1928.07.23.A Hypolite Worms.Courrier.Industrie navale en France

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ACB
53, rue Vivienne - Paris

M. Hypolite Worms
45, boul. Haussmann
Paris
Paris, le 23 juillet 1928

Mon cher Ami,
Je n’ai pas besoin de vous dire avec quel intérêt j'ai lu le papier que vous m’avez communiqué, ni de vous confirmer que je suis tout à fait d’accord avec vous sur le fait que notre industrie ne pourra retrouver quelque prospérité qu’à condition que toutes les sociétés arrivent à s’entendre entre elles. Non seulement c’est ce que j’ai prêché depuis cinq ans, mais, qui plus est, c’est ce que j’avais cherché une première fois à réaliser pendant la guerre en soumettant à mes confrères un projet d’organisation d’un "comptoir de cargos" qui avait pour objet d'associer tous les chantiers, en y spécialisant chacun dans un type de cargo, et de leur donner à la fois l’appui des pouvoirs publics et les moyens de se procurer plus facilement aux États-Unis les matières premières qui faisaient alors défaut pour reconstituer notre flotte Marchande au fur et à mesure des torpillages.
Si vous arrivez à pouvoir convaincre tout le monde de la nécessité de cette union, vous aurez rendu à notre industrie le plus signalé service.
J’appelle toutefois votre attention sur les points suivants :
Si cette union doit vraisemblablement constituer une arme suffisante vis-à-vis de la concurrence étrangère lorsqu’il s’agit de commandes destinées à des Marines de guerre (parce que le prix de revient en France d’un navire de guerre ne diffère pas beaucoup du prix de revient du même navire en Angleterre ou en Italie), je ne crois pas qu’il en soit de même quand il s’agit de navires de commerce, et surtout de cargos et de pétroliers. Vous savez comme moi qu’on a maintes fois montré pour quelles raisons économiques, sociales, géographiques etc., le prix de revient d’un bâtiment, dans lequel les études, les accessoires, les emménagements, etc., sont peu importants, est forcément plus élevé chez nous qu'à l’étranger. Je reste donc convaincu que maintenant que la stabilisation est faite, nous allons nous retrouver dans la même situation que celle où on se trouvait avant 1914, c’est-à-dire dans l’impossibilité de lutter pour les navires de commerce courants contre la concurrence étrangère, si le gouvernement ne nous donne pas, sous une forme ou sous une autre, un appui pécuniaire suffisant.
Je ne prononce pas exprès le mot de "primes" puisqu’il est en ce moment honni. Et je ne crois pas que la protection de 15 % donnée par la loi du crédit maritime soit suffisante pour que, en tenant compte par ailleurs des avantages d’intérêts bien minimes assurés par le crédit maritime proprement dit, nous ayons quelque chance d’éviter qu’un grand nombre d’armateurs français ne commandent à l'étranger le jour où, comme vous l’indiquez, et comme je l’espère également, la période des commandes s'ouvrira à nouveau.
Si l’union se faisait, il serait certainement plus facile d’obtenir quelque chose du gouvernement et du parlement, parce qu’on ne verrait plus se reproduire les démarches divergentes qui nous ont nuit trop souvent, tant dans la question des primes, que dans la question des droits de douane.
Enfin, comme malgré tout, la diminution du nombre des chantiers ne pourrait que faciliter le retour d’une certaine prospérité pour les autres, l’une des manifestations de l’union pourrait être, lorsque (comme c’est le cas aujourd’hui une société se trouve amenée à une liquidation, de prendre en commun la. charge de terminer la construction des bateaux que cette société a entreprise en enlevant ainsi aux pouvoirs publics l’un des prétextes qu’ils mettent en avant pour favoriser la reconstitution de cette société. Il n’y aurait plus alors qu’à triompher des interventions des députés ou sénateurs locaux qui seraient d’autant moins vives que par des mesures appropriées, et en faisant trainer suffisamment longtemps l’achèvement des constructions, on pourrait éviter toute crise ouvrière dans la région et procurer dans d’autres chantiers du travail aux ouvriers congédiés.
Que pensez-vous faire, cher ami, de votre étude, et l’avez-vous répandue, soit parmi nos confrères, soit dans d'autres milieux ?
Bien cordialement à vous.

[Signature illisible]

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