1950.10.25.De Hypolite Worms.Le Trait.Discours

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25/10/1950

Madame,
Messieurs,
Je voudrais, en commençant, joindre mes remerciements traditionnels, certes, mais très sincères, à ceux qu'en sa qualité d'hôte, mon ami Robert Labbé, vient d'adresser à tous.
Je n'ai pas l'intention de faire un long discours. Je n'ai surtout pas envie de recommencer à vous parler, après tant d'autres, plus éloquents, des difficultés de l'armement. Pas davantage des problèmes angoissants de la construction navale française, des constructions de navires français sur des chantiers étrangers, ou des perspectives résultant des facilités restituées à la marine marchande allemande et aux chantiers navals allemands. Je ne le ferai pas parce que vous savez tout cela aussi bien que moi, et aussi, pourquoi ne le dirais-je point, parce qu'aujourd'hui, j'ai envie de vous parler d'autre chose.
De quoi alors, direz-vous, peut-on bien parler lors du lancement d'un aussi magnifique navire ? Eh bien tout simplement des bateaux, et de ce métier d'armateur, que nous aimons, et qui font que nous sommes ici réunis.
J'arrive à l'âge où il est permis de parler du passé, à l'âge aussi où les confidences sont autorisées, ces confidences qu'on appelle mémoires quand ceux qui les font croient qu'elles ont de l'importance.
Je vais donc commencer par une confidence. Quelqu'un d'un peu curieux me demanda un jour :
- « Quand vous descendez à l'hôtel, et que vous remplissez votre fiche, qu'indiquez-vous comme profession ? »
Je lui répondis que j'inscrivais "armateur", parce que, de toutes mes activités, c'était celle dont j'étais le plus fier, celle que j'aimais le plus, et celle tout simplement qui figure sur ma carte d'identité. Et j'expliquais à mon jeune ami les raisons de mon choix.
Je ne vous les répéterai pas aujourd'hui. Il y faudrait trop de temps. Je me contenterai de rappeler que ma famille, il y a plus d'un siècle, affrétait déjà des navires, que mon grand-père, voici cent ans, était déjà armateur et qu'aussi loin que je remonte dans mes souvenirs je retrouve la mer, la mer et les bateaux.
J'y retrouve aussi les hommes de la mer, ces marins au regard clair et intrépide, tous ces hommes que la mer semble élever constamment au-dessus d'eux-mêmes, par l'habitude du danger, la nécessité du travail fait d'un même cœur, la contemplation permanente d'un élément naturel d'une suprême beauté. Dans la passion que nous mettons à notre métier d'armateur, il y a le sentiment d'appartenir à la plus belle corporation du monde : celle de la Marine. Et nous savons bien que dans le cœur de chacun de ceux qui touchent à ce noble métier, des plus humbles aux plus importants, cet esprit de corps et cette fierté existent comme dans le nôtre.
Je ne me donnerai pas ici le ridicule après d'illustres écrivains, de dire la poésie des choses de la mer, que Paul Valéry a défini éternellement en deux mots : « La mer, la mer toujours recommencée ».
Mais il me sera bien permis d'affirmer que l'émotion qui nous étreint à chaque lancement tient, pour une large part, à l'impressionnant spectacle de cette masse énorme glissant sans effort vers l'onde, et pour une autre part à l'évocation poétique des mers lointaines et des contrées exotiques vers lesquelles le nouveau navire voguera après avoir quitté la cale de lancement.
J'ajouterai que la contemplation de ce navire qui va flotter nous devient chaque jour plus précieuse. Si rapide qu'il soit, il fait encore un miracle en notre siècle : celui d'aller lentement. II nous donne ainsi une impression rare aujourd'hui : celle de l'immensité de notre terre, dont nous pouvons croire encore qu'elle n'est pas toute découverte et connue, qu'elle n'est pas "finie", selon un mot fameux.
Mais vous ne comprendriez pas, peut-être, que parlant au nom d'une Société de transports pétroliers, la plus jeune parmi les grandes compagnies de navigation, je me complaise dans la poésie et le souvenir.
Je dirai donc que notre attachement aux navires vient aussi de ce que nous les savons porteurs de civilisation. Le prestige de la France dans le monde n'aurait jamais été ce qu'il fut et ce qu'il est si la France n'avait été qu'une puissance terrestre et non point maritime. La prospérité française serait très fragile si elle n'était point soutenue par tous ces échanges que permet la mer, et qui demeurent de loin les plus importants de sa vie commerciale.
Ce bateau, le "Champagne", vient de grossir la flotte de notre Société française de transports pétroliers. Il est le premier d'une série qui permettra la reconstitution de notre flotte largement détruite pendant la guerre, et que nous entendons poursuivre, partie dans le cadre du plan de reconstruction de la flotte marchande française, partie dans celui du rajeunissement de nos unités vieillies. Ce nouveau navire ira loin, chercher l'huile merveilleuse qui a transformé la vie des hommes. Puisse-t-il ne jamais servir qu'à des oeuvres pacifiques et n'être jamais que l'instrument du travail créateur des hommes, lui qui est né du labeur conjugué des ingénieurs et ouvriers de tout rang, qui l'ont conçu et exécuté, et auxquels j'adresse, en terminant, l'hommage de nos remerciements pour le magnifique bâtiment qu'ils nous livrent aujourd'hui.


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