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1986.00.00.Recueil d'informations.Janvier à décembre
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1986.08.00.De Pierre Assouline.Jean Jardin (1904-1976).Extraits
Origine : Pierre Assouline, Jean Jardin, 1904-1976, Une Éminence grise, Balland, 1986.
[Pages 56 à 61.]
« On appelle technocrates les techniciens que l'on n'aime pas. » Le mot, une boutade, est attribué à l'économiste Alfred Sauvy[1]. Bien plus tard, dans les années soixante-dix, Jardin dira qu'à ses yeux les technocrates sont la synthèse de deux monstres : l'État tel qu'il est et la machine telle qu'on l'emploie, et qu'un homme comme Jacques Rueff, son ami depuis 1935, est l'antitechnocrate par excellence en ce qu'il conçoit un État qui gouverne et administre[2].
Un technocrate (le mot n'est pas si anachronique en 1935) c'est un super-technicien, un technicien en chef qui tient son pouvoir de sa compétence et non de la fortune qu'il n'a pas, d'ailleurs, la plupart du temps. Il fait partie de l'élite des techniciens parvenue au faîte du pouvoir. Ses aspirations se cristallisent dans la formule de Saint-Simon : « substituer au gouvernement des hommes l'administration des choses. » Le gouvernement des élites est son concept favori encore que la critique du parlementarisme n'entraîne pas nécessairement une critique de fond de la démocratie. En 1918, les technocrates sont absents du pouvoir, en 1945 ils en occupent les places fortes. L'invasion se situe vers 1938, un repère qui n'est pas innocent quand on sait que l'anticommunisme est un de leurs points communs, avec une certaine conception de la décision et de l'efficacité. En d'autres termes, l'expert a réponse à tout à condition qu'on lui donne les moyens d'appliquer et de faire respecter sa solution[3].
Parmi les personnalités de ce milieu, l'une émerge et se lie d'une forte amitié avec Jean Jardin. Il s'appelle Gabriel Le Roy Ladurie et exerce un ascendant indéniable sur ses relations. De six années l'aîné de Jardin, il a été directeur de la banque franco-polonaise de Katowice avant d'entrer en juillet 1929 dans la maison Worms. Avec Jacques Barnaud qui l'a recruté, il dirigera le secteur bancaire. Mais c'est avant tout un homme de l'ombre, un personnage de coulisses et d'influences, une véritable éminence grise des milieux d'affaires, peut-être le modèle inavoué de Jardin. La banque semble n'être pour lui qu'un tremplin. Ceux qui l'ont durablement approché en ont conservé un souvenir marquant.
Son neveu Emmanuel (le futur historien), alors jeune homme, était très impressionné par cet homme à la personnalité "à la fois balzacienne et stendhalienne". Il voyait avant tout en lui un jeune provincial séduisant et volontaire qui avait réussi à gérer les capitaux du groupe Worms. Le jeune Emmanuel était tellement intimidé par l'aura de l'oncle Gabriel que quand celui-ci lui offrait une cigarette, il l'allumait par le bout-filtre. C'est qu'il représentait très exactement la destinée que lui, Emmanuel, aurait voulu sienne : « modèle du businessman éclairé en qui la volonté de puissance laissait s'épanouir, quand même, l'intelligence et la culture[4] ».
Un journaliste le décrira comme un sphinx et un augure, grand gaillard au masque sombre mais d'humeur intrigante, familier des antichambres ministérielles[5].
L'écrivain Pierre Drieu La Rochelle, amené à le rencontrer souvent, notamment dans le sillage du Parti Populaire Français (PPF) de Doriot, a observé en lui le drame d'une société finissante : « Un homme comme Gabriel Le Roy Ladurie résume fort bien tous les hommes que j'ai rencontrés dans la bourgeoisie d'affaires et de politique. Ils sont intellectualisés... [il] était avant tout un grand fonctionnaire... Étant un fonctionnaire français dans les administrations capitalistes françaises, il voyait les affaires du pays comme il voyait les affaires de sa banque[6]. »
On comprend que Jean Jardin soit fasciné.
Des hommes de cette qualité, il va en connaître quelques-uns dans la mouvance d'une nouvelle revue, une de plus au palmarès de ce fécond entre-deux-guerres, Les Nouveaux Cahiers, dont le tirage se stabilise en moyenne à mille exemplaires, attire des hommes venus de tous les groupes : Esprit, L'Ordre Nouveau mais aussi ceux des milieux patronaux du Redressement français, des communistes en rupture de ban, des cadres et des syndicalistes ouvriers, des intellectuels du Comité de vigilance antifasciste et des polytechniciens du fameux cercle X-Crise...
C'est une revue en avance sur son temps, qui entend décloisonner les mentalités, à commencer par celles de ses collaborateurs, épargner à la France les horreurs d'une guerre civile, établir une relation de confiance entre patrons, ouvriers et gouvernants... Le groupe qui gravite autour de la revue n'en est pas moins perçu, en milieu syndical et ouvrier, comme l'autre manière que la confédération générale du patronat français a trouvée pour proposer des solutions aux questions sociales[7]. Il est vrai que l'on y relève, en germe, des idées audacieuses qui seront développées après-guerre par le patronat.
Les Nouveaux Cahiers sont en fait un des multiples effets à retardement de l'onde de choc provoquée par les émeutes du 6 février. Chaque lundi, au premier étage d'un bistrot de la place Saint-Sulpice on réunit à partir de septembre 1936 les premières commissions de travail : Boris Souvarine, communiste déjà historique, et Raoul Dautry, l'homme du chemin de fer de l'État, se consacrent au logement ouvrier tandis que Jacques Barnaud, de la banque Worms, et Jean Jardin planchent sur la réforme des sociétés anonymes. Au départ, c'est un club de discussions, d'échanges et de confrontations entre hommes venus de tous les horizons mais animés d'une même conviction : faire avancer les choses en dehors de tout dogmatisme, bannir l'esprit de parti, montrer une voie plus subtile à des Français en proie au manichéisme politicien... C'est pour prolonger cette discussion que le groupe demande à Gaston Gallimard de prendre en charge l'édition de la revue, bimensuelle puis mensuelle. Denis de Rougemont, responsable de la mise en page, est des rares à être rémunéré. Le premier numéro paraît le 15 mars 1937. Les pères fondateurs sont au nombre de cinq : André Isambert, Guillaume de Tarde, Henry Davezac, Jacques Barnaud et Auguste Detœuf.
Barnaud passe pour un ambitieux, mais timide, mystique sans moyens oratoires, technicien mais pas technocrate, sans a priori, idéaliste et responsable, en un mot : « les yeux au ciel mais les pieds sur terre[8] ». Mais Auguste Detœuf est sans doute la figure marquante du groupe et de la revue. D'ailleurs, quand on ne se retrouve pas au bistrot de la place Saint-Sulpice ou à déjeuner à la cantine de la revue - la brasserie Lipp - c'est chez lui que se tiennent les réunions. C'est là, d'après Jean Jardin, qu'il faudra chercher après coup « les prémices de Vichy[9] »...
Trapu, courtois, réceptif, Detœuf est né en 1883. Cet ingénieur des ponts et chaussées, qui est le principal dirigeant de l'Alsthom et le président du syndicat général de la construction électrique créé par Davezac, a une conversation rare pour un homme de ce milieu. Sa curiosité et son excitation intellectuelles sont intenses. Distrait, optimiste, travailleur de bistrot (un haut lieu de la vie sociale), intellectuel décloisonné se nourrissant autant de philosophie que de mathématiques, de littérature que de technique, cet homme n'est pas un dilettante. A Sciences-po, où on invite souvent des hommes de premier plan du monde des affaires, qui ont aussi un sens pédagogique, c'est un des plus remarquables conférenciers. Quand on veut le présenter, on dit que c'est lui qui a créé le port autonome de Strasbourg... Cela suffit. De toute façon, il est indifférent aux hochets de vanité[10].
Aux Nouveaux Cahiers, on ne croise pas que des hommes comme lui. Il y a de tout, comme le relève un observateur : c'est « ... une sorte de tribune où de jeunes financiers, des intellectuels en quête de relations, d'authentiques chevau-légers du monde des affaires, quelques aventuriers aussi se groupaient pour constituer des cadres d'un État nouveau... des frontières de l'AF à la banlieue du bergerysme, en passant par les radicaux émancipés, les francs-tireurs de la NRF, les Dominicains à l'écoute, des hommes de talent se présentent que n'unissent aucune doctrine, aucune foi communes, mais qui s'entendront sur les lignes essentielles d'un pragmatisme français[11]. »
C'est au contact d'hommes tels que Gabriel Le Roy Ladurie et Auguste Detœuf que Jardin mûrit sa réflexion sur l'état de la France. Dorénavant, c'est aussi par rapport à eux qu'il se situe.
« ... Pour un jeune homme pauvre, qui n'était même pas polytechnicien, réussir dans les chemins de fer, c'était beaucoup plus prestigieux que la Nasa de nos jours, c'était mieux que le Concorde[12]. » Pascal Jardin avait vu juste, saisissant bien la mentalité qui devait être celle de son père en 1937. C'est le moment où il est nommé inspecteur principal au secrétariat général de... la SNCF.
Elle existe enfin, cette fusion des réseaux dont on parlait tant depuis que le Front populaire avait mis la nationalisation du chemin de fer au programme. Tout a été très vite.
La situation des différents réseaux est de plus en plus désastreuse pour des raisons que l'on dirait objectives : effets de la crise économique de 1931, concurrence de l'automobile (Citroën a même créé une ligne de transports voyageurs) tendant à faire passer le train pour un usage démodé, mauvais calcul de l'amortissement du matériel et des installations, manque d'unité à la direction du fonds commun des réseaux... Alors, plutôt que de nationaliser, on préfère réorganiser et coordonner dans le cadre d'une société d'économie mixte, transférer les actifs et les passifs des compagnies privées à la nouvelle société dont l'État est propriétaire à 51%, demander des crédits au Trésor pour faire face à la dette, etc. René Mayer, un homme du baron Édouard de Rothschild, président du réseau du Nord, est désigné pour conduire les négociations au nom des réseaux privés. En face de lui, celui qui mène la fronde contre la fusion des réseaux n'est autre que Raoul Dautry, dont les bons résultats à la tête du réseau de l'État ont suscité bien des jalousies.
Débats, contre-projets, discussions... La négociation piétine. Le 31 août 1937 est la date limite. C'est donc une course contre la montre, à la fin du mois. Il faut en finir. La nuit du 31, les textes ne sont pas encore signés. On négocie pied à pied au ministère des Travaux publics avec, outre les ministres concernés, le gouverneur de la Banque de France et le directeur de la Caisse des dépôts et consignations; on négocie parallèlement dans l'hôtel particulier, rue Saint-Florentin, du baron de Rothschild, président du comité de direction des grands réseaux, avec les présidents et vice-présidents des réseaux. René Mayer fait l'aller et retour entre les deux. Dans quelques heures, on sera le 1er septembre. Henri Queuille, le ministre des Travaux publics, a pitié des négociateurs. Après les sandwichs, l'eau minérale, la bière et le café, il leur offre un verre de porto dans le jardin du ministère. Enfin l'accord est signé. La SNCF est née[13].
Un secrétaire général est nommé : Jean Filippi, un inspecteur des Finances de trente-deux ans qui avait participé aux côtés de Queuille à l'intégration des réseaux privés. Quand il prend possession de son bureau, on lui adjoint une secrétaire et un chef de cabinet : Jean Jardin. Très vite, il juge ce dernier remarquablement intelligent, futé, loyal mais trop éparpillé. Quand il lui donne un dossier à traiter, Jardin a tendance à vite se lasser et à laisser tomber. Il est brillant mais c'est avant tout un homme de contact qui préfère les missions discrètes aux rapports de synthèse. C'est la raison pour laquelle Jean Filippi l'oriente vers les relations extérieures, ce qui permet à Jardin d'approfondir ses contacts déjà solides avec les milieux journalistiques[14]. Il y excelle. De toute façon, c'est pour lui le seul moyen d'oublier une amère déception : le départ du patron. Raoul Dautry ne pouvait décemment diriger un organisme - la SNCF - dont il avait combattu la création. Son absence est durement ressentie. C'est un coup dur pour ses fidèles, au nombre desquels Jardin est le plus fervent. Nommé un temps administrateur général de la CGE (compagnie générale d'électricité), Dautry y fait nommer Jardin à la compagnie parisienne de distribution d'électricité, en attendant de pouvoir le prendre à ses côtés. Mais Jardin, trop impatient, s'en va au bout de vingt jours rejoindre la SNCF : il s'ennuie trop dans l'électricité et... il aime trop les trains.
Un autre événement vient le heurter en 1938, peu après le départ de Dautry : la polémique développée autour des accords de Munich. Jean Jardin est munichois à cent pour cent et il n'en fait pas mystère. Comme la grande majorité des Français, il veut la paix. Qu'importe si, peu après la fameuse scène de l'aéroport du Bourget où sont acclamés le président du conseil Daladier et son ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet, retour de Munich, certains parlent déjà de sentiment de honte et de lâche soulagement. On veut continuer la période de l'après-guerre et ne pas songer qu'elle pourrait, peut-être, se transformer en entre-deux-guerres. Le pacifisme hérité de la der des der est une réalité bien palpable en ce qu'il touche des milieux et des sensibilités politiques très divers, souvent même antagonistes. A ceux qui, du côté des bellicistes, osent dire que pour sauver la paix, il faut savoir risquer la guerre, la bourgeoisie répond par une formule : « Plutôt Hitler que le Front populaire ! »
Pacifiste, militant du désarmement, Jardin prône la négociation comme seule arme valable pour éviter la catastrophe générale. C'est tout naturellement que l'on retrouve sa signature, au milieu d'autres (de Joseph Caillaux à Jean Giono) au bas d'un appel pour la paix publié par Les Nouveaux Cahiers[15]. Il condamne la politique de la force et préconise une déclaration de paix au peuple allemand.
Que sait Jean Jardin de l'Allemagne, en 1938 ? Il en connaît la politique, les hommes et la mentalité à travers les nombreuses enquêtes menées outre-Rhin et publiées par la presse française et surtout par les contacts qu'il a eus lui-même avec des Allemands ; M. Dorpmuller, le patron des chemins de fer, Otto Strasser, animateur du « Front national », dépositaire de l'intégrisme nazi, mais aussi les communistes de « Die Tat », organisations avec lesquelles L'Ordre Nouveau eut des entretiens à ses débuts dans une perspective de confrontation européenne[16].
Mais dans l'approche que Jardin aura des questions allemandes, deux hommes ont joué, semble-t-il, un rôle de premier plan : Jean Giraudoux-le-germaniste qui l'initie à la patrie de Goethe, et Ernst Achenbach, de cinq ans son cadet, qui fait ses études de droit à Paris avec lui avant de trouver un poste de lecteur d'allemand au lycée du Parc à Lyon (1927-1928) et d'occuper le poste de conseiller à l'ambassade du Reich à Paris, de décembre 1936 à septembre 1939. Achenbach est un littéraire, francophile comme peut l'être un Allemand à Paris dans ces années-là, marié à une Américaine, et qui passe, déjà, pour un personnage intrigant : « avec son crâne chauve, ses lunettes cerclées d'or, son air méphistophélique, il fait peur : il paraît toujours avoir compris avant les autres[17] ». Cet homme exerce un énorme pouvoir de séduction intellectuel dans certains cercles parisiens, ni fascistes ni nationaux-socialistes, mais d'abord culturels, littéraires, techniciens et surtout pacifistes.
[Pages 75-83]
La vie intellectuelle bat son plein. La générale des grandes pièces de la saison est une fête et un événement, comme avant la guerre.
C'est Paris officiel. Mais autant, sinon plus qu'à Vichy, la capitale est la ville de toutes les rumeurs, de tous les complots. Le milieu ambiant est particulièrement réceptif. Comme s'il n'attendait que cela. Moins l'opinion publique comprend les événements que lui assène chaque jour une presse filtrée par la censure, plus elle a tendance à s'en remettre à des explications simplistes où les "causes cachées" et les "raisons secrètes" de l'histoire en train de se faire prennent le pas sur toute autre logique. Il y a là une idée chère à certaine droite et récurrente dans tous ses thèmes. Avant cet événement charnière que fut la Révolution française, le roi était la représentation absolue du pouvoir absolu et sacré. Après on verra surgir et s'imposer dans cet univers un autre type d'explication : le mythe de la main invisible derrière les événements décisifs, l'accréditation de la mythologie collective d'un gouvernement occulte doublant l'autorité théorique d'une collectivité d'hommes dont certains sont nécessairement dans l'ombre. Donc, ils complotent[18].
Un terreau aussi fécond ne peut que favoriser la rumeur la plus folle d'une époque déjà passablement déboussolée. Son autopsie, quarante ans après, cristallise bien les symptômes et les causes d'une fièvre obsidionale très caractéristique. Pour bien comprendre cette affaire complexe, il convient d'avoir à l'esprit un nom, celui de la Maison Worms et Cie (banque, courtage, négoce, armement des navires...) et un mot peu usité, tiré du grec, celui de "synarchie" (autorité exercée par plusieurs personnes ou plusieurs gouvernements à la fois, au sens strict).
Mercredi 8 janvier 1941. Marcel Déat rédige son journal d'Occupation. Il tape sur sa machine : « Husson me remet un document curieux et époustouflant sur une sorte de société secrète polytechnicienne qui tend à la révolution synarchique par l'élite. Les promoteurs seraient en somme au pouvoir[19]. » Un mois plus tard, l'amiral Darlan, nommé vice-président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, remplace Laval comme dauphin du chef de l'État.
L'avènement du gouvernement Darlan marque aussi l'apogée de la colonisation de l'État par de jeunes techniciens. A tel point que Henri Du Moulin de Labarthète, chef du cabinet civil du maréchal Pétain, s'en inquiète devant le responsable de cette "invasion" : « Mais vous nous amenez toute la banque Worms !
- Cela vaut toujours mieux que tous les puceaux de sacristie qui vous entourent, répond Darlan. Pas de généraux, pas de séminaristes, des types jeunes, dessalés, qui s’entendront avec les Fritz et nous feront bouillir de la bonne marmite[20]. »
On ne peut s'empêcher de penser à la formule qu'aura, un an plus tard, Gabriel Le Roy Ladurie : « L'Europe sera faite par dix banquiers ayant une volonté de fer[21]. »
Le fameux Journal de Déat est encore le meilleur fil d'Ariane pour suivre l'évolution de la folle rumeur synarchique. Le 20 février, il note après une conversation : « Crouzet confirme que la crise ministérielle se caractérise par une offensive Worms[22]. » II est intimement convaincu que les maroquins du gouvernement Darlan se distribuent au siège social de la banque... Dans l'ordre de ses obsessions du moment, telles qu'il les retranscrit quotidiennement, elle occupe plus de place que les juifs, les francs-maçons ou les communistes. Quelques mois plus tard, quand Pierre Pucheu, qui était avant-guerre président des établissements Japy Frères liés à Worms, devient ministre de l'Intérieur, Déat note : « Gabriel Le Roy Ladurie paraît mener le jeu de l'équipe Worms, comme il est naturel. » Le leader du collaborationniste Rassemblement National Populaire (RNP) est persuadé, comme le remarque son bras droit, « qu'un gouvernement occulte se dissimulait derrière le gouvernement légal où il avait délégué quelques-uns des siens et qu'il tirait les ficelles de la politique officielle[23] ». Toujours la théorie de la main cachée... La Maison Worms et la mystérieuse synarchie qu'elle aurait sécrétée sont à ses yeux les grandes coupables : « II l'accusait de tous les péchés... Il s'en accommodait d'autant moins qu'il ne voyait pas la place qu'il aurait dans le régime qu'elle voulait[24]. »
Dans les premiers jours de juillet 1941, Pétain prend connaissance d'un rapport concernant les activités de cette énigmatique société secrète. Au même moment, Marcel Déat en remet une copie au conseiller de l'ambassade d'Allemagne Ernst Achenbach au cours d'un déjeuner auquel assiste également Laval, à la Rôtisserie périgourdine.
Le texte circule sous le manteau depuis peu, à Paris et à Vichy. On se le transmet avec des mines de conspirateurs sérieux ou avec des ricanements et des haussements d'épaules, selon le degré de paranoïa ou le sens de l'humour de chacun. Il s'intitule « Rapport confidentiel sur la société secrète polytechnicienne dite MSE (mouvement synarchique d'empire) ou CSR (convention synarchique révolutionnaire) ». Son programme (598 propositions, pas une de moins, un authentique pensum, est assez ahurissant. L'auteur de ce rapport visant à donner consistance à un mythe s'appelle Chavin et il est inspecteur général de la Sûreté nationale à Vichy. Et l'un de ceux qui se démènent le plus en coulisses bien sûr, car tout ceci est de l'ordre du « confidentiel », n'est autre que le docteur Henri Martin, fameux membre de l'organisation terroriste d'extrême-droite « La Cagoule » avant-guerre, spécialiste des conjurations clés en main.
Selon le rapport remis à Pétain, les membres de cette société secrète sont principalement recrutés chez Worms, bien sûr, mais aussi au Comité des Houillères, à la société des grands travaux, au Conseil d'État et ont tissé leur réseau de relation sur les bancs de Sciences-po, de l'École polytechnique, de l'École normale et de l'École centrale. L'enquêteur va plus loin encore dans l'intoxication et la dénonciation puisqu'il donne des noms. Beaucoup sont connus, car ils sont ministres ou occupent des postes de responsabilités : Jacques Barnaud, René Belin, Jean Bichelonne, Paul Baudoin, Benoist-Méchin, Jean Borotra, Yves Bouthillier, Gabriel Le Roy Ladurie, Pierre Pucheu (dont le premier soin, quand il est nommé à l'Intérieur, est de limoger l'inspecteur Chavin, un indice, assurément...), Jacques Rueff, Alfred Sauvy... D'autres sont moins connus, tel Assemat, directeur de la caisse nationale des marchés de l'État[25].
Étrange constellation, en vérité, dans laquelle on met pêle-mêle des hommes qui ne se sont parfois jamais vus et ignorent souvent jusqu'à la signification du mot « synarque ». Entre certains d’entre eux, il y a très probablement une conjonction d’intérêts et un commun état d'âme. De là à parler de maçonnerie, de rituel et d'ésotérisme, il n'y a qu'un pas allègrement franchi par ceux nombreux qui, à Paris et à Vichy, sont obsédés par les complots visant à abattre la Révolution nationale. Quand on cherche à opposer aux accusés l'indice d'une solidarité concrète, on retombe toujours sur leur fameuse réunion dans un bistrot situé à l’angle de la rue des Mathurins et de la rue Tronchet. Il n'est autre que la « popote » de chez Worms où Gabriel Le Roy Ladurie et la plupart des membres de son entourage d'avant-guerre, tous aujourd’hui au faîte du pouvoir, avaient l'habitude de déjeuner et d'échanger des idées. De là à évoquer le nœud stratégique d'une conjuration…
Pendant quelque temps, les principaux concernés haussent les épaules, d'autant que si le rapport Chavin circule, tout le monde en parle sans avoir vu ce fameux « Pacte synarchique ». Il faut attendre le creux de l'été pour que la campagne sourde et insidieuse éclate au grand jour, en gros titres à la une d'un journal collaborationniste bien sûr. « Complot contre l'État ? » annonce la manchette, en rouge sur huit colonnes de L'Appel. La question n'en est pas une car le sous-titre rassure aussitôt les sceptiques : « Une association mystérieuse de polytechniciens, d'inspecteurs des finances et de financiers s'est constituée depuis dix ans en France pour prendre le pouvoir. » Le directeur de l'hebdomadaire, Pierre Costantini, un des fondateurs de la LVF, retrouve soudainement les accents de Zola et sous le titre « J'accuse! » publie un éditorial dans lequel il accuse le mouvement synarchique « de poursuivre la mainmise sur l'industrie française, de faire échec à la politique du maréchal, de protéger les grands financiers internationaux, de sauvegarder les intérêts financiers juifs par tous les moyens, dans tous les domaines ainsi que des intérêts anglo-saxons, liés au groupes financiers affiliés au mouvement[26] ». Naturellement, sans plus de preuve, L'Œuvre, le journal de Déat, abonde dans le même sens, avec des « arguments » du même tonneau.
Le délire a au moins le mérite, par les amalgames qu'il opère, de mettre en lumière les ressorts de « l'affaire » : la recherche d'un bouc émissaire crédible pour expliquer les « problèmes » rencontrés par la Révolution nationale dans sa marche vers une France radieuse et prospère au sein d'une Europe allemande et nationale-socialiste. Ils sont parfaits pour être désignés du doigt, ces « synarques » qui peuplent le gouvernement Darlan : ce sont des techniciens, ils sont liés aux grands trusts internationaux et entretiennent des relations serrées avec la maison Worms.
Ah ! Worms, que n'en dit-on alors ! La presse est pleine de jeux de mots sur ce nom originaire de Rhénanie-Palatinat, une ville chargée d'histoire. L'esprit ne manque pas aux folliculaires pour incriminer la réunion des séides de la banque, du synode de Worms à la Diète de Worms en passant par le Concordat de Worms... Naturellement la plupart « oublient » de préciser que contrairement à une idée répandue à dessein, le patron, Hippolyte Worms (dont la famille est d'origine juive) n'est pas juif. Il est né de mère chrétienne, a été baptisé à sa naissance et a épousé une anglicane. Qu'importe puisque son associé-gérant Michel Goudchaux, lui, l'est...
Au ministère des Finances, ceux qui ont de la mémoire riraient longtemps encore de cette affaire, n'eût été l'inclusion du dossier synarchique dans le procès d'épuration après la guerre. D'autres, considérant cette histoire comme une escroquerie intellectuelle et une opération politique, la balaient d'un trait :
« Quand on accède au pouvoir, on appelle ses amis. C'est naturel... »
Yves Bouthillier, le ministre des Finances, hausse les épaules :
« Comme si le capitalisme avait besoin de stratagèmes, de mots d'ordre et de congrégations pour être puissant[27]. »
Le mythe synarchique n'en donnera pas moins lieu, pendant des décennies, à une extraordinaire littérature, proliférante et difficile à recenser, tant pour accréditer que pour anéantir le mythe[28]. Mais encore une fois, l'observateur qui en son temps, avec la difficulté que cela suppose, a le mieux décrit les contours humains et psychologiques des personnalités incriminées, c'est l'écrivain Pierre Drieu La Rochelle :
« Les hommes du groupe Worms passaient pour des fous dangereux, les Allemands les tenaient pour les actifs les plus perfides des attentistes sous couleur de collaboration, les gaullistes les tenaient pour des germanophiles très rusés et très audacieux, les attentistes pour des espèces de trotskistes amateurs de révolution permanente et de bouleversement à tout hasard. Ils étaient tout cela et rien de tout cela. C'étaient des hésitants nerveux et reptiles qui se dissimulaient sous des airs cassants. Ce n'étaient pas des sceptiques : ils avaient des préférences bien ancrées, mais cela ne servait à rien car cela était enveloppé dans les mille annulations de la peur de se tromper et de la frénésie de ne renoncer à rien. Ils voulaient faire une révolution en France mais une petite révolution sans rupture ; et ils voulaient sauver la France des périls extérieurs mais sans rompre ni avec l'Allemagne ni avec les Anglo-Saxons ni peut-être avec la Russie[29]. »
Comment ne pas y déceler certains traits de Jean Jardin ? L'épisode synarque est, pour lui aussi, une épreuve. Lui qui prise tant le mystère et le goût du secret, il aurait pu tomber dans la trappe. Il a su éviter le piège. Pourtant tout concourt à l'y précipiter. Il connaît intimement la plupart des "synarques". Il a étroitement collaboré avant-guerre à la revue Les Nouveaux Cahiers dénoncée comme un de leurs lieux de réflexion et d'expression privilégié. On l'a beaucoup vu à la popote Worms de la rue Tronchet, avec Gabriel Le Roy Ladurie et Jacques Barnaud. Un indice commence à le rendre très suspect aux yeux des Allemands. La Gestapo a naturellement enquêté sur l'affaire et constitué un gros dossier. Après la mort accidentelle, en mai 1941, de Jean Coutrot, très brillant ingénieur, polytechnicien et théoricien de l'économie présenté, à tort, comme l'animateur sinon le chef du "mouvement synarque", les Allemands saisissent des documents chez lui[30]. Notamment son "carnet de poche". II est décortiqué, passé au peigne fin. On croirait un annuaire du gouvernement et de la haute administration. A la lettre J, il y a :
« Jardin, Invalides 31-22. »
Dès lors, il est dans le collimateur. Pour certains services allemands, c'est un homme jugé inquiétant car on ne sait pas très bien ce qu'il pense, où il va, ce qu'il fait. Il fréquente assidûment Ernst Achenbach, des écrivains indifférents à la Révolution nationale, des technocrates, des intellectuels de la collaboration, des hommes d'affaires qui refusent de coopérer avec l'Allemagne... Il est flou. De surcroît, il favorise autour de lui ce halo de mystère qui peut dissimuler soit des activités "répréhensibles", soit le néant. Suspect par son attitude ambiguë, il l'est plus encore après l'affaire de la synarchie.
Paris début 1942. Paris-surface et Paris-souterrain. Au-dessus, on inaugure l'exposition "Le bolchevisme contre l'Europe", les alliés bombardent Boulogne-Billancourt, et le premier convoi de "déportés raciaux" quitte la France pour l'Allemagne. En dessous, Le silence de la mer de Vercors, livre clandestin, est publié par une maison clandestine, les éditions de Minuit. L'organisation "Ceux de la Résistance" est créée, ainsi que les Francs-Tireurs et Partisans Français (FTPF). Mais qu'il s'agisse du Paris visible ou du Paris invisible, il est des petits faits de la vie quotidienne en France allemande qui échappent aux catégories et ne sont jamais relatés. Ce sont pourtant ceux qui cristallisent le mieux les contradictions de l'époque. Des faits qui invitent à la nuance, un art difficile pour appréhender des temps violemment contrastés et manichéens. Des faits tels que celui-ci.
Les Allemands cherchant à entretenir des contacts avec les hommes d'affaires français, un déjeuner est organisé tous les mois dans les salons de l'Hôtel Ritz. A une dizaine de reprises au cours de l'année 1942, le prince de Beauvau-Craon et François Dupré, président de la société des grands hôtels et administrateur de Ford, du côté français, et le Dr Schaeffer du côté allemand réunissent industriels, hommes politiques et fonctionnaires français sous le label "Déjeuners de la Table ronde". La table du repas l'est, effectivement, chaque convive français étant assis invariablement entre deux Allemands. C'est la règle.
On y voit des ministres et des responsables politiques tels que Jean Bichelonne, Robert Gibrat, Jacques Benoist-Méchin, Jean Cathala, Marcel Déat, Gaston Bergery, mais aussi le vicomte de Cossé-Brissac (société métallurgique de Normandie), André Dubonnet, Robert Lafont (chargé de mission au ministère de l'Information), le couturier Lucien Lelong, le marquis de Polignac (président de l'Association vinicole champenoise), le journaliste Lucien Rebatet, Jehan de Castellane, conseiller municipal de Paris, l'écrivain Paul Morand, Pierre du Pasquier, du Commerce extérieur, Raoul Ploquin (ancien directeur du comité d'organisation de l'industrie du cinéma), Roger Richbé, directeur des films qui portent son nom, ainsi que les présidents de la Société générale, de la Banque de Syrie et du Liban, du CCF, de l'organisation Fer et acier... et du côté allemand des hommes de la dimension de l'industriel Roechling. L'ambassade du Reich accorde une grande importance à ces rencontres, comme le montre la présence régulière du Dr Michel et du Dr Kreuter, un des chefs de la cinquième colonne économique.
C'est l'événement observé à la surface. Un épisode de la collaboration financière et mondaine. Mais quand on gratte un peu, on s'aperçoit que le directeur du Ritz, dès le début, s'oppose à la tenue de ces déjeuners de la Table ronde dans son établissement. Il faudra des pressions répétées, venues de haut, pour l'obliger à plier. On remarque ensuite, parmi les participants, que le directeur général de la BNCI allait gagner Alger peu après pour y occuper un poste de responsabilité, que le comte Raoul de Vitry, dirigeant du Comité d'organisation de l'aluminium, appartenait aussi à l'OCM (organisation civile et militaire) et allait devenir le délégué du CNR (conseil national de la résistance) pour les industries chimiques, ou encore que Jehan de Castellane, agent de liaison, fournissait régulièrement des renseignements à Jean Gemaehling, chef du réseau Kasanga, le SR du mouvement de libération nationale, sur les projets et l'état d'esprit de ces milieux d'affaires... Après-guerre, même des résistants diront avoir trouvé autour de cette fameuse table ronde d'utiles informations pour leurs réseaux[31].
C'est aussi cela, la France de l'Occupation, une situation embrouillée qui n'entre pas nécessairement, toujours, dans les catégories. Jardin s'y meut comme un poisson dans l'eau.
Le 17 avril 1942, l'amiral Darlan démissionne. Ses technocrates n’ont pas convaincu malgré certains résultats économiques et sociaux, marque de leur efficacité. Sur le plan politique, l'amiral de la flotte n'a pas su naviguer en eau trouble. Le procès de Riom fut une erreur ; il prétendait confondre les caciques de la IIIe République, Blum, Daladier et consorts et en faire les responsables de la défaite, mais l’argumentation s’est retournée et c’est le régime de Vichy qui s’est trouvé accusé. Quant aux prisonniers français, le problème numéro un, ils se morfondent toujours en Allemagne.
Le lendemain, Pierre Laval, qui ronge son frein depuis son éviction seize mois auparavant, est nommé chef du gouvernement par Pétain, grâce à un tout nouvel acte constitutionnel, le numéro 11, qui crée la fonction de chez du gouvernement. A nouveau la révolution de palais, à nouveau le ballet des intermédiaires entre Paris et Vichy, à nouveau les bruits, les pressions et les contre-rumeurs. L'Auvergnat à la cravate blanche, notable de la IIIe République rompu aux dosages politiciens, constitue son gouvernement comme jadis : des noms sur des bouts de papier, des coups de téléphone tous azimuts, des émissaires pour sonder, des hommes à honorer, d'autres à remercier, d'autres encore à utiliser... La politique, nonobstant l'occupation du pays.
Jean Jardin ne tarde pas être approché par un de ses amis du temps de L'Ordre Nouveau et des Nouveaux Cahiers. Il s'appelle Robert Gibrat et il est depuis deux jours secrétaire d'État aux Communications dans le nouveau gouvernement Laval. Les deux hommes ont exactement le même âge mais même s'ils se sont retrouvés dans l'effervescence intellectuelle des années trente, ils n'ont pas du tout emprunté les mêmes voies. Né à Lorient, cet ingénieur des Mines a été major de sa promotion à Polytechnique. Depuis l'automne 1940, il est directeur de l'électricité au ministère de la Production industrielle. Dès sa nomination par Laval au poste de secrétaire d'État, il constitue son cabinet à Paris et à Vichy, nomme un polytechnicien de ses amis, Robert Loustau, au poste clé de chargé de mission, et propose à Jardin la fonction de directeur de cabinet. C'est tentant. Les Communications, ce sont les postes bien sûr, mais aussi la SCNF (son vieux démon), les bateliers, les dockers, le transport, le ravitaillement...
Un matin d'avril, Jean Jardin est donc reçu par son supérieur au ministère des Finances, Jean Filippi, depuis plusieurs mois promu secrétaire général pour les affaires économiques, qui s'apprête à partir en vacances en Corse :
« Gibrat me propose la direction de son cabinet...
- Si ça vous tente, je n'y vois pas d'inconvénient. Des Finances aux Communications, c'est un transfert purement technique, ça n'a rien d'une nomination politique[32]... »
Aussitôt, Jean Jardin s'installe dans ses meubles, dans l'hôtel du comte Molé, boulevard Saint-Germain, dévolu au secrétaire d'État aux Communications, tandis que sa nomination est confirmée par le Journal Officiel[33]. Il a gravi un échelon et son travail, très diversifié, a aussi évolué. Il a des responsabilités accrues : il prépare les décrets et arrêtés relatifs aux modalités d'embauche des ouvriers dockers dans le port de Marseille, étudie le déclassement du réseau de tramways concédé par le département des Deux-Sèvres à la Compagnie des tramways des Deux-Sèvres, met au point l'indemnité pour les agents de la SNCF travaillant en Allemagne au titre de la relève, organise la première conférence de presse du secrétaire d'Etat, prévue pour le 13 mai, ainsi que son voyage d'inspection dans les Pyrénées, le 24 mai[34]...
C'est bien, mais très vite, on lui propose mieux.
En fait, on s'arrache Jean Jardin. Déjà un autre ministre récemment nommé essaie de le ravir à Gibrat pour le prendre à ses côtés, comme directeur de cabinet. C'est Jacques Le Roy Ladurie, le frère de Gabriel, nommé ministre de l'Agriculture. Il a sympathisé avec Jardin après l'avoir rencontré par hasard au chemin de fer en 1934 et les deux hommes sont restés très liés. Gabriel est un lien supplémentaire comme l'est la belle-famille de Jacques Le Roy Ladurie, les Arodes de Tailly, originaire de la région de Bernay. Mais c'est trop tard. Gibrat veut le garder pour lui, ce collaborateur indispensable, cet oiseau rare[35]. Par tempérament, par pente naturelle, sous l'occupation comme avant la guerre, il est au carrefour des influences contraires. On commence à savoir que ce petit homme terriblement discret, est efficace et loyal. A Vichy comme à Paris, il semble que cette qualité de négociateur soit de plus en plus rare.
Cela devait arriver : il ne reste pas plus de trois semaines au secrétariat d'État aux Communications. Robert Gibrat n'a pu le retenir. Car cette fois, c'est Laval lui-même qui le réclame à ses côtés.
Irrésistible ascension. Dès qu'il apprend la nouvelle, Jean Filippi, retour de Corse, va voir son ancien bras droit :
« Vous faites une connerie ! C'est une erreur que vous regretterez. Laval, c'est un collabo, vous ne savez pas où vous mettez les pieds...
- Oh c'est fait... De toute façon, c'est sûrement plus intéressant que les Finances ou les Communications[36]... »
Contre l'avis de ses proches, il se laisse entraîner chez Laval. Par défi et goût du risque[37]. Dorénavant, les dés sont jetés.
[Pages 102-105.]
5 juillet 1942. Dans la nuit de dimanche, Jean Jardin arrive en voiture à Lourmarin. On ne sait s'il pleuvait à torrents ou si l'orage grondait, mais l'atmosphère de la conjuration y est bien comme le remarquera Dautry, non sans ironie. Vu de Vichy, cette discrétion s'impose : peut-être est-ce une rémanence de la rumeur synarchique, toujours est-il qu'il ne convient pas d'afficher des liens universitaires ou professionnels en milieu technocrate car ce serait considéré comme contraire à la politique de Vichy contre les corps occultes[38]...
Pour la SNCF, c'est non, bien sûr. Même si Dautry ne peut s'empêcher de rédiger une note de trois feuillets, qui ne sera pas envoyée, sur le statut de "conseiller ferroviaire technique[39]". Quant au reste : « Ah mon petit Jardin... »
Le ton est éloquent. Dans un premier temps, Jardin n'exprime pas sa crise ouvertement. Il sollicite une approbation. Mais pour Dautry, qui comprend aussitôt, approuver l'attitude du directeur de cabinet de Laval, c'est approuver Laval donc Vichy, ce qui serait contraire à la ligne qu'il s'est fixée depuis le 18 juin.
L'ascendant moral de Dautry sur Jardin, immense en temps normal, l'est plus encore à Lourmarin où le grand technicien, rétif à la tentation du pouvoir, adopte le point de vue de Sirius, ce qui lui confère un surplus d'autorité et renforce son magistère. Ils ne se sont pas vus depuis un an et ils ont beaucoup à se dire. Attentif, sensible à cette marque de fidélité et d'affection, l'"ermite" du Lubéron écoute le plaidoyer de Jean Jardin. Il se garde bien de trop critiquer son attitude, de but en blanc. Mais lors d'une visite ultérieure en 1943, Dautry lui lancera lors d'un repas en présence de plusieurs personnes, un mot qu'il ne lui pardonnera pas et qu'il conservera toujours dans le creux de l'oreille : « Mon petit Jardin, vous serez pendu ![40] » II n'y repensera jamais sans frisson ni amertume. Pour l'heure, Dautry profite de la présence de son ancien secrétaire aux côtés de Laval pour prodiguer un conseil avisé :
«... Insistez auprès de lui sur la gravité de la situation intérieure du pays, causée par la mauvaise administration. L'art de gouverner - la politique - ne suffit pas à assurer la prospérité d'un pays. Dans cet art, M. Laval est un maître incontesté, et si intellectuellement et sentimentalement, je suis en désaccord avec lui sur les prémices de sa politique extérieure, c'est-à-dire sur l'intérêt et sur la certitude de la victoire allemande, du moins je ne doute pas que de ces prémices sa merveilleuse subtilité tirera tout ce qu'elles peuvent donner. Mais parce qu'il est un maître es politique, il a tendance à mésestimer l'importance d'une bonne administration, c'est-à-dire d'une administration ne se contentant pas d'être instruite et juste, mais sachant être courageuse et diligente. Je l'avais sans peine, en deux heures de juin 1935, convaincu du fléchissement de l'administration française. Je lui avais montré que les périodes de prospérité qui jalonnent notre vie nationale avaient toujours été des périodes de vigoureuse administration. C'est ce dont Gaxotte, qui vous a enseigné l'histoire, a dû vous convaincre aussi[41]... »
Dautry, qui a cessé toute activité publique ou privée, ne peut résister, néanmoins, à aider certains de ses amis à résoudre un casse-tête technique et administratif. Ainsi, au plus fort de l'occupation, il a une préoccupation qui tourne à l'obsession : la contamination des eaux de Marseille. Il veut éviter la typhoïde et fournir de l'eau propre à un million de Français, ce qui est rien moins que compliqué. Il en a accepté la tâche à son corps défendant et demande à Jardin d'intervenir auprès de Laval pour hâter le processus en convoquant les parties concernées. Quelques jours après son entretien nocturne avec Jardin à "La bastidette", il le relance une première fois puis à nouveau à la fin du mois, ajoutant au problème de la pollution des eaux de Marseille deux autres requêtes : il lui demande d'intervenir auprès de son ami Jacques Le Roy Ladurie, le ministre de l'Agriculture, pour que des mesures énergiques soient prises pour mettre fin aux incendies des forêts provençales et pour que, par ailleurs, on s'occupe de drainer et d'irriguer le désert de la Crau, comme Mussolini le fit avec succès dans les Marais Pontins.
Comment faire aboutir ces projets ? Dans son enthousiasme, Raoul Dautry assure Jardin que cette œuvre essentiellement apolitique ferait la gloire du gouvernement car elle serait la synthèse appréciée de plusieurs activités nationales : production agricole, urbanisme, artisanat, industrie alimentaire, colonisation... pour le convaincre, il va même plus loin encore, et lui écrit avec un humour, un lyrisme et une démesure qui sont une autre facette de son talent :
«... Votre nom et votre prénom patronymique, mon cher ami, vous obligent. Celui-là évoque le jeûne du désert et celui-ci l'abandonne. Rencontre symbolique à quoi s'ajoute singulièrement l'atout que constitue votre situation auprès du chef du gouvernement. Si vous réussissez à faire fertiliser la Crau, l'avenue qui joindra les places principales de quatre des hameaux qu'on y construira, places qui porteront - si vous vous hâtez - les noms de Philippe Pétain, Pierre Laval, Le Roy Ladurie et Bonnafous, gardera au long des siècles trois noms : Avenue Aubert, Avenue Couteaud, Avenue Jean Jardin. Mon amitié pour vous m'incite à revendiquer de rédiger votre notice pour la plaque bleue. Au surplus, car l'émail est fragile et les voyages vers la Crau peuvent être longtemps difficiles, soucieux de votre renommée, je ferai appel à Flament, qui a ses entrées chez Larousse pour que vos petits-enfants puissent lire cette notice, après les pages rouges, dans la partie historique et géographique du dictionnaire où vous et moi avons lu jadis celle de M. de Craponne : « l'ingénieur français, né à Salon. Il a donné son nom au canal destiné à fertiliser la Crau (1519-1559) ». Pensez-y. Bientôt vous aurez plus de quarante ans et peut-être ne serez-vous plus à même de passer à la postérité ?[42] »
On ne sait si à l'issue de ses entretiens de juillet 1942, à Lourmarin, Jean Jardin a plus facilement résolu ses cas de conscience. Mais il paraît acquis que sur son bureau le dossier "interventions" s'est épaissi un peu plus…
Charmeil, un village à quelques kilomètres de Vichy. Dans une espèce de grosse ferme de belle allure va se tenir un des plus singuliers théâtres d'ombres de l'occupation. Jean Jardin et sa famille y habitent, pas tout à fait par hasard. C'est discrètement à l'écart de la ville, pleine d'"observateurs" à l'affût, et suffisamment vaste pour permettre au directeur de cabinet de recevoir régulièrement du monde. Car Laval, qui préfère dîner en famille avec sa femme et sa fille à Châteldon, compte sur Jardin pour organiser les réceptions officielles et surtout les entrevues officieuses. C'est ainsi que très vite, Charmeil, observatoire incomparable, de surcroît doté d'une ligne directe avec le siège du gouvernement, devient une maison de rendez-vous politique très fréquentée et courue. Pierre Ordioni, alors attaché au cabinet du gouverneur général de l'Algérie, en a très bien décrit l'atmosphère :
« Qui n'a fréquenté là chez les Jardin ne comprendra jamais tout à fait ce que fut « Vichy 1942 ». De fait, on ne s'étonne plus de rien après trois jours seulement passés dans ce carrefour d'activités contraires où se rencontrent sans surprise des personnalités de tout bord au beau milieu d'un cénacle d'amis sûrs, discrets et même parfois indifférents à l'événement. Hommes politiques d'hier, d'aujourd'hui et de demain, hommes de lettres, hauts fonctionnaires, artistes, gens du monde exécutent là un étonnant ballet avec entrées, pas de deux, pas de trois, pas de quatre et sorties par manteaux d'Arlequin, sous les regards de l'épouse de notre ami, Simone Jardin, belle, muette et hiératique, qui dissimule sous cette immobilité fascinante toutes les passions de l'âme et sa curiosité attentive de l'être des êtres[43] »
Les habitués sont ici chez eux. Les Jardin semblent tenir table ouverte et donner en permanence des dîners de dix couverts. On imagine les conversations, autour du billard, entre les gens de Vichy, ceux de Londres et bientôt ceux d'Alger. Certains soirs, d'anciens ministres de la IIIe République côtoient des ministres en place et des futurs ministres de la Libération. Destin des serviteurs de l'État.. Si les murs de la bibliothèque pouvaient parler ! Le seul, finalement, à écouter toutes les conversations, à en faire son miel et à passer d'un cercle à l'autre, c'est, hormis Jean Jardin, son fils Pascal qui s'en donne à cœur joie. Les soirées à Charmeil sont rien moins que protocolaires. Les enfants dînent à table. Un soir, une pécore citant devant Paul Morand une phrase extraite d'un de ses livres mais s'avouant incapable d'en retrouver le titre, l'écrivain tente de conclure la conversation :
« Je ne sais pas, je ne lis jamais mes livres et je vois pas du tout où j'ai écrit ça[44]… »
C'est alors que le petit Pascal, neuf ans, relégué en bout de table, se lève. Lui qui sait à peine lire et écrire mais qui a une grande culture orale (il entend ces importantes personnes parler tous les jours et sa mère lui lit des livres) prouve qu'il a hérité de son père une remarquable mémoire : non seulement il donne le titre du livre mais il récite toute la page !
Régulièrement, on voit à la table des Jardin, outre le haut personnel politique de Vichy (du chargé de mission aux ministres, en passant par les directeurs de cabinets) un grand nombre d'inspecteurs des finances (Jacques de Fouchier, Paul Leroy-Beaulieu, Thierry de Clermont-Tonnerre...), des diplomates (Jacques de Bourbon-Busset... ), des hauts fonctionnaires (Hubert Rousselier, Jules Antonini...), des créateurs (Coco Chanel), des intellectuel (Robert Aron, Emmanuel Berl…).
[Page 189]
Hiver 44… Jean Jardin s’est volontairement exclu de cet élan. Il est en Suisse pour y rester. Les premiers temps, il fait subsister sa famille en "assistant" un important homme d’affaires catalan installé dans la Confédération pendant la guerre, Félix Martorell. Ce dernier est notamment un des représentants de Gabriel Le Roy Ladurie et de la banque Worms. Jardin ne se contente pas de lui récrire son courrier en bon français, il le conseille dans certaines affaires franco-suisses et l’introduit auprès de personnalités influentes des deux côtés de la frontière.
[Pages 194-195.]
1947. Gabriel Le Roy Ladurie, ami et modèle [de Jean Jardin], meurt cette année-là à l'âge de quarante-neuf ans. Alors qu'il est à l'agonie il convoque ses proches, heure par heure, avec une ponctualité et une organisation toutes militaires, pour leur faire ses adieux. La dernière fois que Jean Jardin a été ainsi bouleversé par la disparition d'un homme admiré, c'était, dans des circonstances analogues, avec la mort d'Arnaud Dandieu en 1933. Jardin, qui s'apprête à être père pour la troisième fois, avait décidé que si c'était un garçon, il l'appellerait Pierre-Philippe, en l'honneur du Président et du Maréchal. Mais devant les récriminations de son épouse qui juge cette pétainisation et cette lavalisation congénitales trop lourdes et trop injustes à assumer pour un enfant, il l'appelle finalement Gabriel, à la mémoire de Le Roy Ladurie.
Avant de mourir, ce dernier tente de mener à bien un ultime projet : non plus créer une nouvelle société, bien définie, et trouver les hommes ensuite, mais au contraire réunir des hommes de valeur et espérer que les structures d'une nouvelle société découleront de leur rencontre. C'est à l'occasion d'une première réunion chez Gabriel Le Roy Ladurie que Jean Jardin effectue un de ses premiers voyages à Paris depuis la Libération. Assuré, confiant mais discret. Il y retrouve Roger Mouton, un homme d'affaires français qui vit également en Suisse, Henry Dhavernas, un inspecteur des finances qu'il avait connu avant-guerre lors des comités de rédaction de la revue les Nouveaux Cahiers, et quelques autres, préfet déclassé ou ex-patron de Paribas, qui ne se seraient probablement jamais connus si les circonstances de l'après-guerre n'avaient favorisé leur rencontre. La SARL nouvellement créée s'appelle la STEIC[45] (Société technique d'études industrielles et commerciales). Son siège social est rue Tronchet puis 9, rue La Pérouse (16e) et son objet ainsi défini : « toutes études et réalisations industrielles et commerciales, immobilières, agricoles et minières, soit pour elle-même soit pour le compte de tiers tant en France que dans l'Union française et à l'étranger, à l'exclusion des opérations se rattachant à la profession de banquier... » Jean Jardin n'apparaît pas nommément dans son organigramme mais son rôle est bien précis : il est l'homme du contact, des réseaux et des relations, et, le cas échéant, celui de la négociation.
[Page 271.]
[Sur Georges Albertini.] Paradoxalement, la prison, pour cet homme qui se considère dès lors comme un miraculé, est la chance de sa vie. Un jour, on jette dans sa cellule une personnalité qu'il n'avait jamais rencontrée jusque-là : Hippolyte Worms, armateur et banquier inquiété à la Libération en raison des liens ténus entre son établissement et un certain nombre de ministres et hauts fonctionnaires de Vichy. Worms est accablé, anéanti par son sort. Albertini le soutient dans l'épreuve, lui redonne courage et espoir et le séduit par son intelligence et ses immenses capacités intellectuelles. En quittant son compagnon d'infortune à l'issue d'un non-lieu trois mois plus tard, Worms lui promet de ne pas l'oublier.
Effectivement en 1948, quand Georges Albertini, qui vient de bénéficier d'une remise de peine du président Auriol, se présente à la banque du boulevard Haussmann, le maître des lieux se souvient de lui. Et tient parole : pour commencer il lui confie la réalisation d'un ouvrage commémoratif sur le centenaire de la maison, lui donne de l'argent et le titre de conseiller technique. Il a un bureau, mais auquel on n'accède pas par l'entrée principale. Il n'a de comptes à rendre à personne. En fait il joue un double rôle chez Worms, selon un ancien directeur général de la banque : « La plupart des gens de la maison ignoraient jusqu'à la présence d'Albertini, je dirais même 98% d'entre eux. Il n'avait pas vraiment un rôle dans la banque mais à la maison mère. C'était le temporisateur, d'une part parce qu'il avait de hautes relations, d'autre part parce que dans une société de personnes où les associés-gérants ont tous des pouvoirs égaux, il faut un diplomate et un tacticien pour les rapprocher et apaiser les conflits. Il renseignait les uns et les autres sur leurs arrière-pensées réciproques. A leur demande, il remplissait le rôle délicat de messager. Il avait la confiance de tous, c'était le facteur humain, le grand conciliateur, même si nos différends n'étaient pas toujours des conflits. Cela dit, c'était là son rôle interne à la maison. Pour le reste... » Le reste, c'est justement le plus important. Car si Albertini conseiller politique de M. Worms, reste attaché à la maison jusqu'à sa mort (1983), c'est ailleurs qu'il exerce un rôle considérable et méconnu de conseiller occulte. Tout commence véritablement fin 1948. Il lance discrètement le BEIPI (Bulletin d'études et d'informations politiques et internationales), un organe consacré essentiellement au communisme qui prend le titre de Est et Ouest en 1956. Le but de « l'officine du boulevard Haussmann », comme dit L'Humanité est clair : informer sur les réalités du communisme national et international, trouver et fournir des arguments aux anticommunistes…
[1] Philippe Bauchard, Les technocrates et le pouvoir, Arthaud, 1966.
[2] Lettre de Jean Jardin à Robert Aron, 23 avril 1970. Archives privées.
[3] Gérard Brun, Techniciens et technocrates en France 1914-1945, Albatros, 1985.
Richard F. Kuisel, Le capitalisme et l'État en France. Modernisme et dirigisme au XXe siècle. Gallimard, 1984.
[4] Emmanuel Le Roy Ladurie, Paris-Montpellier PC-PSU 1945-1963, p. 31, Gallimard, 1982.
[5] Philippe Magne in Curieux (Journal de Neuchâtel), 25 mai 1944.
[6] Pierre Drieu La Rochelle, Fragments de mémoires, pp. 77 et sq, Gallimard, 1982.
[7] Georges Lefranc, Les organisations patronales en France, p, 255, Payot, 1976.
[8] Magne, art. cit.
[9] Lettre de Jean Jardin à Pierre Dominique, 2 novembre 1967, Archives privées.
[10] Auguste Detœuf, Pages retrouvées, Éditions du Tambourinaire, 1956.
[11] Magne, art. cit.
[12] Le Nain jaune, op. cit., p. 93.
[13] René Mayer, Études, témoignages, documents, réunis et présentés par Denise Mayer, pp. 49-61, PUF, 1983.
- Kuisel, op. cit., p. 220.
- Claude Paillat, Dossiers secrets de la France contemporaine, t. 3, La guerre à l'horizon, pp. 330-333, Laffont, 1981.
[14] Témoignage de Jean Filippi à l'auteur.
[15] Nouveaux Cahiers, 1-15 octobre 1938.
[16] Loubet del Bayle, op. cit., pp. 112-113.
[17] Alfred Mallet, Pierre Laval, t. II, p. 89, Amiot-Dumont, 1954.
[18] Témoignage Filippi, cit.
- Témoignage d’André Guénier à l’auteur.
[19] Marcel Déat, Journal, janvier 1941, microfilm n°1, p.226. Archives nationales F 7 15 342.
[20] Henri du Moulin de Labarthète, Le Temps des illusions, p.347, Le Cheval ailé, Genève, 1947.
[21] Témoignage de Raymond Abellio à l’auteur.
[22] Déat, op. cit., microfilm n°2, p. 14.
[23] Claude Varennes (Georges Albertini), Le destin de Marcel Déat, p. 140, Janmaray, 1948.
[24] Idem.
[25] Rapport Chavin. Archives nationales 468 AP 32.
[26] L'Appel, 21 août 1941.
[27] Yves Bouthillier, Le drame de Vichy, t. II, p. 276, Plon, 1951.
[28] Richard Kuisel, "The legend of Vichy synarchy" in French Historical studies, vol. 6, n°3, Spring, 1970, pp. 230-241.
- Jean-Noël Jeanneney, L'argent caché. Milieux d'affaires et pouvoirs politiques dans la France du XXe siècle, pp. 231-241, Points-Histoire, 1984.
- Henry Coston, Les financiers qui mènent le monde, pp. 93-105. La Librairie française, 1955.
- Roger Mennevée, Documents politiques, diplomatiques et financiers, (mensuel), 1947.
- Annette Jean-Coutrot, "Autour de la synarchie" in La France intérieure, 1945.
- Du Moulin de Labarthète, op. cit., pp. 331-368.
[29] Drieu La Rochelle, op. cit., p. 84.
[30] Archives nationales 468 AP 33, dossier JC 33 Dr 4 "Notes de la Gestapo".
[31] Archives nationales 3 W 182 dossier 10 (procès Gibrat).
[32] Témoignage Filippi, cit.
[33] Journal Officiel, 27 et 28 avril 1942.
[34] Archives nationales 3 W 182 (procès Gibrat).
[35] Témoignage de Jacques Le Roy Ladurie à l'auteur.
[36] Témoignage Filippi, cit.
[37] Aron, op. cit., p. 174.
[38] Correspondance de Dautry, recueillie et annotée par Rémi Baudoui, p. 136.
[39] Idem.
[40] Sources privées.
- Ordioni, p. 351, op. cit.
[41] Lettre de Raoul Dautry à Jean Jardin, le 11 juillet 1942. Archives nationales 307 AP 22.
[42] Lettre de Raoul Dautry à Jean Jardin, le 28 juillet 1942. Archives nationales 307 AP 22.
[43] Ordioni, op. cit., p. 343.
[44] Témoignage de Jean Guerrand à l’auteur.
[45] Témoignage de Roger Mouton et Henry Dhavernas à l’auteur.
1986.12.00.De Worms & Cie.Note.Exposition documents historiques
Fondation de la Maison Worms en 1846
Établir la fondation de la Maison Worms en 1846 a de quoi surprendre et une telle affirmation mérite assurément des explications.
L'année 1848 n'a certes pas été choisie au hasard. Les faits marquants qui se produisirent à cette date, et parmi eux, la première affaire d'importation de charbon anglais, suivie de près par l'ouverture d'un bureau à Newcastle, sont effectivement des jalons déterminants dans l'histoire de la Maison Worms.
Il serait inexact de croire cependant que celle-ci est née de ces événements. Car, si la lettre, dans laquelle H. Worms expose dès 1848, son "intention de donner un très grand développement au commerce du charbon en France", témoigne de l'orientation commerciale qu'il donna à sa maison, elle ne peut être considérée pour autant comme son acte de fondation, contrairement à ce que l'on a pu penser.
La Maison Worms existait en effet depuis (au moins) deux ans déjà. Le copie de lettres commencé en 1846 en est la preuve. Il porte sur le négoce et la fabrication de plâtre dont H. Worms s'occupa jusqu'en 1852. De fait, lorsque celui-ci s'engagea à partir de 1848 dans les affaires de charbon, la création de cette nouvelle branche d'activité ne modifia pas la nature juridique de son entreprise.
Maison de commerce elle était à l'origine, maison de commerce elle demeura jusqu'en 1874.
En tant que telle, elle pouvait aussi bien servir de cadre au négoce du plâtre qu'à celui du charbon. Ces deux mentions furent d'ailleurs conjointement indiquées dans l'Almanach Bottin de Paris en 1851, quand H. Worms y fit figurer pour la première fois ses nom et profession.
Il apparaît en outre qu'aucun des établissements créés entre 1848 et 1851, autant à Newcastle, au Havre, à Rouen qu'à Bordeaux ne furent constituées sous le nom de Worms.
Il s'agissait soit de bureaux d'agent comme à Newcastle, par exemple, qui acquit le premier cette dénomination et le statut de succursale en 1851, soit de sociétés dont le capital fut en grande partie financé par H. Worms, comme la maison "Hantier et Mallet" qui bénéficia d'une autonomie relative jusqu'en 1881, date de son absorption par la maison Worms.
Aussi, voudrait-on faire remonter l'origine de la "société" Worms à la date de création de sa plus ancienne succursale, que l'on devrait l'établir en 1851. Mieux vaut donc convenir qu'H. Worms établit en 1846 un fonds de commerce de plâtre auquel il adjoignit en 1848, le négoce du charbon.
C'est par conséquent le 140ème anniversaire de la fondation de la Maison Worms que nous célébrons aujourd'hui.
Triple implantation en Angleterre
Newcastle (1848)
Le 8 et le 13 novembre 1848, deux steamers, le "Henry et Élisabeth" et "l'Écho" partis de Newcastle, mouillaient l'ancre dans le port de Dieppe. Leurs cales contenaient près de 500 ;000 K de charbon Carr Hartley et Blyth destinés à être vendus à deux maisons de Rouen.
Ce fait ne mériterait pas qu'on s'y attarde si les chartes-parties et les connaissements n'avaient été conclus pour le compte d'H. Worms.
Cette première affaire d'importation de charbon a pour origine le commerce de plâtre auquel H. Worms se livrait depuis 1846. Son négoce ayant en effet, peu à peu gagné les principaux ports de la côte normande, il désirait l'étendre à I'Angleterre.
Les frais de transport s'avéraient toutefois si coûteux qu'ils rendaient indispensable de trouver un fret de retour. Le charbon paraissait tout indiqué. Sa commercialisation dans la région rouennaise bénéficiait effectivement depuis août 1848 de l'ouverture de la ligne de chemin de fer Dieppe-Malaunay. De plus, par sa très bonne qualité, il pouvait s'imposer sur le marché français contre son homologue belge.
En revanche, son prix de vente élevé risquait de rebuter les consommateurs. H. Worms résolut ce handicap en traitant directement avec les propriétaires de mines. C'est ainsi qu'il put vendre sa première cargaison 10% moins cher que ses concurrents.
Un autre obstacle risquait de se poser encore. Pour être durable, l'entreprise devait disposer de sources régulières d'approvisionnement. H. Worms décida donc d'établir une succursale à Newcastle.
II confia cette mission à Arthur Pring qui prit ses fonctions le 19 décembre 1846.
Présentée tout d'abord comme un simple bureau, la Maison de Newcastle prit le nom de Worms et acquit le statut de succursale en septembre 1851.
Cardiff (1851)
L'importance croissante des marchés contractés par la Maison Worms, auprès des Messageries nationales et de la Marine de l'État notamment, soulevèrent dès 1851, la question de l'insuffisance des sources d'approvisionnement.
M. Rosseeuw fut chargé de la prospection. Il se rendit dans la région de Cardiff où était extrait du charbon de soute de plus en plus recherché. Les renseignements qu'il recueillit furent suffisamment prometteurs pour envisager d'établir à Cardiff même une succursale. Elle fut ouverte à la fin de l'année 1851.
Grimsby (1856)
5 ans plus tard, une troisième succursale fut créée, à Grimsby cette fois.
Ce port, d'où était expédié le charbon extrait dans la région de Hull, présentait le double avantage d'être peu encombré et bien équipé.
Afin de favoriser son développement, H. Worms ainsi que les Maisons Mallet et Grandchamp s'associèrent à des entreprises anglaises et constituèrent une société, l’Anqlo-French Steam Ship Cv Ltd.
H. Worms mit fin à ses intérêts dans cette société en 1858.
Grâce à cette triple implantation, la Maison Worms concurrença les entreprises britanniques sur leur propre terrain et devint l'une des premières sociétés exportatrices de charbon.
En 1857, le volume de ses exportations de charbon représentait 6% du volume global de l'Angleterre et 7% en 1871.
La place prépondérante que le commerce de charbon prit dans les affaires d'H. Worms amena celui-ci à abandonner progressivement ses activités dans le négoce de plâtre. Il cessa définitivement de s'en occuper en 1852.
Les Services maritimes
Dès 1854, M. H. Worms jugeait indispensable de constituer sa propre flotte. Sa décision était en grande partie liée à la formidable expansion que connaissaient ses affaires de charbon mais aussi, aux problèmes de transport qu'elles occasionnaient.
De San Francisco à Shanghai en passant par la Martinique, l'Afrique occidentale et Singapour en 1850, et de l'Amérique du Sud à Constantinople via Civitavecchia, Le Pirée, Smyrne etc. en 1851, la Maison Worms ravitaillait aussi bien la Marine de l'État, les colonies françaises, des compagnies maritimes américaines que les Messageries nationales et les marines de guerre russe et anglaise durant le conflit qui les opposa.
Or, les exigences des armateurs dont M. H. Worms affrétait les navires, la dépendance vis-à-vis des capitaines soucieux d'appareiller une fois les cales de leur cargo pleines, ne permettaient ni de pratiquer des prix fermes, ni de satisfaire l'impatience de la clientèle mais entraînaient en revanche, la constitution de stocks importants.
Les progrès accomplis par la navigation, soit sur le plan technique (remplacement de la roue par l'hélice), soit dans le domaine des liaisons maritimes (cf. en 1850, l'ouverture de la ligne Le Havre-New York au succès de laquelle la Maison Worms fut associée), influencèrent également M. H. Worms dans sa résolution de devenir armateur.
Les deux premiers navires, construits en Angleterre, quittèrent le port de Grimsby en 1856. Ils avaient pour nom "Séphora" et "Emma". D'autres leur furent rapidement adjoints.
Le but auquel H. Worms soumit l'exploitation de sa flotte consistait à la fois à livrer du charbon chargé à Grimsby et Cardiff dans les principaux ports français et à développer des lignes de cabotage drainant toutes sortes de produits entre la France et l'Angleterre et au-delà, vers les pays du Nord.
En 1882, l'absorption de la société Mallet dont la Maison Worms était commanditaire, modifia l'organisation des services maritimes. Les 12 unités qui composaient la flotte à cette date ainsi que les lignes de cabotage furent réparties entre les succursales du Havre et de Bordeaux. A la première, siège des services maritimes, incomba l'exploitation de la ligne Bordeaux-Le Havre-Hambourg ouverte en 1859 et celle de Bordeaux-Rouen, tandis que la gestion du service Bordeaux-Rouen créé en 1869, revint à la seconde. La concurrence sévissait âprement contre ces lignes, fleurons de la Maison Worms.
D'autres liaisons furent établies au départ de Bordeaux; vers Bremerhaven en 1880 et de là, vers Newcastle en 1882, vers Pasagès (en Espagne) et de cette ville à Rouen ensuite, vers Alicante enfin. Ces lignes ne donnèrent cependant pas les résultats escomptés. Aussi furent-elles souvent remaniées.
En plus du cabotage international complété en 1905 par la liaison Dieppe-Grimsby, des services furent créés à l'intérieur du pays : Nantes- Bordeaux, Nantes- Bayonne, Bordeaux-Bayonne et Le Havre-Brest.
A partir de 1911, Brest fut reliée à Boulogne et Dunkerque d'une part et à La Pallice et Bordeaux d'autre part.
Les deux guerres mondiales amputèrent la flotte de près de la moitié de ses unités réquisitionnées par l'État.
Les trente années qui les séparent furent une période d'expansion pour les services de cabotage national et international dont la Maison Worms fit l'une de ses spécialités.
Le rail et la route s'imposaient toutefois peu à peu obligeant les services maritimes à développer leurs activités de consignation, manutention et transit.
En 1956, les services maritimes et combustibles furent regroupés au sein de la société Worms Compagnie maritime et charbonnière. Celle-ci abandonna progressivement sa fonction d'armateur pour devenir l'agent de grands armements étrangers.
La succursale de Port-Saïd
La succursale de Port-Saïd représente dans le développement de la Maison Worms ce que fut à l'origine celle de Newcastle, c'est-à-dire une étape décisive.
L'histoire de cet établissement est étroitement mêlée à celle du percement du Canal de Suez. Elle la précède toutefois de quelques années. La Maison Worms en effet, approvisionnait déjà les dépôts charbonniers des Messageries maritimes et les chemins de fer égyptiens, avant de devenir en 1865, le fournisseur exclusif de la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, présidée par Ferdinand de Lesseps, et, des entrepreneurs chargés du creusement.
Les travaux accrurent la consommation de charbon à un point tel que M. H. Worms résolut de s'installer sur place. Il confia cette mission à M. Rosseeuw, son plus proche collaborateur, qui vint en Égypte en juin 1869. En plus des nombreuses démarches administratives qu'impliquait l'obtention des autorisations nécessaires, M. Rosseeuw dut organiser la réception des 8 000 T de charbon prévues pour les fêtes de l'inauguration qui se déroulèrent en novembre 1869.
Si l'importance prise par le Canal dans le trafic maritime mondial a largement confirmé l'esprit d'initiative d'H. Worms, la rareté des navires qui s'y aventurèrent durant les premiers mois encouragea le pessimisme ambiant.
La succursale surmonta l'épreuve du temps. En 1872, elle livrait près des 3/4 du charbon employé par les navires en transit ; quantité portée 20 ans plus tard, à 500.000 tonnes soit la moitié du tonnage embarqué dans le port.
Cette expansion fut plus particulièrement l'œuvre d'un homme, M. H. Goudchaux. Il renforça la succursale contre la concurrence de plus en plus rude à mesure que le trafic augmentait, en passant de nouveaux contrats avec d'importantes sociétés dont les Herring et les Burness de Londres (en 1871) et la Nippon Yusen Kaïsha (vers 1896). Il étendit sa clientèle aux marines d'Angleterre, d'Autriche-Hongrie, d'Italie, de Russie et du Japon.
En 1887, la Maison de Port-Saïd fut à l'origine d'une innovation qui permit de réduire la durée du transit. Elle loua aux navires de puissants projecteurs qui rendirent la navigation de nuit possible et la circulation plus fluide.
Dans la dernière décennie du 19e siècle, M. Goudchaux orienta les affaires de la succursale vers un nouveau marché, le pétrole, qui devait influencer l'évolution de la Maison toute entière.
Vers cette époque en effet, la société Marcus Samuel & Co cherchait à faire transiter par le canal des navires-citernes transportant le pétrole en vrac. M. Goudchaux accepta d'apporter sa caution financière à l'entreprise. Ces accords unirent le destin des deux maisons. Worms et Cie devint l'agent de Samuel en Égypte. Et lorsqu'en 1897 celle-ci créa la Shell, elle demanda à Worms et Cie d'être son agent à Marseille, Port-Saïd et Suez et lui confia le monopole de la vente du pétrole au Soudan et en Égypte.
Le rôle de la succursale "dans le commerce de l'or noir était tel qu'au début du siècle le bidon de pétrole s'appelait un Worms".
Les Chantiers de Constructions maritimes du Trait
Le gouvernement par la voix d'Anatole de Monzie, sous-secrétaire d'État à la Marine marchande, fut l'instigateur de la création des chantiers navals. Dès 1916, des industriels furent intéressés au projet de reconstitution de la flotte des navires marchands, en grande partie décimée par le torpillage des sous-marins allemands.
L'année suivante, la Maison Worms donnait forme à cette initiative en fondant au Trait (Seine maritime) les Chantiers de Constructions maritimes. La direction était assumée par Georges Majoux.
En plus des ateliers, une cité ouvrière de 800 logements, l'une des premières du genre, fut édifiée et une école d'apprentissage ouverte.
Le lancement du premier bâtiment, le "Capitaine-Bonelli", un cargo charbonnier, eut lieu en 1921. En l'espace de quatre ans, 24 navires furent mis à flot, et en 1939, 100 unités avaient quitté les cales des Chantiers du Trait pour prendre la mer dont en 1933, le "Théodore-Tissier", premier navire de recherches océanographiques et en 1935 le "Shéhérazade" qui était le plus grand pétrolier de France.
D'autres activités furent conjuguées avec la construction maritime telles que la grande chaudronnerie et la fabrication de matériel pour l'industrie pétrolière.
Les bombardements de la guerre de 1939-1945 portèrent aux Chantiers un coup presque mortel. Des 36.000 m2 couverts par les installations à peu près rien ne subsistait.
L'effort de reconstruction fut entrepris avec tant d'acharnement qu'en 1948, toutes traces de cette terrible catastrophe avaient disparu. La superficie occupée par les chantiers avait été portée à 56.000 m2 et les services de fabrication réorganisés pour permettre un travail plus performant.
L'année 1945 vit se produire un changement dans le statut juridique de l'entreprise. Celle-ci devint indépendante sous la forme de société anonyme et la raison sociale : Ateliers et Chantiers de Seine maritime (ACSM).
Issus de la Première Guerre mondiale, dévastés par la Seconde, les Chantiers du Trait ne purent surmonter l'ultime épreuve que représenta la crise de 1961. L'Etat essaya d'y remédier, en 1966, en ordonnant la fusion-absorption des ACSM par les Chantiers navals de la Ciotat et les Ateliers et Chantiers de Provence. Mais cette décision ne fit que reculer l'échéance.
Toute activité cessa définitivement le 31 décembre 1972.
Durant les 50 années de leur histoire, les Chantiers du Trait construisirent 179 unités civiles et 23 bâtiments de guerre. En tout 202 navires.
De la création des Services bancaires en 1929
à la nationalisation de la Banque en 1982
La création des Services bancaires a entériné une situation patente depuis la fondation de la succursale de Port-Saïd en 1869.
H. Worms prévoyant en effet que le transit par le canal de Suez des bateaux à vapeur entraînerait un mouvement de fonds et des opérations de banque considérables décida que sa succursale s'occuperait des affaires bancaires. De ce fait, lorsqu'en 1881 fut constituée la société "Worms, Josse & Cie", la mention : "opérations de banque et de change national et international" vint compléter l'objet social.
Jacques Barnaud, ancien inspecteur des Finances, fut l'un des principaux artisans de la création du département bancaire.
Il entreprit en 1928, à la demande d'H. Worms, une étude sur l'opportunité qu'il y aurait à traiter pour la clientèle de la Maison, les opérations d'escompte, de crédit, d'avances sur les marchandises de change, etc. L'affaire fut engagée l'année suivante avec les capitaux de la société.
Banque commerciale tout d'abord, elle se transforma sous l'impulsion de G. Le Roy Ladurie notamment, en banque d'affaires.
Le souci de donner une plus grande sécurité aux clients durant la guerre de 1939-1945, amena la création de succursales hors de la zone occupée : à Marseille en 1940 et à Alger en 1942.
En 1946, une agence fut ouverte à Casablanca et à partir de cette date, le réseau des succursales bancaires s'étendit tant en France qu'à l'étranger.
Nous retiendrons de l'histoire de la Banque au cours de la deuxième moitié du vingtième siècle, trois événements principaux :
Le 1er janvier 1965, naissance, par l'apport des Services bancaires, de la Banque Worms et Cie, société en nom collectif, devenue société anonyme le 30 mars 1967.
Puis, durant cette dernière année, d'une part :
- prise de participation dans le capital de la Banque par la Bank of Scotland et la Bank of London and South America, suivie en 1968, par la Philadelphia National Bank, puis par la Hessische Landesbank de Frankfort
et d'autre part :
- fusion avec Sofibanque-Hoskier et la Banque industrielle de financement et de crédit.
Enfin, le 11 février 1982, date de la nationalisation de la Banque.
Évolution de l'acte social de 1874 à 1895
1874 - Transformation de la maison de commerce initiale en société en nom collectif, dénommée "Hypolite Worms et Cie" et formée entre H. Worms et son associé, H. Josse. Le siège social est situé à Paris, au 7, rue Scribe, où les bureaux furent transférés en 1865.
objet :
Armement et commerce de charbons, pour la continuation des opérations de la Maison fondée par M. H. Worms, à Paris, au 46, rue Laffitte.
1881 - La raison sociale est changée en "Worms, Josse et Cie".
Le siège social est situé au 45, boulevard Haussmann depuis 1877.
objet :
Armement de navires et bâtiments de navigation et de transport de toute espèce, le commerce de charbons, les opérations de banque et de change national et international ainsi que tous autres genres de commerce ou d'industrie que les associés jugeront convenables d'y joindre et plus spécialement pour la continuation des opérations de la Maison Worms et Cie.
1895 - La société "Worms et Cie" est constituée.