1988.04.01-14.De Etienne Bertier - L'Expansion.Article

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L'Expansion 1/14 avril 1988

Capital

Comment un héritier, soutenu par un ancien grand commis de l'État, reconstruit un empire financier

Les volte-face de MM. Worms

En bref. Générale Biscuit vendue à BSN, Lesieur cédé à Ferruzzi : dans ces deux affaires, le principal actionnaire, MM. Worms et Cie, a opposé sa logique financière aux ambitions industrielles des patrons. Deux "trahisons" qui font jaser l'establishment parisien, mais qui consacrent le retour en force d'une vieille société familiale de portefeuille. Avec sa forme désuète de commandite et ses intérêts dans la banque, l'assurance et l'industrie, cet autre Lazard devient une figure incontournable du capitalisme financier à la française.

« Gardez-moi de mes amis, mes ennemis, je m'en charge. » Bernard Dumon, président du groupe agroalimentaire Saint-Louis, aurait dû méditer la phrase de Voltaire. Ses amis et principaux actionnaires, en l'occurrence MM. Worms et Cie, viennent de l'obliger à sacrifier sa filiale Lesieur à l'appétit de l'ogre italien Raul Gardini (Groupe Ferruzzi). L'affaire prouve que le débat opposant les logiques financière et industrielle n'est pas théorique. Elle confirme surtout le retour en force dans le jeu capitaliste le plus âpre d'une maison aussi illustre que mystérieuse, animée par un héritier de 45 ans, Nicholas Clive-Worms.

L'histoire se déroule en deux actes. En novembre dernier, Saint-Louis-Bouchon, maison mère de la Générale sucrière, Lesieur, William Saurin, Royal Champignon, se sent courtisé de trop près par le groupe italien Ferruzzi. En quelques heures, un plan de sauvegarde est mis sur pied. MM. Worms et Cie prennent la défense de Saint-Louis. Ils portent leur participation de 18% à 28% et réunissent autour d'eux un noyau dur d'actionnaires qui verrouillent le capital. Raul Gardini reste à la porte avec les quelque 15% de Saint-Louis qu'il a ramassés.

Mais, à la mi-janvier, l'italien, éconduit par la mère, s'attaque à la fille, Lesieur, sa véritable passion (Ferruzzi est le n°1 italien de l'huile). Une association à 50-50 entre Lesieur et le belge Vendemoortele est sur le point de se conclure. Qu'importe, Gardini connaît le grand art de la séduction. Le vendredi 12 février, il propose 1,5 milliard de francs pour Lesieur. Un chiffre incroyable qui représente près de trente-cinq fois les bénéfices de l'activité corps gras de Lesieur en 1987. Le lundi 15, une demi-heure avant le conseil d'administration de Saint-Louis, Raymond Vendemoortele fait savoir qu'il est prêt à mettre le même prix sur la table. Voilà Nicholas Clive Worms maître du jeu. Il convoque les deux candidats au siège de Saint-Louis, et les enchères commencent. Un milliard six cents millions ? Jean-Marc Vernes, représentant de Ferruzzi, accepte, Vendemoortele ne suit pas. Personne, au conseil de Saint-Louis, à l'exception d'un administrateur de la vieille garde, n'ose résister à ces MM. Worms, qui, selon le mot d'un observateur, « se sucrent avec l'huile de Saint-Louis ».

En échange de Lesieur, ils obtiennent en effet de Ferruzzi la majeure partie des actions que celui-ci détient dans Saint-Louis. Le mardi 1er mars, 13% du capital quittent les mains italiennes pour tomber dans celles des holdings Pechelbronn et Athéna, contrôlées par Worms (voir le schéma page 199). C'est ainsi que Bernard Dumon voit s'envoler ses rêves de devenir le challenger de BSN dans l'industrie agroalimentaire...

Alors, ces MM. Worms ont-ils trahi ? Bernard Dunion refuse d'aller aussi loin : « Ils ont fait leur devoir d'actionnaire et au-delà. La trahison aurait été de vendre, au plus cher, Saint-Louis entier à Raul Gardini. » Certes, mais grâce à cette opération, Saint-Louis va devenir pour le Groupe Worms ce que Gaz et Eaux est pour Lazard : une machine de guerre financière forte d'une réserve impressionnante de munitions (4 milliards de francs de trésorerie). Et, si Bernard Du-mon reste à sa tête, on lui a bien fait comprendre que l'avenir de Saint-Louis ne réside plus exclusivement dans l'agroalimentaire, où les places sont trop chères. A preuve : la bataille entamée fin mars pour le contrôle de Buitoni (voir page 207). « L'ennui, reconnaît mezza voce un sans-grade de la maison Worms, c'est qu'après cette affaire plus aucun industriel ne va vouloir de nous dans son capital, d'autant qu'elle ravive le souvenir du lâchage de Générale Biscuit. » Même situation, même scénario : en 1986, Worms et Cie, principal actionnaire de Générale Biscuit, a fait passer l'entreprise corps et âme sous la coupe de BSN, et cela à l'insu de son président, Claude-Noël Martin.

« N'utilisez pas le mot lâchage, demande Nicholas Clive Worms. Il est vrai qu'avec la Générale Biscuit nous nous sommes pris les pieds dans le tapis pour ce qui est des relations publiques, mais nous avons repositionné industriellement cette entreprise pour vingt ans en la rapprochant de BSN. » Selon un observateur, « c'est dans la nature d'une maison de ce type de se retirer des activités en déclin, elle n'a pas vocation à devenir un poids lourd dans une branche quelconque, fût-elle prospère. Hélas ! Le prix à payer pour ces replis stratégiques est d'être qualifié de traître plus souvent qu'à son tour ».

Mais les affaires Saint-Louis et Générale Biscuit étonnent de la part d'une maison dont Nicholas Clive Worms a voulu redorer le blason au sein de l'establishment.. L'arrivée en 1986 d'un nouvel associé-gérant dans le groupe, Claude Pierre-Brossolette, correspondait précisément à cet objectif. Ancien directeur du Trésor, ancien président du Crédit lyonnais, proche de Valéry Giscard d'Estaing : le poisson était de taille. C'est Jacques Legrand, éminence grise des familles actionnaires de MM. Worms et Cie, qui l'a ramené au bout de sa ligne pour calmer les inquiétudes desdites familles face à l'essoufflement de la maison. La branche navale du groupe, notamment, affichait un déficit chronique et absorbait une bonne part des bénéfices.

« L'arrivée de Claude Pierre-Brossolette a été tonitruante », se souvient un associé. « II s'agissait de dégager des plus-values dans le portefeuille de participations, et de gagner de l'argent quand cela était possible », explique l'intéressé. Aussitôt arrivé, il prend les rênes, colmate la brèche des activités maritimes en faisant battre pavillon de complaisance aux navires Worms et en cédant les lignes régulières à Delmas-Vieljeux.

Les voies d'eau maîtrisées, il faut gagner de l'argent. Pour ce faire, il vend la Générale Biscuit à BSN et la majorité de la Banque de gestion privée à Gérard Eskenazi. Puis il concocte pour Pechelbronn une émission de 1 milliard de francs de certificats d'investissement, qui sera un joli succès boursier. Dans la foulée, il s'associe avec Carlo De Benedetti, pour qui les services financiers de MM. Worms ont mis sur pied Cerus. Claude Pierre-Brossolette, tout en restant associé de la commandite, prend temporairement la présidence de la holding française de Carlo De Benedetti. Entre lui et Nicholas Clive Worms, qui sent le pouvoir lui échapper, la guerre couve.

Ce sont justement les péripéties de l'alliance avec Cerus qui mettront un terme à cette bataille larvée. Dans les derniers mois de 1986, Carlo De Benedetti s'avise de lancer une OPA sur les Presses de la Cité que Pechelbronn doit accompagner. Mais arrive un chevalier blanc, Jimmy Goldsmith, qui s'apprête à lancer une contre-OPA. Plutôt que de s'épuiser dans une vaine bataille, Claude Pierre-Brossolette décide que Cerus vendra ses titres. Au moment même où il donne sa conférence de presse, Carlo De Benedetti le désavoue. Claude Pierre-Brossolette quitte aussitôt Cerus. Mais le ténor de la finance a été mis en porte à faux. Il vacille un instant, et l'héritier Worms, son cadet d'une quinzaine d'années, reprend l'avantage. Une sorte de pacte non écrit viendra confirmer la nouvelle redistribution des cartes. « Nicholas Clive Worms devenait véritablement le « primus inter pares », reconnaît-on au 45, boulevard Haussmann, où les boiseries du XIXe siècle craquent du plaisir d'abriter un héritier. Il garde par ailleurs la présidence de Pechelbronn, ancienne maison mère d'Antar que le groupe a cédée à Elf en 1970. Claude Pierre-Brossolerte, quant à lui, prend la tête de la Banque Demachy, l'une des filiales de MM. Worms.

La diversité du groupe rend difficile son évaluation

Ce n'est pas vraiment une retraite. Car c'est à la Banque Demachy que se concentrent aujourd'hui les forces vives de MM. Worms. Outre Claude Pierre-Brossolette, on y trouve Jean-Luc Lépine, ancien secrétaire général de la Commission des opérations de Bourse, un financier imaginatif qui a mis en place le dispositif de défense de Saint-Louis lors de l'attaque de Ferruzzi. Autre inspecteur des finances, Robert de Metz a la haute main sur l'ensemble des opérations effectuées sur les marchés financiers. Le contraire d'une sinécure, par les temps qui courent, ce qui n'empêche pas cette activité d'être à l'origine d'une petite moitié des résultats de la banque pour 1987.

Reste que Demachy n'est qu'une branche d'un réseau de participations très diversifiées (voir le schéma ci-dessus). Une autre branche maîtresse est incontestablement la compagnie d'assurances PFA, avec ses satellites la Lilloise et le Groupe Populaire. Une activité intrinsèque de la maison, dit-on aujourd'hui, alors qu'il y a à peine trois ans MM. Worms songeaient sérieusement à s'en débarrasser. Entre-temps, Guy Verdeil, ancien président du Gan et lui aussi inspecteur des finances, a effectué un redressement spectaculaire. Nicholas Clive Worms affirme désormais que, pour surmonter la difficulté due à la taille modeste de PFA (onzième compagnie française), c'est la voie de la croissance interne, plutôt que celle d'un rachat ou d'une vente, qui a été choisie.

La diversité du groupe rend difficile l'évaluation de MM. Worms. « Nous sommes une maison privée », y répète-t-on à l'envi, se référant au sens anglais de privé qui signifie non coté. « Nous n'avons donc de comptes à rendre à personne. » D'ailleurs, depuis 1982, MM. Worms n'ont plus pignon sur rue. Pour accéder aux locaux désuets que ces messieurs ont gardés au premier étage, il faut traverser le hall de la banque du même nom, nationalisée en 1982 et aujourd'hui filiale de l'UAP.

Le flou artistique est soigneusement entretenu par le maître de céans quand on lui demande de préciser la valeur de MM. Worms et, partant, sa fortune personnelle : « Vous ne vous interrogez pas chaque fois que vous rentrez chez vous sur la valeur de votre appartement ; eh bien, moi, je ne me demande pas tous les matins en arrivant au bureau combien vaut cette maison. »

II est encore plus discret sur les bénéfices qu'elle réalise : « Les familles actionnaires trouvent cela mieux qu'une Sicav », se contente de relever Nicholas Clive Worms. Ce doit être vrai puisqu'on trouve aujourd'hui autour de la table la plupart des descendants des fondateurs historiques. Une centaine de personnes issues de branches diverses, parmi lesquelles deux seulement ont toujours voix au chapitre. La branche Worms, dont Nicholas et ses deux sœurs sont les héritiers, contrôle encore un tiers du capital. Mais l'usufruit de cette part est entre les mains de leur mère qui a, semble-t-il, imposé la présence dans les couloirs feutrés de l'énigmatique Jacques Legrand. Dans son bureau Louis XV, cet ancien de la préfectorale définit ainsi son rôle : « Éviter que les conflits ne s'enveniment. »

Preuve de son influence ? Il ne lui faudra, bien qu'il le démente vigoureusement, que quelques secondes pour dissuader le représentant de la seconde famille fondatrice, Antoine Labbé, à la ville directeur international du CCF, de rencontrer L'Expansion, alors même que le rendez-vous était pris. Les Labbé contrôlent encore un quart du capital, mais ils sont quinze, ce qui affaiblit leur poids au sein de la commandite.

Cette dernière a l'avantage d'être gérée par... ses gérants, qui sont eux-mêmes cooptés par les associés-gérants. Car il existe une subtile distinction entre gérants et associés. Ceux-ci, Claude Pierre-Brossolette, Claude Janssen, ancien président de la Banque Worms, et Nicholas Clive Worms, sont commandités par les actionnaires et, à ce titre, dirigent véritablement la maison. Ceux-là n'ont de vrai pouvoir de décision que pour les affaires les concernant directement : le secteur des transports pour Gilles Bouthillier et la Banque Demachy pour Jean-Luc Lépine. Quant au dernier gérant, Édouard Silvy, il a mis en place les deux holdings "à thème" du groupe, toutes deux cotées en Bourse, la Financière Faltas, qui concentre ses investissements dans la communication, et la Financière Truffaut, qui fait de même dans le secteur du luxe. Une idée brillante qui a temporairement été mise à mal par la crise.

Ces étoiles de la finance ont-elles choisi la bonne constellation ? « Ce sont des mercenaires engagés pour arrondir le trésor de MM. Worms, persifle un banquier, et ils se paient en prenant leur part du butin, mais le trésor ne leur appartient pas. »

Pourtant, si des dents grincent dans l'establishment parisien, c'est aussi parce que ces messieurs sont en train de se tailler une place au soleil. Avant l'arrivée de Claude Pierre-Brossolette, la commandite était devenue une sorte de portefeuille familial géré frileusement. Aujourd'hui, le groupe fait figure de second Lazard. Maintenant qu'il est de nouveau riche, il va peut-être se payer le luxe d'une morale de fer.

Etienne Bertier

[Légende :] Pas facile d'avoir comme principal actionnaire MM. Worms et Cie, qui jouent de leur mobilité pour se refaire une place au soleil. Bernard Dumon, président de Saint-Louis (à droite) vient de l'expérimenter. Nicholas Clive-Worms (à gauche) et Claude Pierre-Brossolette (au centre) l'ont obligé à vendre Lesieur au groupe italien Ferruzzi. De même qu'ils avaient propulsé la Générale Biscuit dans les bras de BSN en 1985.

[Légende :] La plupart des descendants des fondateurs de la maison sont encore actionnaires. Hypolite Worms (1801-1877).

[Encadré :] Nicholas Clive Worms : La longue marche de l'héritier

Nicholas Clive Worms, 45 ans, multimillionnaire, ne répugne pas à prendre le RER pour se rendre à La Défense au siège de PFA, sa compagnie d'assurances ; il roule en R5 plutôt, qu'en R25 et arbore un pardessus franchement élimé. « Élégance anglaise, esprit pratique et refus de l'ostentation», commente Serge Van Kempen, son conseiller en communication. Héritier par sa mère de la lignée des Worms, Nicholas grandit loin du boulevard Haussmann, où siège le groupe familial. La jeunesse est insouciante : il sort de Sciences Po sans en obtenir le diplôme et gagne Harvard, où il ne pousse pas non plus jusqu'au MBA. Ensuite, il entre chez MM. Worms, presque par hasard. A 28 ans, seul héritier mâle de la branche Worms, il est nommé associé commandité, puis, quatre ans plus tard, associé-gérant - Guy Taittinger, le principal associé d'alors, disparaissant en 1978. Cette nomination, réalisée à l'instigation de sa grand-mère, ne va pas de soi : les associés de l'époque durent s'y prendre à deux fois avant de se mettre d'accord. Voilà donc Nicholas Clive Worms devenu le chef. A peine a-t-il le temps de s'imposer que survient un grand choc : la nationalisation de la Banque Worms. « Là, Nicholas a perdu les pédales, affirme cet ancien collaborateur ; les résultats exécrables de la banque dévoilés après la nationalisation l'ont fait douter de ses capacités de manageur. »

C'est à cette époque que Jacques Legrand, homme de confiance des familles actionnaires, rallie MM. Worms, avec une idée simple en tête : recruter des hommes d'envergure. En trois ans, il fera entrer Édouard Silvy, un ancien de l'IDI, Jean-Luc Lépine, secrétaire général de la Cob, puis Guy Verdeil, ancien président du GAN, et enfin Claude Pierre-Brossolette. Noyé sous cette avalanche de cerveaux, Nicholas mettra deux ans avant de refaire surface. Mais l'affaire Saint-Louis, qu'il a menée de pair avec Claude Pierre-Brossolette, marque son retour au premier plan de la maison. Le voici à nouveau maître chez lui. Je ne suis que l'un des associés, corrige-t-il ; chez nous, toutes les décisions sont consensuelles. Bref, l'héritier a repris sa place. En définitive, n'est-il pas - comme le dit Jacques Legrand - le seul vrai capitaliste de MM Worms ?

[Encadré :] Les intérêts du Groupe Worms, schématisés ci-dessous, composent une bonne synthèse du capitalisme financier "à la française", version fin des années 80 : un pilier banque (Demachy), un pilier assurances (PFA), une série de participations historiques (ici dans les transports maritimes), quelques beaux morceaux de l'industrie (Saint-Louis, Arjomari-Prioux) et deux incursions plus récentes dans les secteurs financièrement à la mode de la communication et du luxe. Le tout est difficile à évaluer, car la commandite permet de ne pas publier de comptes consolidés : au moins 4,5 milliards de francs de capitalisation si l'on s'en tient à Pechelbronn, Demachy, la filiale suisse et les principales participations.

[Exergue et Légende :] Personne au conseil n'a osé résister à ceux qui « se sucrent avec l'huile de Saint-Louis » Hypolite Worms (1889-1962).