait savoir et je serais encore à l'ignorer si M. F[isson] ne m'avait dit deux ou trois jours après l'établissement de cette consigne : "Je crois bien que M. Bo[illon] n'est pas content de ne plus voir aucun des télégrammes du Ravitaillement". »
Incident des cheveux de Mademoiselle Salomon
À ce sujet, M. Bo[illon] certifie qu'il ne connaît cet incident que par une allusion de M. F[isson].
Incident Moreux
« Entrant un jour dans le bureau de M. Be[poix], déclare M. Bo[illon], je le trouvais en conversation avec un monsieur que je ne connaissais pas. Je m'excusais de les déranger, mais je ne crois pas m'être présenté. » Il ne se rappelle également pas d'avoir dit à M. Be[poix] : « Je vous prie de me présenter désormais à vos visiteurs, cela serait intéressant pour les affaires de la Maison Worms. »
Traduction
« Vous souvenez-vous, demandai-je alors à M. Bo[illon], d'avoir refusé de faire une traduction à M. Be[poix] en alléguant le peu de temps que vous laissait le travail ? » « Je n'ai pas refusé, je l'ai simplement prié d'attendre que j'aie quelques instants à moi. Je lui ai même proposé d'emporter ce soir-là le travail chez moi, mais le lendemain matin, j'ai appris qu'il l'avait confié au jeune Sch[uback]. »
Restitution industrielle
Je passais ensuite aux incidents qui marquèrent le passage dans nos bureaux des membres de cette Commission et à ce sujet M. Bo[illon] me dit : « Le lieutenant [Disery] de la Restitution industrielle est arrivé seul fin septembre ; à ce moment-là nous l'avons très peu vu. Il avait manifesté le désir de trouver un bureau à Hambourg et, comme il ne pouvait y arriver, je lui ai offert une table à l'une des extrémités de notre grand bureau. À quelques jours de là, son secrétaire, M. Panier, est venu le retrouver. Peu de temps après je suis parti à Paris et au Havre et lorsque je suis revenu, M. [Disery] n'étais plus là. Il y avait par contre trois ou quatre autres messieurs dont j'ignore les noms et auxquels j'ai été rapidement présenté par M. Panier. Je n'ai jamais eu aucun rapport personnel avec eux pendant la quinzaine de jours qu'ils ont passée au bureau. Ils étaient plutôt froids et plus que réservés. L'un d'eux était lié avec M. Be[poix] comme ancien camarade des Arts et Métiers ; leurs relations avec M. F[isson] étaient très rares. Ils sont partis, je crois, sans prévenir et sans prendre congé. J'ai revu depuis, pendant cinq minutes, M. Pouillat venu nous demander si nous n'avions pas de courrier pour lui. »
Cette question élucidée, je demandais à Bo[illon] s'il n'y avait jamais eu des discussions entre lui et M. Auvray ou entre lui et le personnel du bureau et il me répondit que les rapports s'étaient toujours effectués sans frictions et sans heurts aussi bien avec l'un qu'avec les autres. « Cependant, ajouta-t-il, un dimanche après-midi étant au bureau, M. Sch[uback] est passé, revenant du port. Je lui en demandé quelques détails sur les soins qu'apportaient Martin et consorts au contrôle des chargement du sucre, ainsi que sur différentes autres questions. M. Sch[uback], qui jusqu'alors s'était toujours considéré comme travaillant sous mes ordres, eut un mouvement d'impatience et commença à élever un peu la voix. Je lui dis qu'il n'avait aucune raison de s'emporter de la sorte et qu'il était tout naturel que nous insistions pour obtenir des renseignements qu'il ne nous donnait pas spontanément. M. Sch[uback] répondit qu'il ne s'emportait pas, mais qu'il en avait par-dessus la tête de toutes ces tracasseries et que, si cela continuait ainsi, il en parlerait à M. F[illon]. Je lui répondis : "Je vous en prie parlez-en à M. F[illon]". Du reste j'ai rapporté l'incident au directeur. Il a été content car cela lui fournissait une entrée en matière pour son explication avec M. Sch[uback] père. Je dois ajouter que par la suite, M. F[isson] m'a parfaitement tenu au courant de tous les incidents qui ont précédé et suivi le renvoi des M. Sch[uback] et mon avis est qu'après ce que le père avait raconté chez Schenker, notre maison avait tout intérêt à se priver de ses services.
Quant à mes rapports avec le reste du personnel, rien n'est jamais venu en troubler la bonne harmonie. Pour être très exact, je dois cependant mentionner un petit incident qui s'est produit entre M. [Spörl] et moi. À la suite d'une discussion oiseuse sur une vague question de terminologie, énervé, je lui ai dit, un peu rudement, je le reconnais, de ne pas s'entêter sur des sujets d'aussi mince importance. Je dois ajouter que par mon attitude à son égard, je lui ai fait comprendre par la suite que je regrettais mon emportement. »
Incident du téléphone
M. Bo[illon] affirme n'être pour rien dans l'enlèvement de l'appareil et de n'avoir jamais téléphoné dans ce but au directeur des PTT. Il est allé le voir une fois, c'est vrai, mais pour lui demander de faire cesser les erreurs dans la remise du courrier.
À la suite de ceci, je priai M. Bo[illon] de me faire rapport sur cette visite et de me consigner également par écrit tout ce qu'il savait sur l'incident des 250.000 marks et des sucres du "Vega".
Voici ces rapports :
Rapports M. Bo[illon]
Visite au directeur du bureau de poste
Lorsque que M. Be[poix], fin décembre, s'installa complètement Lohmühlenstrasse n°1, il donna des ordres au bureau de poste de son quartier pour que son courrier ne lui soit plus adressé chez nous, Mattentwiete, mais directement à son domicile. C'est l'habitude à Hambourg et le bureau de poste du quartier avertit la poste centrale.
Plusieurs erreurs se produisirent : différents télégrammes concernant les sucres ou le ministère du Ravitaillement, même des lettres destinées aux équipages de nos vapeurs, furent envoyés Lohmühlenstrasse.
Suivant les instructions de M. F[isson], je me rendis le 5 janvier à notre bureau de poste n°8 pour attirer l'attention de cette administration sur ces erreurs.
Afin d'en éviter le retour, je remis au directeur une liste des différentes suscriptions, en spécifiant celles qui nous concernaient et celles qui étaient destinées à M. Be[poix].
Cette liste, écrite dans le bureau du directeur, et dont je n'ai pas conservé le double, est malheureusement introuvable.
Voici, sauf omission, les adresses :
Mattentwiete
Lieutenant Auvray -- délégué Ravitaillement
Délégué ministère Ravitaillement
Mission française Ravitaillement
Worms & Cie
Shipworms

Lohmühlenstrasse
Délégué Transports maritimes
Délégué Marine marchande
Be[poix] Mécanicien principal Marine
Etc.

Emprunt 250.000 marks
Dans la traduction qu'il fit de la première procuration envoyée à M. F[isson], le traducteur juré rendit le terme "fondé de pouvoir" par "Bevollmächtigter".
Celui-ci était inexact. En effet si M. F[isson] avait été "Bevollmächtigter", il aurait eu la signature -- par procuration -- pour toutes les maisons Worms & Cie. Par suite de cette erreur la succursale de Hambourg ne pu être inscrite au registre du commerce de Hambourg.
Les fonds déposés à Deutsche Bank au compte de Worms & Cie ne pouvaient pas d'autre part être touchés tant que cette formalité n'était pas accomplie.
Nous nous trouvâmes donc fort gênés principalement à cause des paiements élevés que nous avions à effectuer à l'administration du Timbre (impôt de 7% sur les frets), et à l'entrepreneur chargé des travaux de notre nouveau local ; ceci sans parler des paiements de moindre importance : droits de quai, manutention, location de notre tente, pilotage, etc.
Le 22 décembre, nous reçûmes une assignation de paiement dans les 24 heures de l'administration du Timbre ; nous essayâmes vainement de nous procurer les fonds nécessaires : 80.000 marks.
Nous en causâmes longuement M. F[isson] et moi devant M. Be[poix] qui nous dit : « Si j'avais la signature chez Warburg, j'avancerais à la Maison Worms tout l'argent dont elle aurait besoin sur les fonds des "Transports maritimes" ; malheureusement M. Auvray est parti sans me laisser de pouvoir et je ne puis même pas rentrer dans mes débours, heureusement que j'ai de l'argent personnel. »
En l'absence de M. Auvray, j'avais la signature chez Warburg pour les fonds appartenant au ministère du Ravitaillement.
Nous en parlâmes de nouveau longuement M. F[isson] et moi ; je lui mentionnai également avoir reçu il y a quelques mois des "Transports maritimes" et à mon nom personnel une somme de 50.000 marks destinés à couvrir les frais du s/s "Plitvice".
Après maintes hésitations provoquées par les indélicatesses du procédé, il fut décidé que j'irais le lendemain chez Warburg et que je ferais virer du compte des Transports maritimes au compte personnel de M. F[isson] à la Deutsch Bank, la somme de 150.000 marks, et à celui du Ravitaillement 100.000.
Le soir même, 23 décembre, nous télégraphiions à Rotterdam que nous n'avions pu atteindre par téléphone, afin de nous faire virer la somme de 300.000 marks nous permettant de restituer immédiatement la somme empruntée.
Le lendemain, 24 décembre, l'opération s'effectua.
À la demande de M. Be[poix], je lui ai remis un chèque de 5.000 marks.
Le 2 janvier, les fonds nous parvinrent de Rotterdam et ainsi que je l'ai télégraphié, le 3 janvier, à M. Auvray revenu à Hambourg, puis reparti entre-temps, je restituai au compte des Transports maritimes ma somme de 245.000 marks faisant virer le solde - 50.000 marks - au compte personnel de M. F[isson] à la Deutsche Bank.
Sucres 'Vega"
Etant donné les rapports plutôt froids entre M. Be[poix] et moi, je ne sais que les faits suivants :
Vers le 20 décembre, M. Be[poix] nous demanda, pour pouvoir répondre à un télégramme reçu du "transit maritime" si nous avions du sucre à donner au "Vega".
N'ayant à ce moment-là que le solde des 5.000 tonnes, quantité devant être transportée par nos vapeurs et pour laquelle nous attendions "Suzanne et Marie" et "Château Latour", nous lui répondîmes que non, ce que M. Be[poix] a dû télégraphier à Paris.
Je ne me souviens pas si à ce moment nous avons spécifié à M. Be[poix] que nous avions 2 600 tonnes à Hambourg, mais que par contrat, elles appartenaient à la Maison Worms, qui faisait monter à Hambourg les deux navires ci-dessus pour en assurer l'enlèvement.
Le lendemain, M. Be[poix] me déclare brutalement que "Vega" chargerait ces 2 600 tonnes de sucre et qu'il donnait à M. Sch[uback] des ordres en conséquences.
Je lui répondis que, pour les raisons ci-dessus, c'était impossible.
M. Be[poix] s'emporta et la scène se passant à côté de mon bureau dans la grande pièce de notre local, j'interrompis la conversation en lui disant : « M. F[isson] va venir, vous pourrez discuter avec lui ».
La scène en resta là et je suppose que M. F[isson] réussit à lui faire entendre raison.
Le 22 et le 23 décembre, deux nouveaux chalands arrivèrent.
Sch[uback] suivant les ordres de M. Be[poix], les fit remorquer afin de commencer les transbordement du sucre immédiatement à bord du "Vega".
Les équipes furent également commandées.
Je pense qu'entre-temps, M. Be[poix] reçut un télégramme lui donnant l'ordre de faire effecteur à Hambourg les réparations du "Vega".
Nous réussîmes à employer à bord de notre s/s "Château Latour", arrivé le 24 au soir à Hambourg, les équipes commandées pour le "Vega".
M. Be[poix] n'eut donc à payer que 155 marks pour les remorquages des chalands ci-dessus.

A la suite de cette longue conversation avec M. Bo[illon], je lui fis savoir que j'avais décidé de le ramener avec moi au Havre, car je considérais qu'il ne pouvait rester à Hambourg pour les raisons suivantes :
1° son directeur se plaint de ne pas être tenu au courant par lui de tous les incidents importants du service ; il se plaint aussi de son attitude qui manque souvent de déférence. J'ai d'ailleurs été témoin de la façon cavalière avec laquelle M. Bo[illon] traite son chef ;
2° l'examen des dossiers du Ravitaillement montre un laisser-aller inexcusable, un travail insuffisant et des lacunes ;
3° soit par manque de mémoire, soit par indifférence, il n'avait pu répondre à des questions cependant très importantes que je lui avais posées au sujet du service, en particulier à la tente.
M. Bo[illon] a désiré savoir alors si je demanderai son renvoi de la Maison Worms. J'ai répondu que vous décideriez, mais que je considérais néfaste sa présence ici.
J'ai gardé par-devers moi les autres raisons qui sont exposées plus loin.

M. Auvray.
18 janvier 1920
J'ai revu Monsieur Be[poix] hier soir ; j'allais à lui au moment même où il me cherchait et après une conversation somme toute très amicale, je l'ai invité à dîner.
Mon allusion à l'affirmation de M. Auvray au sujet de l'offre spontanée du certificat tendancieux relatif aux 250.000 marks a produit l'effet que je désirais.
Le délégué des Transports maritimes regrette évidemment d'avoir signé un tel papier. La question le préoccupe et pour bien savoir si j'ai dit la vérité, il a recours à un subterfuge. Il me donne à lire une lettre adressée au jeune Normand dans laquelle il le prie de faire tous ses efforts pour se souvenir des conditions dans lesquelles sur ses instances, il lui a établi un certificat conforme à sa dictée.
Dans cette lettre, il fait allusion à la discussion qui a eu lieu entre eux deux, M. Auvray désirant qu'il fût précisé que c'était à son insu que les 250.000 marks avaient été prélevés, Monsieur Be[poix] refusant d'affirmer une chose dont il n'avait aucune preuve.
La fin de l'épître demande instamment à son ancien ami de m'adresser une rectification afin qu'il ne reste aucune suspicion dans mon esprit à son égard.
La discorde est donc dans le camp ennemi et ceci amène les langues à se délier. Voyant tantôt l'un tantôt l'autre, j'ai fini par apprendre un peu de la vérité qui n'a pas l'air d'être bien jolie et que je sens incomplète.
Il m'est assez pénible de relater tous les potins qui vont suivre, mais je pense qu'il n'est pas inutile de le faire.
Le jour où M. et Mme F[isson] passèrent la frontière belge-allemande, ils rencontrèrent à la gare de Pepinster, M. Auvray qui n'avait demandé à personne l'autorisation de quitter Hambourg.
Étonnement de notre nouveau directeur, gêne du jeune Auvray qui est invité naturellement à prendre place dans le même compartiment que le ménage F[isson].
« C'est que je ne suis pas seul. Je suis accompagné par une amie, qui, d'ailleurs, est une femme très bien élevée. »
« Cela ne fait rien », répond à tout hasard M. F[isson].
Auvray se précipite pour aller chercher sa dulcinée. Pendant ce temps, échange rapide de vues entre le mari et la femme, mais le couple des jeunes amoureux arrive avant qu'on ait eu le temps de prendre une décision.
D'ailleurs les conversations avec Mme F[isson] me font supposer que c'est une femme très charitable.
Elle a été infirmière pendant la guerre, en a vu bien d'autres, pourquoi ferait-elle des manières ?
Son mari va avoir besoin d'A[uvray] pour se mettre au courant. Est-ce bien habile de se brouiller avant même d'arriver à Hambourg ? - et puis c'est trop tard, M. Auvray est monté dans le compartiment.
On part.
Mme F[isson] reconnaît qu'elle a en face d'elle une jeune femme charmante dont l'éducation s'arrête là où commence la jalousie. Malgré ses manières mondaines, elle ne craint pas de faire publiquement des scènes de jalousie à son amoureux.
Un jour elle vint au bureau en l'absence du jeune homme, en profita pour fouiller dans ses tiroirs, trouva plusieurs lettres de différentes femmes, toutes hambourgeoises, qui montraient que pendant son absence, A[uvray] ne s'était pas ennuyé. La scène éclata à la rentrée du jeune infidèle. Elle se poursuivit au restaurant. La galerie ne la gênait pas et A[uvray] filait doux.
Puisqu'il le faut, allons plus loin dans la voie des investigations.
Cette jeune femme est havraise ou du moins elle habite Le Havre, mais ce qu'il y a de grave dans la conduite d'A[uvray], c'est quelle est divorcée d'un officier allemand en garnison quelque part, mais qui a tout instant pouvait revenir ici, puisque l'ancien ménage y habitait avant la guerre et que l'enfant y est en pension chez un parent du père.
Mme A[uvray] logeait à l'Atlantic où elle a fait sensation tant par sa grâce qui paraît-il est incontestée, que par ses toilettes parfois très osées.
Le jour où Monsieur Be[poix] est arrivé à Hambourg à une heure assez avancée de la soirée, il se précipita à l'Atlantic pour voir ce lieutenant A[uvray] dont on lui avait parlé dans les ministères comme du seul homme de la situation. Il comptait voir un homme blanchi par l'expérience, travaillant nuit et jour avec un bol et une éponge pour se mouiller le front.
Il demanda le lieutenant A[uvray]. On l'amena dans la salle à manger où il se trouva en présence d'une élégante jeune femme, décolletée jusqu'au nombril, dit Monsieur Be[poix], et un jeune cavalier en sifflet (sic). C'était le plus beau couple de l'hôtel.
A[uvray] a dépensé un argent énorme à Hambourg. Il n'était pas de jour où sa compagne pour avoir une preuve de sa tendresse, ou le châtier de ses infidélités, ne lui fit une demande de bibelots, de toilette, ou de bijoux.
Le sang normand reprenait le dessus et A[uvray] protestait ferme surtout devant la galerie, mais le lendemain les témoins de la petite scène, car cela se passait toujours devant quelqu'un (Mitrecey, Be[poix], etc.) apprenaient par la petite femme ou de visu, que son désir avait été satisfait.
Et Monsieur Be[poix] d'ajouter : « Si c'est la Maison Worms qui a payé la note de l'Atlantic et qu'A[uvray] y a tout porté, elle a dû la sentir passer. »
J'ai répondu à mon distingué camarade que j'étais convaincu que M. A[uvray] avait agi en honnête homme et avait su faire la part de ce que nous avions à rembourser et de ce qu'il devait garder à son compte, que sa famille n'est pas sans fortune et qu'enfin il avait à sa disposition ses appointements assez modestes il est vrai puisqu'il était encore stagiaire.
Monsieur Be[poix] s'est contenté de me répondre : « Le bruit court que M. Bo[illon] et lui ne s'en tenaient pas aux affaires de la Maison Worms ni à celle du Ravitaillement. »
« Mais il a une réelle puissance de travail, ce jeune homme. Comment pouvait-il s'occuper de ses affaires, de celle de ses mandataires et mener encore plusieurs intrigues à la fois ? »
« Oh ! Je ne sais si c'est exact, mais le bruit a couru ici qu'il gagnait de l'argent. »
Il est certain que j'ai la preuve en main qu'à la fin du mois d'août M. A[uvray] a été à l'hôtel Ritz remettre une lettre en mains propres à M. Olivier de la maison Olivier & C° de Londres
Si vous voulez bien vous en souvenir, ou mois de septembre, le commandant Puech me pria d'aller le voir pour me raconter que la maison à laquelle il appartenait s'intéresserait prochainement Hambourg, sans que cela puisse nous porter ombrage. Vous comprendrez alors que ce finaud paysan d'Auvergne ne désirait me parler que pour savoir ce qui nous avait été dit sur Hambourg.
Je revenais de Danzig et ne savais naturellement rien. Mme A[uvray] a fait visite à Mme F[isson] et l'ayant rencontré dans la rue elle lui a imposé sa compagnie. Du reste la situation délicate créée par l'incident du chemin de fer ne pouvait plus se dénouer sans brouille.
Quoi qu'il en soit il y a unanimité dans l'avis que le malheureux jeune homme est dans des griffes puissantes et qu'il lui faudra, sous peine de dettes, de l'argent et beaucoup d'argent.
Ainsi le père A[uvray] avait bon dos quand nous lui prêtions la responsabilité du changement de son fils.
C'est donc toujours la femme qu'il faut chercher.
C'est elle qui a surtout grisé son amoureux, qui l'a conseillé dans l'attitude qu'il a eue à notre égard, d'autant plus vivement qu'elle y est plus intéressée et c'est son influence qui a conduit A[uvray] à commettre la saleté du certificat.
En notre présence ici, il s'est ressaisi, l'a livré et à nos questions n'a pu répondre qu'en altérant la vérité.
Ainsi, ce jeune homme que je regrettais pour les qualités réelles dont il avait fait preuve pendant son voyage avec moi, nous a heureusement quittés, mais malheureusement trop tard.
Naturellement, dans les jours qui vont suivre je ne manquerai pas de chercher à savoir ce que commercialement ces messieurs ont pu faire.
La morale de cette triste histoire doit être, je crois, la fréquence plus grande de nos visites aux jeunes gens qui par suite des circonstances occupent des situations trop importantes pour leur âge.
J'ai appris bien d'autres choses et bien d'autres scandales, mais est comme ils sont inutiles pour confirmer l'opinion que vous devez avoir maintenant, je m'abstiendrai de vous en faire part.

Compte-rendu de la deuxième visite à Monsieur Be[poix]
Le 17 janvier 1920
J'ai fait par ailleurs allusion à la soirée passée avec Monsieur Be[poix] surtout à propos de l'exposé des faits et gestes de M. A[uvray].
Il me reste à dire que j'ai de nouveau fait connaître au délégué des Transports maritimes que je considérais notre directeur comme incapable de menacer un fonctionnaire, qu'il y avait là un malentendu provenant sans doute de la nervosité des deux interlocuteurs.
L'officier mécanicien m'a demandé d'interroger à son retour de permission le commandant du "Vega". Je ne pense pas avoir à le faire, car il est probable qu'avant cette date il y aura une réconciliation, surtout quand le fonctionnaire apprendra le départ de M. Bo[illon], ce qui ne saurait tarder.
Malgré une certaine répugnance, il m'a semblé opportun de ramener la concorde entre notre directeur et le représentant des Transports maritimes, car je sais que celui-ci a demandé et obtiendra de rester de longs mois à Hambourg où il sera attaché à l'amiral Dumesnil, que celui-ci reste à Berlin ou qu'il vienne ici. Il est probable alors que tous les ministères intéressés auront pour représentant l'amiral et par conséquent son adjoint.
Vous trouverez dans le dossier "Construction navales" les renseignements qu'il nous a donnés au sujet des chantiers de Hambourg.

Incident des 20, 21, 22 janvier 1920
Pendant que je causais avec les Sch[uback] dans le hall de l'Atlantic, M. Be[poix] vient de remettre le télégramme "180068" adressé au délégué du Ravitaillement.
Une première fois la poste le lui avait présenté et il l'avait refusé en disant qu'il n'était pas délégué du Ravitaillement, mais l'administration, revenant à la charge deux heures après, en exposant que la lecture du télégramme lui indiquait nettement qu'il n'était pas destiné à la Maison Worms, l'officier mécanicien se décida à l'ouvrir.
En voici la teneur :
"Réponse à votre 255 vous prie de me faire connaître d'urgence de quelle façon envisager chargement des 1 200 tonnes de sucre arrivées ou flottantes sur Hambourg. Maison Worms me fait connaître qu'elle changera 2.000 tonnes sur "Opland" et 2.000 tonnes sur "Margaux". Stop. N'avez pas encore conclu affrètements pourrez charger sur vapeur "Vega" et le dirigerez sur Nantes vous prie de me faire connaître d'urgence ce que vous avez fait. Ravitaillement."
Monsieur Be[poix] me dit :
« Vous voyez, voici encore des histoires qui peuvent survenir. Je me suis déplacé pour être sûr que le télégramme que j'ai décacheté en fin de compte, vous parviendrait rapidement, mais c'est insensé de voir le Ravitaillement télégraphier à quelqu'un qui n'existe pas ! »
Ma réponse fut qu'il n'y avait aucune histoire à craindre et que je reconnaissais à sa lecture que la dépêche en question avait l'intention de répondre un télégramme n°255 que nous avions envoyé il y a quelques jours.
« Mais ce télégramme n'est pas pour vous, pour s'en rendre compte il y a qu'à en lire la rédaction. »
« En effet, la conclusion que vous en tirez est bien logique mais tout s'explique, si on admet l'hypothèse d'une erreur d'adresse au Ravitaillement. Le fonctionnaire qui a envoyé ce télégramme a perdu de vue le départ du délégué du Ravitaillement. »
Nous nous sommes serrés la main et l'incident a été clos.
Le lendemain, 21 janvier, on enterrait un matelot italien appartenant à l'équipage du "Vega", bateau des Transports maritimes.
Au cimetière, où par suite du mauvais fonctionnement des moyens de locomotion, nous sommes arrivés un peu en retard, nous avons trouvé le délégué des Transports maritimes et nous sommes revenus avec lui.
La conversation se poursuivit sur un ton moins enjoué que l'autre jour, au restaurant. Elle me fit d'ailleurs dresser l'oreille, car l'officier mécanicien s'étendit longuement sur les études très intéressantes qu'il faisait dans les différents chantiers de constructions navales de Hambourg.
Les réflexions qu'il me fit peuvent se résumer ainsi :
« En France il n'y a pas de méthodes de travail, mais par contre beaucoup de temps de perdu dans le transport de l'atelier aux chantiers et vice-versa, des différentes pièces à ajuster, surtout quand elles sont lourdes. Je vais donc demander à l'amiral Dumesnil de prolonger le plus possible mon séjour ici, afin de faire une étude complète des méthodes de travail, de la spécialisation à outrance qui est pratiquée, et de l'industrie vraiment étonnante des "ersatzs". »
« Il ne suffit pas, en effet, d'avoir en France des Chantiers de construction vastes et parfaitement outillés, il faut encore savoir obtenir du personnel, par une organisation appropriée, le maximum de rendement. »
En arrivant à la gare, nous nous sommes séparés prenant chacun une direction différente.
La conversation n'était pas terminée et je dis à mon compagnon :
« Vous verra-t-on ce soir ? Si vous n'avez rien de trop pressé à faire, venez me prendre à l'hôtel, nous passerons une ou deux heures ensemble. »
M. Be[poix] me répondit que, bien qu'accablé de travail, il ferait son possible pour venir, mais que s'il ne se trouvait pas au rendez-vous à 7 heures, il serait inutile de l'attendre.
Néanmoins je l'attendis jusqu'à 7 heures 1/4 et à 9 heures, en rentrant à l'hôtel, je trouvais une lettre. Elle était accompagnée d'une autre qui répondait à celle que nous avions écrite la veille au délégué des Transports maritimes.
Ci-joint la copie de ces deux lettres (annexe n°4 et 5.)
J'ai beaucoup réfléchi au changement subit de M. Be[poix] qui avait manifesté un réel plaisir à dîner avec moi six jours avant.
Les raisons de ce changement peuvent être :
1) un rapport infidèle présenté par le jeune Sch[uback] de la conversation que j'avais eue avec lui la veille (voir incident Sch[uback]). (Ce garçon me paraît extrêmement dangereux.) ;
2) une reprise de possession de soi-même sous l'influence de quelqu'un de la place (Silvain, Joly) ou de France (fonctionnaire ou ancien employé) ;
3) il se peut aussi que notre officier mécanicien ait jugé à la réflexion, qu'il avait trop montré le bout de l'oreille le matin dans son allusion au Trait et que par dignité il désirait se reprendre ;
4) il reste aussi l'hypothèse d'une originalité, genre Grimperet, qui le transforme en ce qu'il croit être un apôtre. Toutefois je ne puis oublier qu'à plusieurs reprises notre fonctionnaire a dîné avec M. Silvain ou avec son représentant, qu'il est constamment avec M. Joly et qu'il a, j'en suis presque sûr, accepté la surveillance des importantes réparations faites sur s/s "Cité de Londres" de la maison Olivier, avec ou sans récompense ;
5) l'influence qu'il a subie involontairement de ma part a causé peut-être une réaction, lorsqu'il s'est rappelé qu'il avait reçu mission en venant Hambourg de lutter contre notre maison.
Je tiens à dire pour être bien compris que le regard de Monsieur Be[poix] m'a paru toujours très franc et très net.
Quoi qu'il en soit, j'ai cru devoir éviter dans ma réponse tout ce qui aurait pu froisser mon correspondant, au cas où il aurait eu le désir absolu d'en arriver à une brouille.
Ci-joint texte de ma réponse à sa lettre personnelle et copie de celle que sous la signature, la Maison Worms lui a adressée pour les oeuvres "Vega" (annexes 8 et 9).
J'ai fait allusion plus haut à l'influence que peut avoir M. Joly, agent de la maison Olivier sur Monsieur Be[poix].
Il ne faut pas oublier, en effet que lorsqu'il a quitté notre bureau, le délégué des Transports maritimes est allé loger chez un de ses amis "Leftenant" Thomson de la Marine royale britannique.
Or cet officier vit avec M. Turnbull, de nationalité anglaise, courtier de la maison Olivier ; l'agent de cette société, M. Joly habite avec ces messieurs et tous paraissent s'entendre fort bien.
Je n'ai aucune confiance dans la politesse menée à notre égard par les représentants de cette société, qui, d'ailleurs, s'apprête à nous faire concurrence par sa ligne Hambourg-Londres-Paris.
Pour compléter ce que je viens de vous dire au sujet des relations Be[poix] - Olivier, il convient d'ajouter que lors d'une conversation que j'ai eue avec le délégué des Transports maritimes au sujet des navires affrétés pour le Ravitaillement, ce dernier m'a suggéré de frapper à la porte de cette maison, ce à quoi j'ai répondu :
« A l'occasion je n'y manquerai pas, car je la connais bien ; surtout le directeur de sa filiale française, le commandant Puech. »
Il me paraît essentiel que notre maison de Hambourg fasse tous ses efforts pour trouver à bas prix des affrètements pour le transport des sucres, car nous sommes surveillés par des gens qui n'attendent qu'une erreur de notre part pour essayer de la faire interpréter dans un sens péjoratif.
Pour en revenir à l'association qui comprend malheureusement presque tous les Français de Hambourg, sauf nous, nous attendons avec confiance une brouille qui ne saurait tarder. Elle viendra d'une femme française qui donne ici des leçons d'Allemand et qui fait partie de ce petit club.
Les rencontres qui ont suivi cet échange de correspondance ont été très cordiales et Monsieur Be[poix] est venu me trouver au bureau pour me faire part des nouvelles qu'il avait de l'amiral Dumesnil. Notre conversation est revenue sur les chantiers de construction et c'est lui qui m'a donné, en grande partie, les renseignements qui m'ont permis de vous rédiger une petite note.
Bien entendu, je me suis gardé de le mettre en relation avec M. F[isson], espérant qu'un jour ou l'autre, pendant mon séjour, le hasard me servirait.
C'est Mme F[isson] qui a eu le premier geste de paix. Entrant au restaurant avec son mari, elle passa devant une table où se trouvait l'officier mécanicien. Elle s'écria :
« Tiens, voilà Monsieur Be[poix]. Comment allez-vous ? » Le délégué des Transports maritimes se leva, serra la main de Mme F[isson] et prit ensuite celle que M. F[isson] lui tendait.
Depuis cette époque nous ne nous cherchons ni les uns et les autres, mais quand nous nous rencontrons la conversation a lieu sans gêne.
Jusqu'à présent les préparatifs du chargement du "Vega" n'ont amené aucun incident, mais il est facile de sentir que la politique de M. Be[poix] n'est pas prête de changer, car chaque fois qu'il le peut, il revient sur les télégrammes que nous recevons du Ravitaillement sous la mention "délégué du Ravitaillement".
Il a écrit à ce sujet une lettre à la Marine marchande afin que « son ministre intervienne auprès de l'autre ».
M. A[uvray] a répondu à son ami qui est venu me communiquer la lettre qui reconnaît que M. Be[poix] n'a nullement offert le certificat au sujet des 250 000 marks.
Je venais de recevoir, moi aussi, une lettre identique de notre ancien collaborateur.
Vous la trouverez à l'annexe n°10.
Elle vous prouvera que le jeune A[uvray] n'a pas dit la vérité à Paris et qu'il a eu un vilain geste à notre égard à Hambourg

Incidents au sujet des heures supplémentaires sur "Vega" et "Thérèse Horn".
Convaincu que M. Be[poix] créerait toutes les difficultés possibles au sujet du chargement du vapeur "Vega", je lui ai demandé lors d'une rencontre, s'il désirait que nous travaillions nuit et jour au navire pour le libérer le plus tôt possible, lui signalant les grandeurs relatives des dépenses qui résulteraient des travaux hors cloche et de celles qui proviendraient d'une indisponibilité plus longue du bâtiment.
M. Be[poix] me répondit qu'il pensait que j'avais toute qualité pour agir, tant à cause de mon expérience que par suite de la connaissance que j'avais de la mentalité des Transports maritimes.
Je le quittai en lui disant que je confirmerai ma conversation par un mot écrit et je le priai de bien vouloir me répondre en m'autorisant à faire pour le mieux.
Vous trouverez ci-joint copie de ma lettre et copie de la réponse inattendue que j'ai reçue (annexes 11 et 12).
Je n'avais posé des questions qu'au sujet du "Vega", car d'après les renseignements que le Ravitaillement nous avait envoyés par un télégramme, il y avait tout lieu de supposer que "Thérèse Horn" était affrété aux Transports maritimes par l'administration du Ravitaillement. Dès lors M. Be[poix] n'avait rien à voir dans la question et je me réservais d'agir au mieux des intérêts de l'administration.
Cette conviction avait été renforcée par le fait que nous avions reçu une lettre adressée au capitaine de "Thérèse Horn" sous le couvert de notre succursale de Hambourg par M. d'Orbigny, gérant du vapeur. Nous pouvions donc croire que, conformément à la demande télégraphique que nous avions envoyée à la maison du Havre, le Ravitaillement était entré en relation avec le gérant et s'était mis d'accord avec lui pour nous consigner le navire à Hambourg. Il paraît qu'il n'en n'était rien.
En ce qui concerne l'incident courtage du charbon et des avances au capitaine de ce navire, il semble opportun d'indiquer les raisons de la conduite que j'ai suivie.
Au moment où le navire a été signalé de Cuxhaven, je suis convaincu qu'il appartient au Ravitaillement et je ne connais pas le nom du consignataire. Il y a des chances que cela soit la Maison Worms. M. Berliet, de la maison Van Helmeyric, est dessus et je ne veux à aucun prix le navire entre les mains de ce Belge. J'envoie donc M. F[isson] au-devant du vapeur en lui donnant ordre de se retirer si les Transports maritimes ont fait acte positif. Dans le cas contraire, il se mettra à la disposition du capitaine du navire et si celui-ci n'a pas d'instruction, il procédera aux opérations de déclaration en prévenant le capitaine que nous ne prendrons aucune commission et que nous voulons avant tout empêcher un navire français d'être dans l'embarras lors de son arrivée dans un port ex-ennemi.
Le capitaine n'ayant reçu d'instruction de personne, est enchanté de l'offre qui lui est faite. Il accepte et pour ne pas perdre de temps nous prie de faire une demande de charbon. Satisfaction lui est donnée, mais nous le prions de passer voir au plus tôt M. Be[poix] au cas où ce fonctionnaire aurait des instructions à lui donner et aussi parce qu'il a toute qualité pour faire pression auprès des autorités allemandes pour obtenir le charbon nécessaire.
Le capitaine est sans argent, il nous demande 500 marks que nous lui donnons contre un reçu.
Ces explications vous permettront de comprendre facilement la lettre de M. Be[poix] qui malgré nos précautions a mal pris notre intervention.
Si le navire était resté en panne une demi-journée, l'autorité maritime n'aurait pas manqué de nous reprocher notre indolence car il a la ferme intention de nous chercher querelle quoi que nous fassions.
À la suite d'une conversation qu'il a dû avoir M. Silvain, M. Be[poix] a trouvé là une bonne occasion de nous demander communication de notre contrat avec le Ravitaillement. Aussi lui ai-je répondu par la lettre ci-jointe (annexe n°[...]).
A mon avis, il convient de communiquer ces différentes correspondances non seulement au Ravitaillement, mais bien aussi aux Transports maritimes car il est impossible de continuer des opérations commerciales sous le contrôle d'un Monsieur qui ne sait pas son métier et dont le seul souci est de créer des incidents.

Conclusions affaire Be[poix]
J'ai déployé toute la diplomatie dont je suis capable pour arriver à faire cesser les incidents qui avaient motivé mon voyage à Hambourg.
Si j'ai réussi personnellement à avoir avec M. Be[poix] des relations très courtoises, à amener une réconciliation entre lui et notre directeur, je n'ai nullement fait diminuer l'antipathie qu'il a pour notre Maison et c'était là cependant l'essentiel à obtenir.
Quelle que soit la personne que vous mettrez à Hambourg, tant que cet officier y sera il y a aucun espoir de voir cesser la lutte.
Son manque d'éducation joint à une hostilité voulue, mettra tout notre personnel dans l'impossibilité, non seulement de discuter avec lui, mais même de causer affaires.
Mon impression définitive est la suivante. Quelqu'un à Paris, après avoir essayé ou non de nous dénigrer au Ravitaillement, a eu l'idée d'exploiter certaines inimitiés des travaux publics ou de la rue Castiglione et M. Be[poix] est bien venu avec l'idée de lutter contre ce qu'il croit être un scandale : la représentation du Ravitaillement par la Maison Worms.
C'est ce qui explique les instructions données à la poste dans lesquelles il déclare que le délégué du Ravitaillement n'existe plus. Si les dépêches n'ont pas été retournées à Paris par l'administration allemande, ce n'est pas de sa faute.
Il a retrouvé ici, vous savez qui, ceux-là mêmes qui sont probablement les auteurs de la manoeuvre indiquée plus haut.
Je suis pas éloigné de croire que l'amitié qui unit le délégué des Transports maritimes à M. Joly, et l'oeuvre d'un officier anglais, conseillé par Olivier, que le hasard a servi sous la forme d'une femme.
Quant aux incidents à l'examen desquels j'ai malheureusement donné trop de temps, ils s'expliquent en ce qui concerne M. Be[poix] par sa mauvaise tenue (pantalon accroché aux fenêtres de nos bureaux, chansons et sifflements pendant le travail, geste maladroit et de mauvais goût à l'égard d'une dactylo, microbe de l'autorité, une orgueilleuse idée du rôle qu'il doit jouer et des dispositions naturelles pour une attitude qu'il croit être d'apôtre).
M. F[isson], notre directeur, n'aime pas la lutte et il est cependant susceptible ; sa timidité et son désir d'éviter des histoires l'ont amené à laisser à M. Bo[illon] faire une police qui était davantage dans ses attributions.
Probablement aussi un manque de sang-froid a mis dans sa bouche des paroles dont il ne se souvient pas, mais qui ont été ramassées avec joie par son adversaire.
M. A[uvray] n'a rien fait pour rapprocher les parties.
Son acceptation à dîner avec MM. Be[poix] et Sylvain n'avait certainement pour but de servir notre cause.
Le moins qu'on puisse croire est qu'il y avait dans cet acte la satisfaction de contenter une vive curiosité.
Il se peut qu'elle ait été intéressée.
M. Bo[illon] a le désir louable de modifier une tenue qui le choquait, mais son intervention parfois maladroite est d'autant plus blessante qu'il est plus jeune.
En résumé, voici mes conclusions sur ces différents incidents :
1) Incidents de la tenue de Monsieur Be[poix] dans nos bureaux
Cet officier a eu le premier tort de s'oublier ainsi, personne n'arrive à le lui faire comprendre. Chez lui on doit chanter à table.
a) M. F[isson] a fait preuve de faiblesse en laissant faire cette observation par son subordonné au lieu de la faire lui-même.
b) M. Bo[illon] n'a pas agi sur ce point dans l'intérêt de la bonne tenue de nos bureaux, mais a profité de occasion pour être désagréable à un homme qu'il n'aimait pas.
2) Incident de Mademoiselle Salomon
Le manque de tenue de Monsieur Be[poix] dépasse la mesure. M. F[isson] a certainement bien agi en le rappelant aux usages d'un meilleur goût.
M. Bo[illon] semble en dehors de la question.
3) Incident des lettres
M. Be[poix] semble n'avoir profité que des habitudes néfastes de notre bureau, habitudes qui remontent au temps de M. A[uvray].
M. F[isson] avait d'ailleurs raison de mettre de l'ordre. Tout au plus peut-on lui reprocher d'avoir manqué d'habileté, mais à mon avis il était impossible d'éviter un incident. M. Bo[illon] était certainement enchanté de trouver un moyen de petite vengeance, son désordre l'a mis en état d'infériorité devant son adversaire.
4) Incident des 250.000 marks
M. F[isson], qui a des difficultés à penser à plusieurs choses à la fois, ne surveille pas suffisamment l'état de sa caisse. Son caissier, M. Spörl, qui est un "gâteux geignard", est timoré à tous égards. Malgré la leçon du passé et malgré aussi mon avis quotidien, pareille situation a failli se renouveler pendant mon séjour. M. Bo[illon] ne pouvait faire que ce qu'il a fait.
M. Be[poix] a saisi la balle au bond, croyant trouver là une arme formidable contre nous.
M. A[uvray] a certainement contribué à dramatiser l'incident.
5) Sucre "Vega"
M. Bo[illon], en répondant trop laconiquement au délégué des Transports maritimes a commis une maladresse.
Notre directeur a essayé de la réparer, mais l'officier mécanicien avait déjà écrit à Paris à ce sujet et il a fait retomber sur la Maison Worms, avec raison, la responsabilité de l'erreur commise, il y a ajouté des calomnies.
6) Incidents fils Shuback
M. F[isson] ne pouvait que regretter vivement la présence parmi ces employés du jeune collaborateur qu'il venait de congédier. M. Be[poix] tenait essentiellement à s'assurer son concours, espérant en tirer des indiscrétions contre nous.
Notre directeur devait à mon sens ou ne pas insister, ou encore mieux interdire l'entrée de nos bureaux à Hans Schuback.
La phrase de menace qu'il a probablement prononcée, car c'est une de ses formules habituelles, est certainement malheureuse.
7) Incident de la poste
Tous les torts sont du côté de M. Be[poix], qui s'ingénie sans motif plausible à nous créer des difficultés mêmes mesquines. Il s'est établi en censeur voulant à tout prix faire cesser ce qu'il appelle un scandale : la représentation du Ravitaillement par une maison de commerce. M. F[isson] nie la menace que lui reproche le délégué des Transports maritimes et il est probable qu'elle n'a pas été prononcée volontairement.
8) Restitution industrielle
Je pars de Hambourg avec l'impression que notre directeur n'a rien fait pour être aimable avec ces fonctionnaires. Il faut reconnaître que c'était difficile, car l'un d'eux était l'ami de M. Be[poix]. Le déplacement d'une table de travail sans en avoir prévenu ses locataires n'était pas très heureux.
9) Congédiement Schuback
M. A[uvray] est volontairement ou involontairement la cause initiale des mauvaises habitudes de ces employés. M. Bo[illon] par son caractère a envenimé les choses. C'est un bien, car s'il fallait se séparer, il valait mieux que cela fût tôt que tard.
10) Incident farine tchécoslovaque
M. F[isson] a montré là toute l'étendue de sa pusillanimité.
N'osant pas envisager les conséquences d'un incident dans lequel il n'était pour rien et pour éviter une perte d'une dizaine de milliers de francs au maximum, il a donné tacitement son accord à un débrouillage qui aurait pu nous ennuyer vivement.

Incidents Schuback
Encore des potins, encore des racontars.
Il est évident, pour quelqu'un qui connaît les caractères des personnages, que M. F[isson] et les deux Schuback ne pouvaient pas faire bon ménage.
Ces Allemands sont très personnels. Ils ont pris en France, où ils ont vécu de longues années, des habitudes d'indépendance. Ils ne peuvent être menés que par une volonté ferme et s'imposant sans effort.
Après toutes les conversations que j'ai eues ici, les incidents Sch[uback] peuvent s'expliquer ainsi :
Ces employés, fort intelligents, étaient très dévoués à leur jeune chef et celui-ci avait sur eux une autorité incontestée ; il savait donner les directives précises, mais nous l'avons vu, il n'avait pas le temps d'entrer dans les détails. Le plus clair du travail en ce qui concerne les démarches, l'action sur les quais etc. etc., était fait par les Sch[uback]. Ceux-ci, qui venaient de vivre de longs mois misérablement, ont pris tout de suite à Hambourg une situation morale de tout premier ordre. N'étaient-ils pas les adjoints au délégué du gouvernement français ?
Dans l'intimité, A[uvray] devait raconter à ses amours, le succès qui accompagnait ses essais commerciaux. Il se produisit ainsi un phénomène d'autosuggestion, renforcé peut-être par l'admiration de la jeune femme.
A[uvray] en arriva à se convaincre qu'il était impossible que la Maison Worms choisisse un autre directeur que lui pour la nouvelle succursale de Hambourg.
Il en fut tellement persuadé qu'il en parla aux Sch[uback]. Et en grand seigneur, il commença dès ce moment à octroyer des faveurs. Les deux Allemands, le père surtout, reçurent des promesses fermes, de cela je suis absolument sûr.
Quand M. F[isson] arriva, ce fut une tuile pour notre jeune homme, qui fut assez malin pour ne pas le montrer, mais qui cependant se renferma dans son rôle de délégué du Ravitaillement, sans faciliter la mise au courant du nouveau directeur.
Il fallait cependant éviter le brouille à cause de la promenade à Pepinster et autres menus incidents ; il fut assez diplomate pour en sortir sans qu'il y ait une scission, mais ce fut tout juste. Il suffit de se rappeler l'attitude d'A[uvray] à son retour à Paris.
Le père Sch[uback] plus lourdaud montra tout de suite son antipathie au nouveau venu.
L'arrivée de M. de Louvencourt diminua encore ses chances d'obtenir une place voisine du siège directorial. Il eut des accès de mauvaise humeur. Comme il sentit un cavalier faible des genoux, il rua et ne sentit plus les rênes.
Notre directeur patienta peut-être trop longtemps et faute d'observations faites en temps voulu, il fallut en arriver à la séparation.
M. Be[poix] prétend qu'elle fut brutale et sans préparation. M. F[isson] affirme qu'il ne les a pas mis à la porte, mais s'est contenté de dire au délégué du Ravitaillement qu'il ne les prendrait pas à la Maison Worms. L'histoire a fait, paraît-il, grand bruit à Hambourg. Cela se conçoit mal, mais provient de ce que le père Sch[uback] furieux, a beaucoup trop parlé.
Il a cherché à se venger en disant que M. F[isson] était un ennemi acharné des boches. J'eus l'occasion de rencontrer un soir un Alsacien de bonne et vieille race, extrêmement sympathique, représentant des assureurs maritimes, à qui un de ses clients a répété les propos Sch[uback].
M. F[isson] a pu se défendre d'une façon assez habile en renvoyant à la dynamite Nobel.
D'autre part le personnel du bureau qui n'entend jamais un mot blessant de notre directeur, fera cesser ce potin assez vite, je l'espère.
Depuis que je suis arrivé, Sch[uback] père cherche à me voir. Il a pu communiquer téléphoniquement avec moi aujourd'hui et je lui ai donné rendez-vous pour après-midi. Je ne vais pas sans armes à cette entrevue et grâce à mon ami le commandant Fabre, je pourrai, s'il en ait besoin, faire comprendre à M. Sch[uback] qu'il a intérêt à se taire.

Déclarations de M. F[isson]
Notre directeur s'est séparé des Sch[uback], dit-il, parce qu'ils avaient des habitudes d'indépendance telles qu'il n'était plus maître chez lui. Il est sous l'impression que M. A[uvray] leur avait laissé la bride sur le cou.
Le père, toujours sur les quais, faisait à peu près ce qu'il voulait et oubliait systématiquement de rendre compte d'événements, mêmes importants malgré plusieurs rappels à l'ordre.
Le fils, quoique tout jeune, agissait à sa guise au bureau et allait jusqu'à commander à tort et à travers des imprimés de toutes sortes au nom de la Maison Worms et Cie. Il n'hésitait pas à faire paraître lui-même des annonces dans le journal.
Notre directeur lui a fait des observations à ce sujet dont il ne tenait compte que pendant quelques jours.
Ce qui a déterminé la séparation, c'est que M. F[isson] a appris que le père Sch[uback] avait déclaré chez Schenker que le directeur de la Maison Worms était un mangeur d'Allemands.
Cette méchanceté a été découverte de la façon suivante. Un jour M. K[enittel] dont nous parlerons longuement par ailleurs, téléphona chez Schenker pour demander un renseignement qu'il avait promis de donner à une maison de la place. Le fondé de pouvoir répondit lui-même en ces termes : « J'espère que ce n'est pas pour une maison ennemie ! »
« La guerre est finie, dit l'autre, il n'y a plus que des commerçants. »
« Oui, mais la Maison Worms a un directeur qui mange de l'allemand tous les jours. »
K[enittel] répondit qu'il connaissait M. F[isson] depuis de longues années et que l'observation tombait très mal. Il ajouta : « Si vous doutez de mon affirmation, adressez-vous à n'importe quel employé de chez Nobel et l'on vous dira que M. F[isson] est incapable de tout propos de ce genre. »
Le fondé de pouvoir fit des excuses.
Incident des farines.
Je signalai à notre directeur que M. A[uvray] m'avait parlé d'une affaire de manquant de farine tchécoslovaque où le père Sch[uback] avait été contraint de jouer un rôle regrettable.
M. F[isson] me répondit en effet qu'un navire de notre maison venant d'Anvers avec des farines pour la Tchécoslovaquie, avait accusé à son déchargement un déficit d'une centaine de sacs.
Très ennuyé et tout en écrivant à Anvers pour avoir des renseignements, il crut devoir dire à Sch[uback] qui lui demandait des instructions : « Tâchez d'arranger cette affaire ».
Quarante-huit heures après, le père Sch[uback] vint le trouver et lui dit : « L'incident est clos, mais je vous demande d'accorder une gratification de 200 marks à chacun des deux employés de la maison Schenker ».
« C'est tout ce que je sais de l'affaire », termine M. F[isson]. Comme j'exprimais mon étonnement, il ajoute : « J'étais extrêmement gêné, ne savais comment m'en tirer et n'ai pas demandé à Sch[uback] des précisions sur la façon dont l'affaire avait été arrangée ».
Je reviendrai sur cet incident à propos de la conversation avec les Sch[uback].

Entrevue Schuback
Ce matin, 20 janvier, j'ai reçu comme convenu la visite des Sch[uback] à l'Atlantic. Le père m'a remis copie d'une lettre à vous adressée et dans laquelle il gémit sur le sort qui lui est fait.
Notre ex-employé ne demande pas à rentrer à la Maison, mais il tient à ce que les dirigeants sachent que notre succursale de Hambourg n'a pas eu pour lui les attentions qui lui étaient était dues, tant pour son âge et sa fidélité que pour les services qu'il estime avoir rendu.
Il a été renvoyé presque sans préavis. Quand M. A[uvray] est revenu de Paris, M. F[isson] lui a dit qu'il avait été embauché par le Ravitaillement et que la commission de cette administration disparaissant, la Maison Worms n'avait pas de place pour lui.
Il prétend que cette façon de faire est un manque de courage et de loyauté, car tout le monde sait que F[isson] a utilisé les Sch[uback] père et fils pour toutes les questions traitées par Worms et non pas seulement pour celles du Ravitaillement.
Il veut que vous sachiez que dans un an au plus tard votre maison de Hambourg aura disparu à cause des gaffes qui y sont faites journellement à la plus grande joie de la concurrence.
« M. F[isson] n'aime pas les Allemands. Il a été assez maladroit pour le dire à mon fils, continue le père Sch[uback] à peu près en ces termes : les Hambourgeois ne savent pas encore que je suis ici, mais quand ils l'apprendront, ils ne manqueront pas de dire : "Voilà ce chien qui est revenu !". »
J'ai protesté avec énergie et j'ai ajouté que le seul fait d'entendre répéter par le jeune Sch[uback] une telle phrase, me prouvait nettement qu'elle n'avait pas été prononcée. L'acte qui vient d'être commis devant moi est suffisamment malhonnête pour que je n'accorde aucune confiance à celui qui l'accomplit. M. F[isson] a habité pendant des années à Hambourg. Il compte de nombreux amis et c'est l'un d'eux qui, scandalisé par de tels propos, l'a prévenu des calomnies que l'on faisait courir.
Le jeune Sch[uback] se défend en disant qu'après tout M. F[isson] n'avait peut-être pas l'intention de prononcer les paroles qu'il a citées.
Mon attitude a eu pour résultat de provoquer un changement radical dans celle du père Sch[uback] qui est allé progressivement jusqu'à prétendre qu'au fond M. F[isson] n'était pas un méchant homme et que s'ils n'avaient pu s'entendre avec lui c'est à M. Bo[illon] qu'il faut s'en prendre.
Pendant que ce dernier était au Havre tout a bien marché et le directeur de notre succursale montrait une confiance aimable à l'égard des deux Sch[uback].
Dès le retour de M. Bo[illon], il y eut un changement brutal qui coïncida, dit le père Sch, avec le jour où M. Bo[illon] me dit : « Tenez-vous vraiment à continuer aller sur les quais ? »
D'après le vieil Allemand notre nouvel employé avait un intérêt très grand à fréquenter les quais, mais aucune précision sur la nature de cet intérêt ne m'a été donnée.
Sch[uback] souligne que tous les employés successivement ont eu maille à partir avec Bo[illon] dont le caractère est mauvais et hypocrite.
D'ailleurs, il a eu des discussions nombreuses avec A[uvray] et des scènes regrettables se sont passées à l'Atlantic. « Qu'il s'agisse d'Allemands ou de Français, vous ne garderez personne à votre service tant que vous l'aurez et dans un an vous vous apercevrez trop tard qu'il a ruiné la Maison Worms (sic). »
Il paraît suivant les circonstances doux et aimable ou brutal et dur, comme il est maladroit, ces changements dus à l'hypocrisie ne sont pas toujours opportuns. Il n'a qu'un but : faire renvoyer M. F[isson] et prendre sa place et pour cela aucun obstacle ne l'arrêtera.
Sch[uback] continue en détaillant longuement, trop longuement, les services qu'il a rendus à la Maison Worms ou au Ravitaillement et cite celui qu'il considère comme le plus important.
« Il manquait cent sacs de farine [TS pour tchécoslovaque ?] sur un navire venant d'Anvers, pas de réserves sur le connaissement, la responsabilité de la Maison Worms était engagée et il était difficile de se libérer. Le directeur écrivit à Anvers et en même temps il me dit d'un air agacé de me débrouiller comme je le voudrais.
Je suis allé voir les employés Schenker et me suis entendu avec pour que 100 sacs soient remplies en prélevant des petites quantités sur la totalité du tonnage. J'ai prévenu le directeur que l'affaire était arrangée et j'ai demandé 200 marks pour chacune des personnes qui m'avaient aidé. C'est le directeur qui les a donnés lui-même. »
Très gêné je ne pouvais répondre à cet individu que j'étais convaincu que M. F[isson] ne lui avait pas donné l'ordre d'agir ainsi et « qu'au lieu de rendre service à la Maison, vous avez agi contre ses intérêts en commettant une action malhonnête. Loin de vous avoir de la reconnaissance pour ce geste, je ne puis que le regretter vivement. »
« Mais si je n'avais pas ainsi agi la Maison Worms aurait eu à payer 50.000 F. »
« La Maison Worms se fiche de 50.000 F comme moi de ma première chemise. S'agirait-il d'une somme beaucoup plus importante, elle n'acceptera jamais de telles pratiques.
Le réceptionnaire était le gouvernement tchécoslovaque, je suis en relation avec lui et j'arrangerai cette histoire, mais cet incident aurait été très ennuyeux s'il s'était agi d'un autre destinataire. Nous voulons qu'à Hambourg comme dans toutes nos succursales aucune affaire de ce genre ne vienne ternir la réputation sans tâche de notre Maison. Je vous répète que je n'ai aucune reconnaissance pour votre geste, bien au contraire. »
« Mais tout le monde le fait à Hambourg. »
« Je suis convaincu que les employés de la maison Cellier ne feraient pas cela. »
« Ils se gênent ! L'habitude est absolument générale dans ce port. »
« Si c'est vraiment l'habitude, comme vous le dites, et que vous trouvez cela tout naturel, pourquoi me le signalez-vous ? Vous avez donc l'intention coûte que coûte d'être méchant envers votre ancien directeur. »
Ce fut le dernier assaut car à partir de ce moment le père Sch[uback] s'étendit sur la situation déplorable faite à F[isson] auxquelles son collaborateur cache grand nombre d'affaires et c'est peut-être à cause de la nervosité causée par son surmenage que M. F[isson] lui a dit d'arranger l'affaire.
J'essayai de rompre cette conversation exaspérante mais le père Sch[uback] me retint pour m'indiquer le but réel de sa visite. Il exposa que les lois allemandes obligeaient l'employeur en cas de congédiement à donner à l'employé un préavis de trois mois. Or Sch[uback], sous prétexte qu'il avait été embauché par le Ravitaillement, n'avait pas reçu de la Maison Worms l'indemnité prévue par les lois, bien qu'il n'y ait pas eu davantage préavis du Ravitaillement que de la Maison Worms.
M. F[isson] m'avait prévenu de la possibilité de cette demande et j'en avais discuté avec lui. En consultant les textes, je crois que le père Sch[uback] est absolument dans son droit. Je lui demandai s'il avait posé nettement la question à F[isson]. Il répondit qu'il n'avait pas insisté pour éviter une discussion devant les employés au bureau et qu'il espérait bien que tôt ou tard justice lui serait rendue, soit par F[isson] soit par la direction suprême.
J'ai prié Sch[uback] de m'adresser une lettre à ce sujet à laquelle je répondrai dans les 48 heures. M. Sch[uback] m'a accompagné ensuite jusqu'à la porte du bureau en disant qu'il gardait le meilleur souvenir de la Maison Worms et ne la rendant pas responsable d'une fâcherie avec un membre de son personnel. Il a trouvé une situation. Nous avons perdu là un collaborateur actif et dévoué mais dont le sens moral est complètement atrophié.
Vous trouverez ci-joint copie de la lettre de Sch[uback] ainsi que celle de la réponse que je lui ai faite (annexe n°[...]).
Rentré au bureau je revis de près une fois de plus la question des indemnités. De l'examen des lois il résulte d'une façon absolument nette que le jeune Sch[uback] avait droit à une indemnité de trois mois. Quant à son père, M. Bo[illon] était sous l'impression qu'il avait signé un contrat avec A[uvray] aux termes duquel le préavis à donner en cas de congé était de quinze jours. M. F[isson] a entendu l'ancien délégué du Ravitaillement tenir le même propos mais toutes les recherches que nous avons faites n'ont pu aboutir à retrouver le contrat. D'ailleurs je dois vous signaler et je me permets d'attirer votre attention sur ce point qu'un grand nombre de pièces n'existe plus.
C'est ainsi qu'il m'a été impossible de retrouver la correspondance échanger avec la "DLL" au sujet des tractations relatives à la location de ses hangars.
À la suite de ma lettre une nouvelle entrevue eut lieu le 24 janvier avec notre ancien employé au début de laquelle je lui demandai s'il n'avait pas eu un contrat avec M. A[uvray].
« Oui c'est exact, me dit-il, et la durée du préavis était de quinze jours. »
« Alors que demandez-vous ? »
« Rien ou du moins je n'ai le droit de rien demander. J'ai signé par faiblesse un papier constatant que je partais tout compte réglé. J'ai voulu, comme je vous l'ai dit, éviter des histoires, mais le contrat que m'avait fait signer M. A[uvray] ne devrait pas être valable pour la Maison Worms. Le témoignage de tout le monde vous dira que j'ai servi cette Maison après le Ravitaillement et chez elle je n'avais pas de contrat. Or je sais maintenant que la Maison Worms et le Ravitaillement n'étaient pas la même chose. Il n'y a pas que moi qui le sache. »
J'ai essayé de faire préciser par M. Sch[uback] ce qu'il voulait dire mais je me suis buté à un mutisme absolu.
En réalité, grâce aux histoires qui ont eu lieu avec Be[poix], ce dernier et surtout M. Silvain ont fait courir des bruits tendancieux et ineptes.
J'ai fait savoir à M. Sch[uback], qui d'ailleurs m'a accompagné jusqu'au bureau en me développant la misère allemande et particulièrement hambourgeoise due à son abominable Kaiser et à toute sa clique militaire, que j'allais demandé à notre directeur si les services rendus méritaient une autre gratification, mais que je ne reconnaissais pas lui devoir d'indemnité.
M. Sch[uback] m'a remercié en me disant qu'en toute justice on pourrait lui accorder quelque chose et qu'un bienfait n'était jamais perdu.
Il a ajouté :
« D'ailleurs j'ai très confiance dans votre jugement car je me suis aperçu que vous étiez très commerçant et je sais que vous ne vous fâchez jamais avec les gens que vous n'avez pas intérêt à mettre contre votre maison. »
Il m'a dit cela en riant très aimablement et si je l'avais poussé sur ce chapitre, il m'aurait certainement dit que, malheureusement, elle avait des représentants qui ne menaient pas la même politique.
Le père Sch[uback] tout seul n'est pas très dangereux, mais nous aurons dans l'avenir à compter sur l'inimitié de son fils, ce qui d'ailleurs ne nous fera ni chaud ni froid.

Conclusions au sujet de M. F[isson]
Au bout d'un mois de séjour à Hambourg, ma première impression sur M. F[isson] ne s'est pas modifiée. C'est un homme d'une intelligence tout au plus normale, qui a horreur de la lutte sous toutes ses formes, travailleur sans aucun doute, mais dont le rendement ne répond pas aux efforts. Honnête dans le sens restrictif du mot, mais capable de petites lâchetés quand sa responsabilité est en cause : c'est le résultat de sa pusillanimité.
Il ne voit pas grand et malgré son désir absolu de bien faire, il n'arrive pas, parce qu'il ne sait pas donner aux affaires leur importance relative.
Pour bien faire comprendre l'idée que je me fais actuellement de M. F[isson], je le comparerais volontiers avec M. de Q[...] sur qui il a cependant la supériorité d'une instruction plus complète.
Nous sommes en présence de trois solutions :
1) le garder à la tête de notre succursale de Hambourg et nous nous exposons alors à de graves ennuis si nos ennemis savent profiter de la faiblesse de notre représentant ;
2) ou nous en séparer et nous augmenterons alors le petit cercle de Français à Hambourg qui n'a aucune relation avec nous et nous nous priverons d'un homme qui, tel qu'il est, n'est pas sans qualités et surtout sans relations ;
3) ou bien le conserver et "l'étayer" soit en lui donnant un sous-directeur capable, soit en mettant près de lui un codirecteur plus vif dans la tractation des affaires.
C'est la solution que je me permets de vous proposer en vous donnant d'ailleurs le nom de la personne qui, à mon sens, faciliterait un replâtrage et le rendrait suffisamment solide. Cette personne est M. Kenittel.

M. Kenittel
Ce monsieur qui nous a produit la plus excellente impression, est âgé de cinquante-deux ans, marié, sans enfants, et occupe à Hambourg une situation morale de tout premier ordre, par le succès avec lequel il a rempli pendant vingt ans les fonctions de chef de service du contentieux du Comité des assurances maritimes et plus tard de secrétaire de cette compagnie.
Il est né dans la vallée de Munster, pas très loin de Colmar, a habité pendant sa jeunesse Strasbourg, il y a fait des études de droit qu'il a poursuivi à Cologne et à Nancy.
Il s'est marié avec une Lorraine des environs de Metz et a été nommé juge de paix quelque part dans l'Aube.
Un jugement qui fit à son époque grand bruit et qui occasionna le suicide d'un gendarme lui fit prendre la décision d'abandonner son siège.
Il revint dans son pays natal, travailla dans plusieurs grandes compagnies d'assurances, notamment à Stuttgart et vint s'installer finalement à Hambourg.
M. Kenittel donne l'impression d'un homme extrêmement érudit, non seulement en droit, mais encore dans toutes les branches des connaissances humaines. Il parle quatre langues, en lit et écrit une douzaine, le français, l'allemand, l'anglais, l'espagnol, le danois, suédois, norvégien, hollandais, russe, le flamand, l'italien. Il possède son histoire et s'en sert avec une aisance qui le rend sympathique. Il a lu énormément et connaît les détails les plus infimes des moeurs et de la politique des différents peuples européens.
Pendant toute sa vie, il est resté le français de coeur le plus charitable envers ses compatriotes. Il vit en un ermite comme un petit employé, a donné de nombreuses preuves de désintéressement original et se trouve dans une situation précaire alors que tout le monde prétend Hambourg que s'il avait voulu ramasser ce qu'on lui offrait, il serait à la tête d'une brillante fortune.
Malheureusement, M. Kenittel vient d'éprouver ce qu'il appelle le malheur de sa vie et qu'il me raconte qu'avec des larmes dans les yeux : depuis six mois il a opté pour la nation allemande.
Après l'armistice il a essayé en vain de rentrer en France sans pouvoir obtenir de passeport. Par lettre il lui a été offert une place de sous-préfet dans un de nos départements restitués.
Il a cru devoir refuser prétendant que ce n'était pas une solution pour lui que d'entrer dans l'administration a cinquante-deux ans comme sous-préfet.
Sur ces entrefaites, le Comité des assureurs se doutant du choix qu'il ferait dès qu'il pourrait se prononcer sur la question nationalité, le fit mettre en demeure par les autorités d'opter tout de suite. Pris de court et ne pouvant espérer trouver de situation à Hambourg sans de grosses difficultés, il dut se faire Allemand.
« Cela ne m'empêchera pas, dit-il, de rendre tous les services que je pourrai à mes vrais compatriotes. »
Malgré cette gallophilie qu'il n'affiche ni ne cache, mais qui est bien connue, il s'est acquis à Hambourg une situation de tout premier ordre et il passe pour un adversaire redoutable dans les litiges maritimes. Tous les ans il fait une ou deux conférences sur les questions de droit maritime et ces réunions sont très courues.
Dans treize ans, c'est-à-dire à 65 ans il aura droit à une retraite annuelle de 8.000 marks. C'est une des raisons qui l'attachent à sa Compagnie en même temps qu'une certaine reconnaissance, quand même, de la sympathie qui lui a été témoignée à l'époque de son arrivée.
Sa femme ne veut sous aucun prétexte quitter Hambourg et j'ai l'impression qu'en dehors des affaires, Mme Kenittel a une grosse influence sur son mari.
Je l'ai rencontrée chez Monsieur F[isson] qu'il connaît depuis huit ans et avec qui il s'est tout de suite lié parce que Français.
Mme Kenittel plus jeune que son époux, car elle n'a que 39 ans est une amie de Mme F[isson].
Après avoir causé pendant une heure avec ce monsieur, je n'ai pu m'empêcher de dire à mon compagnon de route quelle bonne et sympathique impression il m'avait faite.
À quelques jours de là, notre directeur sentant probablement lui-même tout le intérêt qu'il y aurait à s'étayer d'une aussi solide épontille, me confia :
« J'ai la plus grande sympathie pour cet homme et j'aimerais pouvoir nous l'attacher dans deux ans quand il aura droit à sa retraite. » (Le renseignement était erroné.)
Ce fut une révélation. Le jour où, à Hambourg, nous aurons mis à côté de notre directeur actuel, soit comme un sous-directeur, soit plus tard comme codirecteur, cet homme, la partie sera gagnée.
Il y a beaucoup d'obstacles. D'abord il ne peut être question de mettre un Allemand à la tête de notre maison de Hambourg même dans le cas particulier de M. Kenittel. Il faudrait donc qu'il accepte au moins pendant un temps la situation morale de sous-directeur. C'est un modeste et un sage. Le titre n'a pas beaucoup d'importance pour lui.
Il fallait voir quelle répercussion aurait dans la ville de Hambourg, tant auprès des assureurs que les expéditeurs armateurs, etc., l'enlèvement par nous de cet homme.
Il paraît qu'il a une telle réputation d'honnêteté, de loyauté et de connaissance de son métier, qu'il a acquis une sympathie générale malgré son origine et ses sentiments.
Il y aurait des murmures de mécontentement au début qui se calmeraient bien vite.
La question de la retraite est à étudier. Quant aux appointements M. Kenittel se contente actuellement de 40.000 marks ce qui pendant longtemps encore ne fera pas plus de 20.000 F.
D'ailleurs j'étais prévenu que la question argent ne l'attirerait pas outre mesure.
Devant la préoccupation que j'ai de l'avenir de notre maison de Hambourg et sous réserve de votre approbation, j'ai cru pouvoir tâter d'abord le terrain et m'ouvrir ensuite complètement.
Je vous expliquerai de vive voix la manière dont je m'y suis pris. J'ai trouvé M. Kenittel très surpris mais aussi très heureux de cet assaut auquel il ne s'attendait pas. Naturellement il a réservé sa réponse et va réfléchir à mes propositions.
La seule corde qu'on pouvait espérer de faire vibrer chez cet homme, blasé et philosophe, c'était la corde patriotique et j'entendrai pendant longtemps son premier cri :
« Ah! Si on avait proposé cela il y a six mois, je ne serais pas Allemand ! »
Au point de vue commercial je ne puis vous citer qu'une référence, c'est M. Audoin qui occupe à Paris le poste correspondant à celui de notre nouvelle connaissance de Hambourg. M. Kenittel est aussi en relations d'affaires avec la maison Herbart ; son agent à Dunkerque, mais ce monsieur est mort et M. Kenittel n'a jamais eu de rapport avec son successeur M. Bourbonnaud.
1er février 1920
M. Kenittel, qui avait demandé quelques jours de réflexion avant de donner une réponse de principe, m'a montré le télégramme que sa femme lui avait expédié lui conseillant fort d'entrer dans notre maison.
Nous avons alors discuté la situation qui pourrait lui être faite. Son désir serait de recevoir comme appointements 20.000 F par an, plus une participation lorsqu'il serait au courant. Toutefois étant donné la situation qu'il occupe à Hambourg, il demande à ce qu'on lui assure un minimum de 54.000 marks, au cas où le change se modifierait de telle sorte que la somme de 20.000 F deviendrait un chiffre inférieur à ce montant.
M. Kenittel a été muet sur sa retraite qu'il abandonnerait, par conséquent s'il entrait chez nous.
Il est tout disposé à venir faire un stage d'un mois ou deux au Havre, pour se mettre au courant. Je crois qu'il demandera à ce que ses frais soient payés, ainsi que ceux de sa femme, qu'il désirerait amener en France.
Il attend un télégramme qui le prierait de venir à Paris pour s'entendre définitivement sur les conditions de son entrée dans la maison.
Je complète maintenant les renseignements donnés ci-dessus : M. Kenittel est fondateur du "Journal de la marine allemande" dont il est resté le rédacteur en chef tant que l'impression du journal a été faite Hambourg ; quand la société a transporté son siège social à Berlin, il l'a abandonné.
Il connaît pas mal de personnes au Havre, des Alsaciens en particulier qui sont dans différentes maisons, notamment chez Latham.
Il a très bien connu, mais il y a fort longtemps, M. Le Bourhis, ingénieur des Ponts et Chaussées.
M. Kenittel attend certainement ou une dépêche ou une lettre lui annonçant que vous n'avez pas besoin de ses services, c'est pourquoi je me permets de vous demander de prendre une décision le plus tôt que vous le pourrez.

Dernières impressions sur M. Bo[illon]
Après un séjour de trois semaines à Hambourg, je tiens à résumer mes impressions sur M. Bo[illon] sans relire celle que j'ai notées vingt-quatre heures après mon arrivée. Je crains donc de me répéter, mais vous vous rendrez ainsi mieux compte du travail qui s'est opéré dans mon esprit.
Jusqu'au moment où ce jeune homme s'est attiré des observations bien méritées, il avait vraiment avec son directeur une attitude des plus cavalières que ne justifiaient ni son expérience, ni ses connaissances.
Il n'est pas sans intelligence mais manque totalement de mémoire. À cause de son désordre et de son manque de méthode il s'est trouvé débordé par le travail par suite de sa tendance à attirer toutes les affaires à lui, sans se rendre compte que c'était bien lourd pour ses épaules et sans augmenter ses heures de travail. De plus, n'ayant pas su créer autour de lui une atmosphère de sympathie, il n'a pu trouver une aide opportune dans son entourage.
Il avait sur son directeur davantage de s'être occupé des sucres depuis plusieurs mois, et d'être moins pusillanime que lui. Le départ de M. de Louvencourt en avait fait en quelque sorte un sous-directeur et son chef l'y avait aidé en s'appuyant sur lui dans les commencements, plus que de raison.
J'ai été témoin d'une scène qu'il fit à M. F[isson] trouvant que ce dernier était trop lent dans l'établissement d'un contrat avec la D.L.L..
Il n'est jamais grossier, mais a une attitude telle que les rôles peuvent sembler intervertis pour un observateur non averti.
Son indépendance est telle qu'il conserve par-devers lui nombre d'affaires, sans en parler à son directeur, reçoit le plus possible les visiteurs et s'en fait des relations assez intimes par la suite, ce dont je suis loin de le blâmer.
Il ne ménage pas du reste sa peine pour rendre le séjour de Hambourg agréable à ces visiteurs. Le soir, après dîner, il les conduit dans les quartiers réservés qui sont, paraît-il, une des curiosités de ce port.
Si tout se bornait à une visite, il n'y aurait point de mal. Malheureusement les séances se continuent chez lui et une visite inopinée que je lui fis, lors de sa maladie, afin de lui demander certains renseignements, m'a fait tomber au milieu d'une scène agréable : thé, confitures et gâteaux servis dans le salon où présidait une maîtresse de maison, baronne allemande en instance de divorce, qui se seraient rabattue sur le remplaçant du délégué du Ravitaillement lors du départ de ce dernier.
M. Dubonnet représentant de la maison Subel (paraffine) se dévoua pour raccompagner la baronne lorsque ma présence eut troublé la fête.
M. Bo[illon] n'est pas paresseux, mais il n'est pas travailleur. Il respecte les heures de bureau et y est même quelque peu agité, mais le soir ne travaille pas et pour cause, ce qui explique son manque d'ordre dans les idées, le calme étant nécessaire à la réflexion.
Son orgueil d'une part et son manque de tact de l'autre le rendent antipathique à beaucoup. J'ai pu me rendre compte de la joie ressentie par plusieurs de nos employés - les meilleurs - à l'annonce de son départ pour Paris.
J'aurais voulu savoir ce qu'il y avait de fondé dans l'accusation portée par M. Be[poix] et notre directeur contre M. Bo[illon] au sujet d'affaires commerciales traitées en dehors. Il m'a été impossible d'obtenir de précisions, tout ce que je sais est un virement fait à son nom à la Deutsche Bank de 30.000 marks.
La présence de M. Bo[illon] est impossible à Hambourg, non seulement pour toutes les raisons que je viens d'exposer, mais encore à cause de nos relations officielles avec le délégué des Transports maritimes. Des disputes violentes auraient lieu, elles ne manqueraient pas de faire grand bruit dans le milieu où les Allemands sont contre nous mais aussi dans celui où les Français sont nos adversaires.

Déclarations de M. F[isson] au sujet des sucres de "Vega"
Le 23 décembre, à dix heures du matin, M. Be[poix] vint me trouver pour me demander de charger le "Vega" en sucres.
Il me montra un télégramme des Transports maritimes lui donnant l'ordre de faire prendre au "Vega" des sucres du Ravitaillement.
Je répondis à M. Be[poix] que nous avions à Hambourg environ 3.500 tonnes de sucre formant le solde d'un marché de 5.000 tonnes dont le transport était exclusivement réservé à nos vapeurs que j'attendais, "Suzanne et Marie" et "Château Latour" d'un jour à l'autre et qu'ils avaient la priorité sur tout autre navire.
J'ajoutai que je connaissais le départ de Dantzig de plusieurs chalands et qu'il devait même y en avoir d'arrivés à Hambourg.
Je demandai à M. Be[poix] de me laisser le temps de me renseigner sur la situation de ces chalands et lui promit de le fixer dans une demi-heure.
Peu de temps après, je revins trouver M. Be[poix] et lui annonçait que j'avais déjà 1.000 tonnes de disponibles pour commencer à charger "Vega".
À la suite de ce renseignement, M. Be[poix] sans m'en référer, donna des instructions à l'employé chargé des chalands de les diriger sur le lieu de chargement.
J'appris plus tard la nature des ordres donnés par M. Be[poix].
Le 26 décembre, M. Be[poix] me fait savoir que le "Vega" devait entrer aux docks. Tous les bureaux étant fermés, nous n'avons plus demandé l'annulation de l'ordre disposant les chalands le long du "Vega".
Il nous a fallu par suite payer les frais de remorquage des chalands. Cette dépense inutile de 305 marks nous a été remboursée par M. Be[poix].

Annexes [La numérotation initiale a été corrigée au crayon. Le nouveau classement ne correspond pas aux indications données dans le rapport ; il ne suit pas non plus l'ordre chronologique. Les annexes 4, 5, 6 manquent.]

Annexe [n°3] n°1
Hambourg, le 5 janvier 1920
Le délégué des Transports maritimes à M. F[isson]
Hambourg
M. F[isson],
Je vous envoie copies des lettres français allemand que j'envoie ce jour à M. le directeur des Postes à Hambourg.
Il semble naturel que pour quelques jours encore, mon changement d'adresse amène à quelques petites erreurs, mais si je reçois ici des correspondances qui vous sont destinées, elles vous feront retour immédiatement par la poste où je vous les ferai parvenir au plus tard deux heures après.
Ceci dit, je pense ne plus avoir à revenir sur ce point.
À la suite de l'incident de midi, je vous précise encore bien mes idées, à toutes fins utiles.
Il y a une huitaine, vous m'avez menacé des foudres de la Maison Worms si je ne suivais pas vos instructions et si je n'accédais pas à vos désirs.
Hier, au sujet de petites erreurs commises par la poste, vous avez renouvelé vos menaces dans un lieu public et devant le capitaine du "Vega" et vous avez dit que « la Maison Worms me taperait ou me ferait taper sur les doigts ».
Je tiens donc bien à vous dire que je ne crains nullement la Maison Worms et me moque de vos menaces. Je n'ai pas été envoyé à Hambourg pour favoriser son commerce ; j'ai toute autre chose à faire et je tiens à mener à bien la tâche qui m'a été confiée en toute conscience et en tout honneur.
Mais je trouve excessif qu'un employé de la Maison Worms se permette de faire publiquement des menaces à un officier. Voilà deux fois que le fait se produit. Je n'ai pas répondu la première fois comme j'aurais dû le faire en raison de nos relations antérieures, toujours très amicales, mais je ne le supporterai plus dorénavant.
Prenez-en bien acte et faites de cette lettre, comme des précédentes, l'usage qui vous plaira.
Salutations empressées.
Bepoix

Annexe [n°1] n°2
Hambourg, le 2 janvier 1920
Mon Cher Monsieur F[isson],
Je vous renvoie une lettre de la Maison Worms & Cie avec prière de faire part à la Maison que vous représentez de la situation dans laquelle nous nous trouvons maintenant.
La commission française du Ravitaillement indiquée sur l'enveloppe n'existe pas.
Il y a M. F[isson] d'une part, directeur de la Maison Worms à Hambourg, Mattentwiete 2, et d'autre part, un délégué du commissariat aux Transports maritimes qui est votre serviteur et qui a son bureau Lohmülhenstrasse 1.
Toutes lettres portant comme adresse "commission française" ou "délégué de la Marine marchande" me seront envoyées ici selon les ordres que j'ai donnés.
Je suis allé hier au bureau à midi pour vous voir et vous congratuler à l'occasion du nouvel an, mais je ne vous ai pas trouvé contrairement à vos habitudes. Je me suis permis de laisser sur votre bureau une carte à l'adresse de Mme F[isson] à laquelle je vous prierai de présenter derechef mes meilleurs souhaits et mes respectueux sentiments.
À bientôt et bien amicalement vôtre.
Be[poix]

5 janvier 1920
Le directeur des Postes
Hambourg.
Monsieur le directeur,
Comme suite à ma lettre du 30 décembre relative à mon changement de domicile et à l'envoi de ma correspondance, je vous serais bien obligé de donner des instructions pour que les lettres adressées aux marins appartenant à des bâtiments de la Maison Worms soient, comme anciennement adressées, à l'agence de cette compagnie de navigation, 2, Mattentwiete.
Toutes les lettres adressées à des marins des bâtiments français ne portant pas la mention "Maison Worms" ou "Compagnie Worms" pourront être envoyées Lohmülhenstrasse 1.
Je précise encore bien que toutes les lettres et télégrammes portant les mentions : "Be[poix] Hambourg", "Mission militaire française", "Mission française", "Commission française", "Délégué des Transports maritimes", "Délégué de la Marine marchande", devront m'être envoyées Lohmülhenstrasse 1.
Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l'assurance de ma considération distinguée.

Annexe [n°2] n°3
Hambourg, le 5 janvier 1920
Le délégué des Transports maritimes
à M. F[isson], directeur de la Maison Worms & Cie
Hambourg
Mon Cher Monsieur F[isson],
Je vous renvoie les lettres reçues ce matin à dix heures. Je rappellerai au directeur des Postes que toute lettre adressée à un marin d'un bâtiment de la maison que vous représentez doit être envoyée Mattenwiete 2, lorsque le nom du bâtiment est suivi de la mention "Maison Worms". Mais je vous prie de remarquer l'adresse de la première lettre du paquet ci-joint :
M. François Sergent
Vapeur "Château Latour"
Mission militaire française
Mattenwiete 2, Hambourg.
Les lettres ayant une adresse de ce genre arriveront ici fatalement et c'est logique. Je préciserai encore bien que toutes lettres portant les mentions : "Mission militaire française", "Commission française", "Délégué des Transports maritimes", "Délégué de la Marine marchande" doivent m'être envoyées Lohmenuhlenstrasse 1.
Si j'ai bien compris les instructions données à Paris à M. Auvray et celles contenues dans la lettre numéro 704 qui m'a été adressée par le chef du service interallié :
1° Le délégué du Ravitaillement est supprimé et par suite la commission française du Ravitaillement n'existe pas.
2° La Maison Worms est transitaire des envois de sucre tchécoslovaque.
3° La Französiche Lebensmittel Kommission est supprimée depuis longtemps.
Il vous appartient donc, pour éviter tout retard, d'avertir vos correspondants que "Commission française" ou "délégué des Transports maritimes" ne doivent pas être confondus avec la firme Worms & Cie.
Bien amicalement.
Bepoix
Je vous enverrai demain ou après-demain copies du certificat dont nous avons parlé hier

Annexe [n°4] n°7
Hambourg, le 21 janvier 1920
A Monsieur Denis,
Secrétaire général de la Maison Worms & Cie

Vous m'excuserez de ne pas accepter la gentille invitation que vous avez faite ce matin.
Autant j'ai eu de plaisir à déjeuner avec Monsieur Denis, officier de marine avec qui j'ai pu parler de quelques camarades, et aussi faire revivre quelques bons souvenirs de notre vieille marine de guerre, autant je me trouve gêné maintenant d'accepter une nouvelle invitation.
Derrière Monsieur Denis, lieutenant de vaisseau, il y a aussi le secrétaire général de la Maison Worms.
Or si j'ai le souci des choses exactes et de la loyauté dans toute relation, j'ai au plus haut point le souci de mon indépendance.
Je suis sûr que vous ne prendrez pas en mauvaise part cette brutale franchise, toute militaire, je pense vous revoir incessamment et avoir le plaisir de causer longuement avec vous, du moins autant que nos travaux nous le permettront.
Veuillez croire à mes sentiments les plus cordialement dévoués.
Bepoix

Annexe [n°6] n°8
Hambourg, 22 janvier 1920.
Réponse de M. Denis à M. Bepoix
Mon cher Camarade,
En rentrant ce soir à l'hôtel, je trouve la lettre par laquelle vous voulez bien indiquer les raisons qui vous ont empêché d'accepter mon invitation.
Non seulement j'aurais mauvaise grâce à me formaliser de votre franchise, mais encore je vous en sais gré. D'autre part je respecte trop l'idée que chacun se fait du devoir pour même en discuter.
Mais il me serait pénible de savoir que je vous ai désobligé en vous demandant de dîner avec moi. En effet, la raison de mon attitude ne doit pas être recherchée ailleurs que dans le plaisir que j'éprouve à me rencontrer avec les camarades de la Marine. Dans les voyages fréquents que j'effectue, je recherche toujours semblable occasion qui ne se présente jamais assez souvent à mon gré.
Mon attitude à votre égard n'avait aucune arrière-pensée car je suis incapable d'en avoir et l'opinion que j'ai de vous ne permet pas un seul instant de supposer qu'un dîner en ma compagnie pourrait brider votre indépendance vis-à-vis de la maison à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir.
Ainsi vos scrupules peuvent me paraître inutiles, mais ils sont tout à fait respectables et un vieux proverbe maritime dit que : "Trop fort n'a jamais manqué !".
Je préfère pour ma part et de beaucoup un homme qui a trop de scrupules à celui qui n'en a pas assez.
C'est vous dire que ce petit incident, loin de diminuer la cordialité de nos sentiments réciproques dans l'avenir, ne peut, pour ma part, que l'augmenter.
En attendant le plaisir de vous voir, je vous prie d'agréer, mon Cher camarade, l'expression de mes sentiments cordialement dévoués.

Annexe [n°5] n°9
Hambourg, le 21 janvier 1920.
Le mécanicien principal de Première classe Be[poix]
à Monsieur Denis, secrétaire général de la Maison Worms & Cie

Je vous accuse réception de votre lettre du 20 janvier.
1° J'ai bien remarqué en effet que le télégramme en question était adressé à une personnalité qui n'existe pas, c'est-à-dire "le délégué du Ravitaillement".
Car si ce télégramme n°15068 était une réponse au télégramme 255 envoyé par la Maison Worms, l'administration n'aurait pas mis dans le cours du télégramme "Maison Worms" me fait connaître que...", mais simplement "Vous me faites connaître que vous chargerez sur..."
2° Je remarque très bien aussi que ce télégramme adressé à la Maison Worms renferme des ordres très précis au sujet du "Vega". J'en suis étonné, je vous l'avoue, car je croyais qu'il appartenait au commissariat aux Transports maritimes seulement de fournir au capitaine du "Vega" ou à moi les instructions nécessaires au sujet de la destination à donner à ce bâtiment.
3° Le commissariat aux Transports maritimes est parfaitement renseigné au sujet du "Vega". Il connaît les travaux en cours, leur date probable d'achèvement et sait mieux que personne à quelle date son bâtiment sera disponible. Il est des causes de retard dans la disponibilité du "Vega" que je puis ignorer.
Mais je suis absolument certain que je recevrai des ordres en temps voulu du département dont je dépends.
Seront-ils conformes à ce que vous avez reçus, j'ai le droit de l'affirmer, le ministère du Ravitaillement et le commissariat aux Transports maritimes étant certainement en accord parfait lorsque, comme vous le dites, les intérêts du gouvernement sont en jeu.
4° Je vous confirme ce que vous je vous ai dit hier dans notre conversation téléphonique. Je compte que les réparations du "Vega" seront terminées pour le 3 février, sauf naturellement le cas de force majeure (grèves, manque de charbon, etc.)
Mais je puis affirmer que son chargement pourra commencer dès sa sortie du dock, c'est-à-dire vers le 28 janvier ; je ferai tout mon possible pour hâter son chargement dès que j'aurais reçu les ordres du Commissariat aux Transports maritimes, mais rien ne doit arrêter ou simplement retarder la marche des travaux en cours.
Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire général, l'expression de ma considération distinguée.
Bepoix

Annexe [n°9] n°10
Paris, le 23 janvier 1920
Commandant
Monsieur Bepoix m'écrit quelques lignes pour me demander de vous donner quelques précisions de termes. Il se peut en effet qu'en vous relatant verbalement les faits en question, j'ai omis certains détails, alors que d'autres semblaient d'importance dans mon souvenir, surtout après que vous m'eûtes montré que l'affaire perdait de sa gravité à mesure qu'on la considérait mieux.
C'est dans la crainte de voir ma responsabilité engagée par les Transports maritimes que je demandais à M. Fisson le billet reconnaissant le prélèvement de même que d'accord avec M. Bepoix. J'ai jugé qu'un billet signé de lui, délégué officiel, ferait également foi auprès des Transports maritimes.
c'est en effet moi-même qui avais prié M. Bepoix d'insérer le terme "à mon insu" dans le billet. En même temps, d'ailleurs, je lui faisais remarquer que l'expression "opérations de bourse" ne convenaient pas. M. Bepoix le maintint en raison justement, dit-il, de l'ignorance absolue dans laquelle il était des buts poursuivis.
J'espère, commandant, que ce voyage n'est pas pour vous une source de trop grande fatigue, et que vous pourrez bientôt revenir à Paris.
Je n'ai pour ma part pas grand-chose de nouveau à vous apprendre.
La santé de ma mère laisse malheureusement de plus en plus à désirer et de récentes hémorragies ont empiré un état de faiblesse déjà prononcé.
Toujours à votre disposition, je vous prie d'agréer, commandant l'expression de mes respectueux sentiments.
M. Auvray

Annexe [n°8] n°11
Hambourg, le 2 février 1920.
Monsieur le mécanicien principal de première classe Bepoix
Hambourg
Monsieur le délégué,
Nous avons l'honneur par la présente de vous confirmer la conversation que nous avons eue le plaisir d'avoir avec vous hier au sujet du chargement du s/s "Vega".
Il est certainement avantageux de travailler pendant des heures hors cloche de façon à activer les opérations et avancer le départ du navire.
Le gain qui résultera de la diminution des jours de planche est hors de proportion avec les frais supplémentaires occasionnés par un travail à deux ou trois équipes. Les ouvriers en effet touchent 21,80 marks pour les huit heures normales. Ceux de la deuxième équipe 26,80 marks et ceux de la troisième 28,80, ce qui au taux du mark actuel représente une dépense insignifiante.
Le bénéficie d'une plus grande activité dans le chargement venant entièrement au profit du navire, c'est naturellement l'administration qui en a la charge, à qui il incombe le cas échéant de supporter le supplément de frais en résultant auquel il convient d'ajouter les dépenses d'éclairage.
Nous vous confirmons que nous sommes à votre disposition pour organiser le travail comme vous l'indiquerez, c'est-à-dire, avec une, deux ou trois équipes successives et nous vous prions de bien vouloir nous donner vos instructions.
Veuillez agréer, Monsieur le délégué, l'expression de nos salutations distinguées.
P. Pon Worms & Cie

Annexe [n°9] n°12
Hambourg, le 2 février 1920
A M. Denis
Secrétaire général de la Maison Worms & Cie
Hambourg
Monsieur le secrétaire général,
Je vous accuse réception de votre lettre de ce jour.
1° J'ai l'honneur de vous faire remarquer que, pour répondre d'une façon précise aux questions posées, il est nécessaire de connaître les termes du contrat passé entre la Maison Worms et le ministère du Ravitaillement.
Tout ce que je sais et c'est bien peu, c'est que la maison que vous représentez est transitaire des sucres tchécoslovaques.
2° Au deuxième alinéa de votre lettre, je lis :
« Il est certainement avantageux de travailler pendant des heures hors cloche de façon à activer les opérations et avancer le départ du navire. »
Nul n'en doute, mais par exemple pour le cas de "Thérèse Horn", il est possible et vous en verrez les causes plus loin, que le bâtiment n'ait pas son charbon avant une dizaine de jours et plus.
Alors pour moi, humble profane, je trouve que ce travail de nuit que vous exigez ne sert absolument à rien et que vous allez à l'encontre des intérêts du gouvernement, si ledit gouvernement doit payer les heures de travail supplémentaires.
Pour le "Vega", les essai de machines ne pourront avoir lieu que jeudi et jusqu'à cette date le chargement ne devra s'effectuer que d'un bord, le travail hors cloche peut encore prêter à discussion.
3° Dans le troisième alinéa, il me manque une donnée pour résoudre le petit problème au sujet de la dépense insignifiante résultant du travail à deux ou trois équipes, c'est le nombre d'ouvriers employés.
4° Le quatrième alinéa parle des suppléments de frais. Comme je vous l'ai fait remarquer au début, je ne connais pas les termes du contrat passé entre le ministère du Ravitaillement et la Maison Worms.
Qui paie les surestaries ? Je ne sais.
La "Thérèse Horn" a-t-elle été affrétée par la Maison Worms ? Y a-t-il des délais pour charger et décharger ? À qui incombent les suppléments de frais pour les travaux hors cloche et les frais d'éclairage ? Je ne sais pas encore. Je ne demande qu'à être éclairé.
Je n'ai donc pas les éléments voulus pour juger sainement de ces questions. Vous êtes certainement plus qualifié que moi, considérant vos fonctions anciennes et les pouvoirs que vous détenez actuellement pour mettre toutes choses au point sans qu'aucune remarque ne puisse être faite sur votre façon d'agir aussi bien de la part des Transports maritimes que de la compagnie de navigation Worms.
J'ajoute que les capitaines de bâtiments sont à votre disposition jour et nuit si les chargements doivent s'effectuer sans arrêt.
Je reviens au cas de "Thérèse Horn".
Le capitaine est allé, le samedi 31 janvier, au bureau de la Compagnie : il lui a été donné 500 marks d'avance et la Maison Worms s'est chargée de sa commande de charbon.
Deux choses que je ne comprends pas bien car je croyais toujours être l'intermédiaire direct à ces points de vue entre le Transit maritime et le capitaine d'un de ses bâtiments.
Le Transit maritime a un crédit à la banque Warburg qui peut servir le cas échéant à faire face à toutes les dépenses occasionnées par ses bâtiments à Hambourg. J'ai tout pouvoir actuellement pour disposer de ce crédit.
Pour les délivrances de charbon vous ne devez pas ignorer les formalités nécessaires. Je vous les rappelle en vous faisant remarquer qu'il y a eu une grave faute commise dans le fait d'envoyer à Hambourg un bâtiment dont les soutes à charbon sont complètement vides.
Le gouvernement allemand autorise la délivrance de la quantité de charbon juste nécessaire pour gagner le port le plus proche (Rotterdam) et les délivrances ne se font qu'à tour de rôle d'après la date d'arrivée au port.
Le charbon en ce moment fait complètement défaut.
Les personnalités qui ont tout pouvoir à ce sujet sont donc les représentants du gouvernement allemand avec lesquels je suis en relations constantes de par les fonctions qui m'ont été confiées, et par conséquent très bien placé pour obtenir le maximum d'avantages.
J'ai pu voir le capitaine du "Thérèse Horn" aujourd'hui à 3 heures. Muni des renseignements qu'il m'a fournis, j'ai pu joindre M. Decker à 4 heures et l'ai prié d'intervenir près de la Westphälische Kohlen Kontor pour que "Thérèse Horn" ait :
1. le charbon nécessaire pour rejoindre un port français, Nantes si possible ;
2. un tour de faveur pour la livraison afin qu'il puisse partir dès son chargement de sucre terminé.
Grâce à la pression officielle faite par M. Decker, lequel a travaillé pendant une heure et demie à cet effet, 200 tonnes de charbon seront délivrées probablement (le reederei-Verband trouve ce chiffre beaucoup trop élevé) mais la date à laquelle la livraison pourra s'effectuer n'est pas définie.
Mes démarches continueront demain matin et si nous arrivons à voir le charbon promis dans les huit jours, nous nous trouverons en face de résultats inespérés.
Malheureusement, M. Decker est obligé de partir de demain pour Berlin, les pourparlers ont commencé six heures trop tard.
Je doute que la compagnie Worms, malgré ses relations étendues et opérant seule, ait obtenu ces résultats.
J'ajoute que la demande de charbon, partie samedi de votre bureau et qui n'avait pas été retirée comme vous l'aviez annoncé téléphoniquement ce matin, faisait double emploi avec ma demande et à entraver considérablement les démarches de M. Decker.
Veuillez agréer, Monsieur le secrétaire général, l'expression de mes salutations distinguées.

Le délégué des Transports maritimes
Bepoix

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