1988.03.21-27.De Frédéric Barrault - Valeurs actuelles.Article

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Valeurs actuelles - 21 au 27 mars 1988

Finance – Économie

Qui a peur de Worms

« Nous ne faisons pas d'OPA pour notre propre compte... » M. Nicholas Clive-Worms inscrit l'action de sa maison dans la longue durée. »

« Nous sommes un animal un peu particulier. » Confortablement installé dans un lourd canapé de cuir vert anglais, chemise vert d'eau portée sous un costume croisé prince-de-galles, M. Nicholas Clive-Worms, quarante-cinq ans, Clive par son père, Worms par sa mère, chef de la maison "Messieurs Worms et Cie", et héritier "malgré lui", cultive "sa différence" avec un humour tout britannique.

Au 45, boulevard Haussmann, Worms est aujourd'hui un même nom, une même adresse, mais deux réalités bien distinctes.

Au rez-de-chaussée, la banque Worms, ex-filiale du groupe, avec laquelle la maison Worms a coupé son cordon ombilical en 1982 lors de la nationalisation.

Au premier étage, auquel on accède par un petit escalier dérobé, Messieurs Worms et Cie, le propriétaire de l'immeuble et qui louent "sans rancune" les locaux du bas à leur ancienne filiale.

La nationalisation de la banque Worms, le troisième "pied" de la maison avec les combustibles et l'armement maritime, aurait pu déstabiliser le groupe. Correctement indemnisés (290 millions de francs) mais sans plus, ces "messieurs" de Worms ont refusé de se "nouer le cerveau" avec un problème qui leur était imposé de l'extérieur. Avec la famille Wendel, à travers la CGIP, les Worms ont retrouvé une banque (Demachy). La banque Worms, elle, vole depuis de ses propres ailes sous la houlette de l'UAP. Messieurs Worms et Cie ne s'en portent pas plus mal. Bien au contraire : puisqu'ils se sont "délestés" au passage d'un poids lourd.

Les particularités de la maison Worms vont bien au-delà de cette "cohabitation immobilière". Particularismes de la famille Worms d'abord : négociants israélites de Sarrelouis, convertis au catholicisme, alliés à quelques grands noms de l'aristocratie française (Kerjégu, Villers, La Ferronnays) et à la "gentry" britannique (Lewis-Morgan, Clive).

Particularismes encore de l'histoire et de la géographie qui ont conduit les Worms de la Lorraine à Port-Saïd où ils participent au percement du canal de Suez et arrachent le monopole de la vente du pétrole en Égypte et au Soudan ; qui les ont promenés de Rouen — d'où ils importent le charbon du Royaume-Uni — à Paris où ils installent leurs activités bancaires...

Particularismes toujours de leur métier et de leur statut : une société en commandite par actions, "une sorte de Michelin financier". Une banque d'affaires, à l'instar de sa sœur jumelle Lazard, spécialisée dans le courtage, le conseil en achats, en ventes et en fusions d'entreprises...

Au total, beaucoup de métiers qui sont autant de "strates" déposées par les générations qui se sont succédé à la barre de la maison. Sur son passeport, M. Nicholas Clive-Worms a inscrit à la rubrique profession : banquier. Mais il aurait tout aussi bien pu noter : armateur ou assureur.

A l'origine, en 1848, Hippolyte Worms, le fondateur. C'est lui qui déserte le plâtre, l'activité de départ, et se lance dans le transport maritime.

La grande aventure de la colonisation et le pétrole sont le fait d'Henri Goudchaux, le neveu. La maison Worms s'implante en Afrique du Nord. Au Caire, on ne dit pas un bidon de pétrole mais "un Worms" comme on dit Frigidaire pour réfrigérateur.

Avec Hippolyte Worms, deuxième du nom, grand-père de Nicholas, la maison étend son champ d'activité. Il crée le département "Constructions navales" et s'oriente vers la banque et l'assurance. L'influence de Worms est à son apogée.

Jacques Barnaud, secrétaire général à l'économie nationale dans les premiers gouvernements de Vichy, est un ancien de chez eux. Cela vaudra à la famille quelques ennuis à la Libération. Mais l'accusation de collaboration ne tient vraiment pas et Hippolyte Worms obtient un non-lieu.

Raymond Meynial, un des disciples du président, va assurer pendant un moment la succession. Sous son autorité, Worms prend le contrôle de Pechelbronn. En 1970, M. Nicholas Clive-Worms entre dans le groupe après avoir fait Sciences-Po et Harvard. Il est aujourd'hui "l'âme" de Messieurs Worms et Cie.

Une équipe de cinquante "ingénieurs financiers"

En apparence Worms est une toute petite maison : six associés-gérants mais qui engagent sur leurs seules signatures des centaines de millions de francs. Une équipe de cinquante ingénieurs financiers en permanence sur le pont. Mais de cette passerelle de commandement, les hommes de Worms pilotent quelques très grosses unités.

A la tête du dispositif, Pechelbronn, le "holding amiral" qui rassemble les plus belles participations : BSN, Arjomari-Prioux, Saint Louis, Presses de la Cité.

En deuxième ligne, une flotte de pétroliers, pas moins de trente-huit bâtiments dont la moitié sont passés récemment sous pavillons économiques parce que le pavillon français est "suicidaire" par son surcoût.

Dans l'arrière-pays, quelques bonnes assises : les assurances (Préservatrice foncière et Lilioise, plus une petite participation dans Athena) et l'immobilier. Enfin, aux avant-postes, deux vedettes rapides, réveillées dernièrement : la Financière Faltas qui évolue dans les eaux de la communication (TF1, M6) et la Financière Truffaut aux rivages des entreprises de luxe : Dior, Kenzo, Saint-Laurent, Fred et Lancel.

Mais que vaut aujourd'hui Worms ? Ici la notion commode de chiffre d'affaires n'a pas de sens. La valeur des participations bouge sans cesse. Et l'estimation de 5 à 6 milliards de francs donnée généralement pour "jauger" Worms peut être révisée demain en hausse ou en baisse. En revanche, si la valeur d'une société se mesure à son activité sur le marché, alors Worms pèse très lourd.

— Les années 1986 et 1987 resteront sans doute dans les annales comme une période très riche, avoue M. Clive-Worms.

L'inventaire des opérations auxquelles la maison a été associée est impressionnant : Cerus, Valeo, Saunier-Duval, BSN-Générale Biscuit, Saint Louis-Lesieur, Presses de la Cité, Lesieur-Cotelle, James River-Kaisesberg, Framatome dans Souriau. La liste est longue. Il n'est pas certain qu'elle soit exhaustive ni close. Depuis deux ans, il n'y a pratiquement pas eu un "coup de Bourse" important derrière lequel ne se profile la main des Worms.

Le plus spectaculaire a sans doute été "l'accouchement" de Cerus, le holding de M. Carlo De Benedetti, à travers le réveil d'une coquille vide en Bourse, Airflam.

[Légendes :] M. Nicholas Clive-Worms : l'âme de Messieurs Worms et Cie. A la tête du "holding amiral", Pechelbronn. A gauche, M. Carlo De Benedetti, président de Cerus : Worms a contribué à son "accouchement".

Sans Pechelbronn, Cerus n'aurait sans doute jamais vu le jour. Et sans l'échec de l'OPA sur les Presses de la Cité (au bénéfice de M. Jimmy Goldsmith), M. Claude Pierre-Brossolette, un des six associés-gérants de Worms, continuerait à présider Cerus.

Mais c'est dans le secteur de l'agro-alimentaire, à travers BSN-Générale Biscuit et Saint Louis-Lesieur, que Worms a montré son savoir-faire :

— Dans les deux cas nous n'avons joué qu'un rôle de technicien et de catalyseur, dit modestement M. Clive-Worms.

Rôle limité sans doute mais qui n'en est pas moins capital : il éclaire la stratégie de Worms, tout en le hissant au rang des quelques "grands brasseurs" d'affaires comme Lazard, Paribas ou Suez.

Depuis longtemps, la maison Worms détenait une participation (environ 20%) dans Générale Biscuit aux côtés de la famille Thèves. — Nous avons été présents et actifs dans la formation du groupe, explique M. Clive-Worms.

Nous l'avons aidé à atteindre la dimension européenne en prenant le contrôle d'une importante société belge. Nous avons facilité son implantation outre-Atlantique. Mais, à ce stade de développement, l'étape suivante se heurtait aux grands biscuitiers mondiaux qui étaient toujours des multiples de Générale Biscuit.

Au début de 1986, Worms cherchait un partenaire pour épauler Générale Biscuit. Sans prévenir, disent les adversaires de la maison, les Worms ont échangé leurs actions Générale Biscuit contre des titres BSN, facilitant l'absorption de l'entreprise dirigée par M. Claude-Noël Martin par le groupe présidé par M. Antoine Riboud. Trahison des Worms ?

— Malentendu, corrige M. Clive-Worms. Si nous n'avions pas facilité ce mariage, Générale Biscuit serait aujourd'hui sous contrôle étranger. Nous ne faisons pas d'OPE ou d'OPA pour notre propre compte, poursuit le chef de la maison. Nous sommes au service d'une clientèle.

L'affaire Saint Louis-Lesieur n'est pas sans présenter des similitudes avec le dossier Générale Biscuit. Avec un correctif de taille : Lesieur est "éclaté" et partagé entre l'allemand Henkel, qui a acheté en juin 1987 Lesieur-Cotelle pour 2 milliards de francs, et l'italien Ferruzzi, qui vient de reprendre pour 1,6 milliard de francs Lesieur corps gras (notre article du 29 février, "Les milliards de Saint Louis").

Dépeçage avec la complicité des Worms ?

Là encore, un mauvais procès, rectifie un porte-parole de la maison. A l'origine, on retrouve une petite participation (5%) de Messieurs Worms et Cie dans Saint Louis qui est montée progressivement jusqu'à une quinzaine de pour cent. Au début de 1982, M. Bernard Dumon, président du groupe Saint Louis, fait part à ses actionnaires et conseils — les Worms — de son souci de se diversifier. Saint Louis n'a pas beaucoup d'argent devant elle : — Pas plus de 300 millions de francs de trésorerie, précise M. Clive-Worms. M. Dumon a jeté son dévolu sur deux petites affaires : foie gras et saumon :

— Il nous a semblé, raconte M. Clive-Worms, que cela ne correspondait pas à son créneau.

Exeunt le foie gras et le saumon. Entrée de Lesieur dans les préoccupations de Saint Louis.

Depuis 1978, Lesieur, sous la conduite de M. Guy de Brignac, affronte la concurrence d'un géant : Astra-Calvé (groupe Unilever). Lesieur a du mal à faire face. En 1982, le sucrier Saint Louis prend une participation de 5% dans Lesieur. Worms a apporté une technique, il va bientôt mobiliser une capacité financière. En 1985, Lesieur clôt son exercice avec 8 millions de francs de pertes. L'année suivante, les actionnaires (la famille Lesieur et la Banexi, banque d'affaires de la BNP) vendent Lesieur au couple Worms-Saint Louis.

Il était temps. Sur leurs agendas, les dirigeants de la Banexi avaient rendez-vous le lendemain avec M. Raul Gardini, patron de Ferruzzi, qui avait déjà "repéré" Lesieur.

Le capitaliste italien n'allait pas lâcher sa proie facilement. A l'automne 1987, profitant du krach boursier, Ferruz'zi réussissait à mettre la main sur 14% du capital de Saint Louis. Ce n'était plus seulement Lesieur qui était menacé mais tout le groupe sucrier. Pour contrer une OPA qu'il redoute, Worms porte sa participation dans Saint Louis à 28%, moyennant 750 millions de francs dont 100 millions en liquide. Même pour Messieurs Worms & Cie, cela représente beaucoup d'argent. Sï Ferruzzi avait vraiment voulu lancer une OPA sur Saint Louis, affirme M Bernard Dumon, les Worms n'auraient pas pu suivre. Mieux valait donc se désengager de Lesieur plutôt que de risquer de tout perdre. J'ai dit à Nicholas Clive-Worms qu'à sa place j'aurais fait la même chose.

Dans la soirée du 15 février, les actionnaires de Saint Louis, Worms en tête, cédaient aux propositions de Ferruzzi et lâchaient Lesieur.

— Nous ne sommes pas des raiders, précise M. Clive-Worms, mais des partenaires des industriels. Nous ne prenons pas des participations pour tendre des guet-apens ou pour nous placer dans les coins en embuscade. Nous sommes des ingénieurs financiers et les participations que nous prenons ne sont que des mesures d'accompagnement pour mieux vendre nos services de conseils. Notre maison s'interdit de participer à des opérations qui pourraient laisser des relents désagréables à l'égard de notre clientèle. C'est sur la durée que nous gagnons de l'argent, pas sur des "coups".

Le retour en force des Worms et leur implication dans ces affaires n'en a pas moins modifié l'image de la maison du boulevard Haussmann. Si Worms a peut-être un peu perdu en "respectabilité" aux yeux de l'establishment, il a beaucoup gagné en "agressivité". A première vue, M. Clive-Worms ne s'en émeut guère :

— Nous étions déjà présents hier, nous le sommes aujourd'hui, nous le serons encore demain.

Frédéric Barrault

[Légendes :] M. Raoul Gardini, président de Ferruzzi et acquéreur de Lesieur aux dépens de Saint Louis, le client de Worms. Ci-dessous, M. Antoine Riboud, patron de BSN, le premier groupe agroalimentaire français. Worms a facilité son mariage avec Générale Biscuit.