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1988.00.00.Recueil d'informations.Janvier à décembre

Ce fichier a été établi par la saisie ou la numérisation de documents conservés chez Worms 1848 et consultables à partir de ce recueil en cliquant sur leurs intitulés (en bleu + soulignement).

1988.02.15.De Worms CMC.Fiche de renseignements

1988.03.21-27.De Frédéric Barrault - Valeurs actuelles.Article

Le PDF est disponible à la fin du texte. Valeurs actuelles - 21 au 27 mars 1988 Finance – Économie Qui a peur de Worms « Nous ne faisons pas d'OPA pour notre propre compte... » M. Nicholas Clive-Worms inscrit l'action de sa maison dans la longue durée. » « Nous sommes un animal un peu particulier. » Confortablement installé dans un lourd canapé de cuir vert anglais, chemise vert d'eau portée sous un costume croisé prince-de-galles, M. Nicholas Clive-Worms, quarante-cinq ans, Clive par son père, Worms par sa mère, chef de la maison "Messieurs Worms et Cie", et héritier "malgré lui", cultive "sa différence" avec un humour tout britannique. Au 45, boulevard Haussmann, Worms est aujourd'hui un même nom, une même adresse, mais deux réalités bien distinctes. Au rez-de-chaussée, la banque Worms, ex-filiale du groupe, avec laquelle la maison Worms a coupé son cordon ombilical en 1982 lors de la nationalisation. Au premier étage, auquel on accède par un petit escalier dérobé, Messieurs Worms et Cie, le propriétaire de l'immeuble et qui louent "sans rancune" les locaux du bas à leur ancienne filiale. La nationalisation de la banque Worms, le troisième "pied" de la maison avec les combustibles et l'armement maritime, aurait pu déstabiliser le groupe. Correctement indemnisés (290 millions de francs) mais sans plus, ces "messieurs" de Worms ont refusé de se "nouer le cerveau" avec un problème qui leur était imposé de l'extérieur. Avec la famille Wendel, à travers la CGIP, les Worms ont retrouvé une banque (Demachy). La banque Worms, elle, vole depuis de ses propres ailes sous la houlette de l'UAP. Messieurs Worms et Cie ne s'en portent pas plus mal. Bien au contraire : puisqu'ils se sont "délestés" au passage d'un poids lourd. Les particularités de la maison Worms vont bien au-delà de cette "cohabitation immobilière". Particularismes de la famille Worms d'abord : négociants israélites de Sarrelouis, convertis au catholicisme, alliés à quelques grands noms de l'aristocratie française (Kerjégu, Villers, La Ferronnays) et à la "gentry" britannique (Lewis-Morgan, Clive). Particularismes encore de l'histoire et de la géographie qui ont conduit les Worms de la Lorraine à Port-Saïd où ils participent au percement du canal de Suez et arrachent le monopole de la vente du pétrole en Égypte et au Soudan ; qui les ont promenés de Rouen — d'où ils importent le charbon du Royaume-Uni — à Paris où ils installent leurs activités bancaires... Particularismes toujours de leur métier et de leur statut : une société en commandite par actions, "une sorte de Michelin financier". Une banque d'affaires, à l'instar de sa sœur jumelle Lazard, spécialisée dans le courtage, le conseil en achats, en ventes et en fusions d'entreprises... Au total, beaucoup de métiers qui sont autant de "strates" déposées par les générations qui se sont succédé à la barre de la maison. Sur son passeport, M. Nicholas Clive-Worms a inscrit à la rubrique profession : banquier. Mais il aurait tout aussi bien pu noter : armateur ou assureur. A l'origine, en 1848, Hippolyte Worms, le fondateur. C'est lui qui déserte le plâtre, l'activité de départ, et se lance dans le transport maritime. La grande aventure de la colonisation et le pétrole sont le fait d'Henri Goudchaux, le neveu. La maison Worms s'implante en Afrique du Nord. Au Caire, on ne dit pas un bidon de pétrole mais "un Worms" comme on dit Frigidaire pour réfrigérateur. Avec Hippolyte Worms, deuxième du nom, grand-père de Nicholas, la maison étend son champ d'activité. Il crée le département "Constructions navales" et s'oriente vers la banque et l'assurance. L'influence de Worms est à son apogée. Jacques Barnaud, secrétaire général à l'économie nationale dans les premiers gouvernements de Vichy, est un ancien de chez eux. Cela vaudra à la famille quelques ennuis à la Libération. Mais l'accusation de collaboration ne tient vraiment pas et Hippolyte Worms obtient un non-lieu. Raymond Meynial, un des disciples du président, va assurer pendant un moment la succession. Sous son autorité, Worms prend le contrôle de Pechelbronn. En 1970, M. Nicholas Clive-Worms entre dans le groupe après avoir fait Sciences-Po et Harvard. Il est aujourd'hui "l'âme" de Messieurs Worms et Cie. Une équipe de cinquante "ingénieurs financiers" En apparence Worms est une toute petite maison : six associés-gérants mais qui engagent sur leurs seules signatures des centaines de millions de francs. Une équipe de cinquante ingénieurs financiers en permanence sur le pont. Mais de cette passerelle de commandement, les hommes de Worms pilotent quelques très grosses unités. A la tête du dispositif, Pechelbronn, le "holding amiral" qui rassemble les plus belles participations : BSN, Arjomari-Prioux, Saint Louis, Presses de la Cité. En deuxième ligne, une flotte de pétroliers, pas moins de trente-huit bâtiments dont la moitié sont passés récemment sous pavillons économiques parce que le pavillon français est "suicidaire" par son surcoût. Dans l'arrière-pays, quelques bonnes assises : les assurances (Préservatrice foncière et Lilioise, plus une petite participation dans Athena) et l'immobilier. Enfin, aux avant-postes, deux vedettes rapides, réveillées dernièrement : la Financière Faltas qui évolue dans les eaux de la communication (TF1, M6) et la Financière Truffaut aux rivages des entreprises de luxe : Dior, Kenzo, Saint-Laurent, Fred et Lancel. Mais que vaut aujourd'hui Worms ? Ici la notion commode de chiffre d'affaires n'a pas de sens. La valeur des participations bouge sans cesse. Et l'estimation de 5 à 6 milliards de francs donnée généralement pour "jauger" Worms peut être révisée demain en hausse ou en baisse. En revanche, si la valeur d'une société se mesure à son activité sur le marché, alors Worms pèse très lourd. — Les années 1986 et 1987 resteront sans doute dans les annales comme une période très riche, avoue M. Clive-Worms. L'inventaire des opérations auxquelles la maison a été associée est impressionnant : Cerus, Valeo, Saunier-Duval, BSN-Générale Biscuit, Saint Louis-Lesieur, Presses de la Cité, Lesieur-Cotelle, James River-Kaisesberg, Framatome dans Souriau. La liste est longue. Il n'est pas certain qu'elle soit exhaustive ni close. Depuis deux ans, il n'y a pratiquement pas eu un "coup de Bourse" important derrière lequel ne se profile la main des Worms. Le plus spectaculaire a sans doute été "l'accouchement" de Cerus, le holding de M. Carlo De Benedetti, à travers le réveil d'une coquille vide en Bourse, Airflam. [Légendes :] M. Nicholas Clive-Worms : l'âme de Messieurs Worms et Cie. A la tête du "holding amiral", Pechelbronn. A gauche, M. Carlo De Benedetti, président de Cerus : Worms a contribué à son "accouchement". Sans Pechelbronn, Cerus n'aurait sans doute jamais vu le jour. Et sans l'échec de l'OPA sur les Presses de la Cité (au bénéfice de M. Jimmy Goldsmith), M. Claude Pierre-Brossolette, un des six associés-gérants de Worms, continuerait à présider Cerus. Mais c'est dans le secteur de l'agro-alimentaire, à travers BSN-Générale Biscuit et Saint Louis-Lesieur, que Worms a montré son savoir-faire : — Dans les deux cas nous n'avons joué qu'un rôle de technicien et de catalyseur, dit modestement M. Clive-Worms. Rôle limité sans doute mais qui n'en est pas moins capital : il éclaire la stratégie de Worms, tout en le hissant au rang des quelques "grands brasseurs" d'affaires comme Lazard, Paribas ou Suez. Depuis longtemps, la maison Worms détenait une participation (environ 20%) dans Générale Biscuit aux côtés de la famille Thèves. — Nous avons été présents et actifs dans la formation du groupe, explique M. Clive-Worms. Nous l'avons aidé à atteindre la dimension européenne en prenant le contrôle d'une importante société belge. Nous avons facilité son implantation outre-Atlantique. Mais, à ce stade de développement, l'étape suivante se heurtait aux grands biscuitiers mondiaux qui étaient toujours des multiples de Générale Biscuit. Au début de 1986, Worms cherchait un partenaire pour épauler Générale Biscuit. Sans prévenir, disent les adversaires de la maison, les Worms ont échangé leurs actions Générale Biscuit contre des titres BSN, facilitant l'absorption de l'entreprise dirigée par M. Claude-Noël Martin par le groupe présidé par M. Antoine Riboud. Trahison des Worms ? — Malentendu, corrige M. Clive-Worms. Si nous n'avions pas facilité ce mariage, Générale Biscuit serait aujourd'hui sous contrôle étranger. Nous ne faisons pas d'OPE ou d'OPA pour notre propre compte, poursuit le chef de la maison. Nous sommes au service d'une clientèle. L'affaire Saint Louis-Lesieur n'est pas sans présenter des similitudes avec le dossier Générale Biscuit. Avec un correctif de taille : Lesieur est "éclaté" et partagé entre l'allemand Henkel, qui a acheté en juin 1987 Lesieur-Cotelle pour 2 milliards de francs, et l'italien Ferruzzi, qui vient de reprendre pour 1,6 milliard de francs Lesieur corps gras (notre article du 29 février, "Les milliards de Saint Louis"). Dépeçage avec la complicité des Worms ? Là encore, un mauvais procès, rectifie un porte-parole de la maison. A l'origine, on retrouve une petite participation (5%) de Messieurs Worms et Cie dans Saint Louis qui est montée progressivement jusqu'à une quinzaine de pour cent. Au début de 1982, M. Bernard Dumon, président du groupe Saint Louis, fait part à ses actionnaires et conseils — les Worms — de son souci de se diversifier. Saint Louis n'a pas beaucoup d'argent devant elle : — Pas plus de 300 millions de francs de trésorerie, précise M. Clive-Worms. M. Dumon a jeté son dévolu sur deux petites affaires : foie gras et saumon : — Il nous a semblé, raconte M. Clive-Worms, que cela ne correspondait pas à son créneau. Exeunt le foie gras et le saumon. Entrée de Lesieur dans les préoccupations de Saint Louis. Depuis 1978, Lesieur, sous la conduite de M. Guy de Brignac, affronte la concurrence d'un géant : Astra-Calvé (groupe Unilever). Lesieur a du mal à faire face. En 1982, le sucrier Saint Louis prend une participation de 5% dans Lesieur. Worms a apporté une technique, il va bientôt mobiliser une capacité financière. En 1985, Lesieur clôt son exercice avec 8 millions de francs de pertes. L'année suivante, les actionnaires (la famille Lesieur et la Banexi, banque d'affaires de la BNP) vendent Lesieur au couple Worms-Saint Louis. Il était temps. Sur leurs agendas, les dirigeants de la Banexi avaient rendez-vous le lendemain avec M. Raul Gardini, patron de Ferruzzi, qui avait déjà "repéré" Lesieur. Le capitaliste italien n'allait pas lâcher sa proie facilement. A l'automne 1987, profitant du krach boursier, Ferruz'zi réussissait à mettre la main sur 14% du capital de Saint Louis. Ce n'était plus seulement Lesieur qui était menacé mais tout le groupe sucrier. Pour contrer une OPA qu'il redoute, Worms porte sa participation dans Saint Louis à 28%, moyennant 750 millions de francs dont 100 millions en liquide. Même pour Messieurs Worms & Cie, cela représente beaucoup d'argent. Sï Ferruzzi avait vraiment voulu lancer une OPA sur Saint Louis, affirme M Bernard Dumon, les Worms n'auraient pas pu suivre. Mieux valait donc se désengager de Lesieur plutôt que de risquer de tout perdre. J'ai dit à Nicholas Clive-Worms qu'à sa place j'aurais fait la même chose. Dans la soirée du 15 février, les actionnaires de Saint Louis, Worms en tête, cédaient aux propositions de Ferruzzi et lâchaient Lesieur. — Nous ne sommes pas des raiders, précise M. Clive-Worms, mais des partenaires des industriels. Nous ne prenons pas des participations pour tendre des guet-apens ou pour nous placer dans les coins en embuscade. Nous sommes des ingénieurs financiers et les participations que nous prenons ne sont que des mesures d'accompagnement pour mieux vendre nos services de conseils. Notre maison s'interdit de participer à des opérations qui pourraient laisser des relents désagréables à l'égard de notre clientèle. C'est sur la durée que nous gagnons de l'argent, pas sur des "coups". Le retour en force des Worms et leur implication dans ces affaires n'en a pas moins modifié l'image de la maison du boulevard Haussmann. Si Worms a peut-être un peu perdu en "respectabilité" aux yeux de l'establishment, il a beaucoup gagné en "agressivité". A première vue, M. Clive-Worms ne s'en émeut guère : — Nous étions déjà présents hier, nous le sommes aujourd'hui, nous le serons encore demain. Frédéric Barrault [Légendes :] M. Raoul Gardini, président de Ferruzzi et acquéreur de Lesieur aux dépens de Saint Louis, le client de Worms. Ci-dessous, M. Antoine Riboud, patron de BSN, le premier groupe agroalimentaire français. Worms a facilité son mariage avec Générale Biscuit.

1988.04.01-14.De Etienne Bertier - L'Expansion.Article

Le PDF est disponible à la fin du texte. L'Expansion 1/14 avril 1988 Capital Comment un héritier, soutenu par un ancien grand commis de l'État, reconstruit un empire financier Les volte-face de MM. Worms En bref. Générale Biscuit vendue à BSN, Lesieur cédé à Ferruzzi : dans ces deux affaires, le principal actionnaire, MM. Worms et Cie, a opposé sa logique financière aux ambitions industrielles des patrons. Deux "trahisons" qui font jaser l'establishment parisien, mais qui consacrent le retour en force d'une vieille société familiale de portefeuille. Avec sa forme désuète de commandite et ses intérêts dans la banque, l'assurance et l'industrie, cet autre Lazard devient une figure incontournable du capitalisme financier à la française. « Gardez-moi de mes amis, mes ennemis, je m'en charge. » Bernard Dumon, président du groupe agroalimentaire Saint-Louis, aurait dû méditer la phrase de Voltaire. Ses amis et principaux actionnaires, en l'occurrence MM. Worms et Cie, viennent de l'obliger à sacrifier sa filiale Lesieur à l'appétit de l'ogre italien Raul Gardini (Groupe Ferruzzi). L'affaire prouve que le débat opposant les logiques financière et industrielle n'est pas théorique. Elle confirme surtout le retour en force dans le jeu capitaliste le plus âpre d'une maison aussi illustre que mystérieuse, animée par un héritier de 45 ans, Nicholas Clive-Worms. L'histoire se déroule en deux actes. En novembre dernier, Saint-Louis-Bouchon, maison mère de la Générale sucrière, Lesieur, William Saurin, Royal Champignon, se sent courtisé de trop près par le groupe italien Ferruzzi. En quelques heures, un plan de sauvegarde est mis sur pied. MM. Worms et Cie prennent la défense de Saint-Louis. Ils portent leur participation de 18% à 28% et réunissent autour d'eux un noyau dur d'actionnaires qui verrouillent le capital. Raul Gardini reste à la porte avec les quelque 15% de Saint-Louis qu'il a ramassés. Mais, à la mi-janvier, l'italien, éconduit par la mère, s'attaque à la fille, Lesieur, sa véritable passion (Ferruzzi est le n°1 italien de l'huile). Une association à 50-50 entre Lesieur et le belge Vendemoortele est sur le point de se conclure. Qu'importe, Gardini connaît le grand art de la séduction. Le vendredi 12 février, il propose 1,5 milliard de francs pour Lesieur. Un chiffre incroyable qui représente près de trente-cinq fois les bénéfices de l'activité corps gras de Lesieur en 1987. Le lundi 15, une demi-heure avant le conseil d'administration de Saint-Louis, Raymond Vendemoortele fait savoir qu'il est prêt à mettre le même prix sur la table. Voilà Nicholas Clive Worms maître du jeu. Il convoque les deux candidats au siège de Saint-Louis, et les enchères commencent. Un milliard six cents millions ? Jean-Marc Vernes, représentant de Ferruzzi, accepte, Vendemoortele ne suit pas. Personne, au conseil de Saint-Louis, à l'exception d'un administrateur de la vieille garde, n'ose résister à ces MM. Worms, qui, selon le mot d'un observateur, « se sucrent avec l'huile de Saint-Louis ». En échange de Lesieur, ils obtiennent en effet de Ferruzzi la majeure partie des actions que celui-ci détient dans Saint-Louis. Le mardi 1er mars, 13% du capital quittent les mains italiennes pour tomber dans celles des holdings Pechelbronn et Athéna, contrôlées par Worms (voir le schéma page 199). C'est ainsi que Bernard Dumon voit s'envoler ses rêves de devenir le challenger de BSN dans l'industrie agroalimentaire... Alors, ces MM. Worms ont-ils trahi ? Bernard Dunion refuse d'aller aussi loin : « Ils ont fait leur devoir d'actionnaire et au-delà. La trahison aurait été de vendre, au plus cher, Saint-Louis entier à Raul Gardini. » Certes, mais grâce à cette opération, Saint-Louis va devenir pour le Groupe Worms ce que Gaz et Eaux est pour Lazard : une machine de guerre financière forte d'une réserve impressionnante de munitions (4 milliards de francs de trésorerie). Et, si Bernard Du-mon reste à sa tête, on lui a bien fait comprendre que l'avenir de Saint-Louis ne réside plus exclusivement dans l'agroalimentaire, où les places sont trop chères. A preuve : la bataille entamée fin mars pour le contrôle de Buitoni (voir page 207). « L'ennui, reconnaît mezza voce un sans-grade de la maison Worms, c'est qu'après cette affaire plus aucun industriel ne va vouloir de nous dans son capital, d'autant qu'elle ravive le souvenir du lâchage de Générale Biscuit. » Même situation, même scénario : en 1986, Worms et Cie, principal actionnaire de Générale Biscuit, a fait passer l'entreprise corps et âme sous la coupe de BSN, et cela à l'insu de son président, Claude-Noël Martin. « N'utilisez pas le mot lâchage, demande Nicholas Clive Worms. Il est vrai qu'avec la Générale Biscuit nous nous sommes pris les pieds dans le tapis pour ce qui est des relations publiques, mais nous avons repositionné industriellement cette entreprise pour vingt ans en la rapprochant de BSN. » Selon un observateur, « c'est dans la nature d'une maison de ce type de se retirer des activités en déclin, elle n'a pas vocation à devenir un poids lourd dans une branche quelconque, fût-elle prospère. Hélas ! Le prix à payer pour ces replis stratégiques est d'être qualifié de traître plus souvent qu'à son tour ». Mais les affaires Saint-Louis et Générale Biscuit étonnent de la part d'une maison dont Nicholas Clive Worms a voulu redorer le blason au sein de l'establishment.. L'arrivée en 1986 d'un nouvel associé-gérant dans le groupe, Claude Pierre-Brossolette, correspondait précisément à cet objectif. Ancien directeur du Trésor, ancien président du Crédit lyonnais, proche de Valéry Giscard d'Estaing : le poisson était de taille. C'est Jacques Legrand, éminence grise des familles actionnaires de MM. Worms et Cie, qui l'a ramené au bout de sa ligne pour calmer les inquiétudes desdites familles face à l'essoufflement de la maison. La branche navale du groupe, notamment, affichait un déficit chronique et absorbait une bonne part des bénéfices. « L'arrivée de Claude Pierre-Brossolette a été tonitruante », se souvient un associé. « II s'agissait de dégager des plus-values dans le portefeuille de participations, et de gagner de l'argent quand cela était possible », explique l'intéressé. Aussitôt arrivé, il prend les rênes, colmate la brèche des activités maritimes en faisant battre pavillon de complaisance aux navires Worms et en cédant les lignes régulières à Delmas-Vieljeux. Les voies d'eau maîtrisées, il faut gagner de l'argent. Pour ce faire, il vend la Générale Biscuit à BSN et la majorité de la Banque de gestion privée à Gérard Eskenazi. Puis il concocte pour Pechelbronn une émission de 1 milliard de francs de certificats d'investissement, qui sera un joli succès boursier. Dans la foulée, il s'associe avec Carlo De Benedetti, pour qui les services financiers de MM. Worms ont mis sur pied Cerus. Claude Pierre-Brossolette, tout en restant associé de la commandite, prend temporairement la présidence de la holding française de Carlo De Benedetti. Entre lui et Nicholas Clive Worms, qui sent le pouvoir lui échapper, la guerre couve. Ce sont justement les péripéties de l'alliance avec Cerus qui mettront un terme à cette bataille larvée. Dans les derniers mois de 1986, Carlo De Benedetti s'avise de lancer une OPA sur les Presses de la Cité que Pechelbronn doit accompagner. Mais arrive un chevalier blanc, Jimmy Goldsmith, qui s'apprête à lancer une contre-OPA. Plutôt que de s'épuiser dans une vaine bataille, Claude Pierre-Brossolette décide que Cerus vendra ses titres. Au moment même où il donne sa conférence de presse, Carlo De Benedetti le désavoue. Claude Pierre-Brossolette quitte aussitôt Cerus. Mais le ténor de la finance a été mis en porte à faux. Il vacille un instant, et l'héritier Worms, son cadet d'une quinzaine d'années, reprend l'avantage. Une sorte de pacte non écrit viendra confirmer la nouvelle redistribution des cartes. « Nicholas Clive Worms devenait véritablement le « primus inter pares », reconnaît-on au 45, boulevard Haussmann, où les boiseries du XIXe siècle craquent du plaisir d'abriter un héritier. Il garde par ailleurs la présidence de Pechelbronn, ancienne maison mère d'Antar que le groupe a cédée à Elf en 1970. Claude Pierre-Brossolerte, quant à lui, prend la tête de la Banque Demachy, l'une des filiales de MM. Worms. La diversité du groupe rend difficile son évaluation Ce n'est pas vraiment une retraite. Car c'est à la Banque Demachy que se concentrent aujourd'hui les forces vives de MM. Worms. Outre Claude Pierre-Brossolette, on y trouve Jean-Luc Lépine, ancien secrétaire général de la Commission des opérations de Bourse, un financier imaginatif qui a mis en place le dispositif de défense de Saint-Louis lors de l'attaque de Ferruzzi. Autre inspecteur des finances, Robert de Metz a la haute main sur l'ensemble des opérations effectuées sur les marchés financiers. Le contraire d'une sinécure, par les temps qui courent, ce qui n'empêche pas cette activité d'être à l'origine d'une petite moitié des résultats de la banque pour 1987. Reste que Demachy n'est qu'une branche d'un réseau de participations très diversifiées (voir le schéma ci-dessus). Une autre branche maîtresse est incontestablement la compagnie d'assurances PFA, avec ses satellites la Lilloise et le Groupe Populaire. Une activité intrinsèque de la maison, dit-on aujourd'hui, alors qu'il y a à peine trois ans MM. Worms songeaient sérieusement à s'en débarrasser. Entre-temps, Guy Verdeil, ancien président du Gan et lui aussi inspecteur des finances, a effectué un redressement spectaculaire. Nicholas Clive Worms affirme désormais que, pour surmonter la difficulté due à la taille modeste de PFA (onzième compagnie française), c'est la voie de la croissance interne, plutôt que celle d'un rachat ou d'une vente, qui a été choisie. La diversité du groupe rend difficile l'évaluation de MM. Worms. « Nous sommes une maison privée », y répète-t-on à l'envi, se référant au sens anglais de privé qui signifie non coté. « Nous n'avons donc de comptes à rendre à personne. » D'ailleurs, depuis 1982, MM. Worms n'ont plus pignon sur rue. Pour accéder aux locaux désuets que ces messieurs ont gardés au premier étage, il faut traverser le hall de la banque du même nom, nationalisée en 1982 et aujourd'hui filiale de l'UAP. Le flou artistique est soigneusement entretenu par le maître de céans quand on lui demande de préciser la valeur de MM. Worms et, partant, sa fortune personnelle : « Vous ne vous interrogez pas chaque fois que vous rentrez chez vous sur la valeur de votre appartement ; eh bien, moi, je ne me demande pas tous les matins en arrivant au bureau combien vaut cette maison. » II est encore plus discret sur les bénéfices qu'elle réalise : « Les familles actionnaires trouvent cela mieux qu'une Sicav », se contente de relever Nicholas Clive Worms. Ce doit être vrai puisqu'on trouve aujourd'hui autour de la table la plupart des descendants des fondateurs historiques. Une centaine de personnes issues de branches diverses, parmi lesquelles deux seulement ont toujours voix au chapitre. La branche Worms, dont Nicholas et ses deux sœurs sont les héritiers, contrôle encore un tiers du capital. Mais l'usufruit de cette part est entre les mains de leur mère qui a, semble-t-il, imposé la présence dans les couloirs feutrés de l'énigmatique Jacques Legrand. Dans son bureau Louis XV, cet ancien de la préfectorale définit ainsi son rôle : « Éviter que les conflits ne s'enveniment. » Preuve de son influence ? Il ne lui faudra, bien qu'il le démente vigoureusement, que quelques secondes pour dissuader le représentant de la seconde famille fondatrice, Antoine Labbé, à la ville directeur international du CCF, de rencontrer L'Expansion, alors même que le rendez-vous était pris. Les Labbé contrôlent encore un quart du capital, mais ils sont quinze, ce qui affaiblit leur poids au sein de la commandite. Cette dernière a l'avantage d'être gérée par... ses gérants, qui sont eux-mêmes cooptés par les associés-gérants. Car il existe une subtile distinction entre gérants et associés. Ceux-ci, Claude Pierre-Brossolette, Claude Janssen, ancien président de la Banque Worms, et Nicholas Clive Worms, sont commandités par les actionnaires et, à ce titre, dirigent véritablement la maison. Ceux-là n'ont de vrai pouvoir de décision que pour les affaires les concernant directement : le secteur des transports pour Gilles Bouthillier et la Banque Demachy pour Jean-Luc Lépine. Quant au dernier gérant, Édouard Silvy, il a mis en place les deux holdings "à thème" du groupe, toutes deux cotées en Bourse, la Financière Faltas, qui concentre ses investissements dans la communication, et la Financière Truffaut, qui fait de même dans le secteur du luxe. Une idée brillante qui a temporairement été mise à mal par la crise. Ces étoiles de la finance ont-elles choisi la bonne constellation ? « Ce sont des mercenaires engagés pour arrondir le trésor de MM. Worms, persifle un banquier, et ils se paient en prenant leur part du butin, mais le trésor ne leur appartient pas. » Pourtant, si des dents grincent dans l'establishment parisien, c'est aussi parce que ces messieurs sont en train de se tailler une place au soleil. Avant l'arrivée de Claude Pierre-Brossolette, la commandite était devenue une sorte de portefeuille familial géré frileusement. Aujourd'hui, le groupe fait figure de second Lazard. Maintenant qu'il est de nouveau riche, il va peut-être se payer le luxe d'une morale de fer. Etienne Bertier [Légende :] Pas facile d'avoir comme principal actionnaire MM. Worms et Cie, qui jouent de leur mobilité pour se refaire une place au soleil. Bernard Dumon, président de Saint-Louis (à droite) vient de l'expérimenter. Nicholas Clive-Worms (à gauche) et Claude Pierre-Brossolette (au centre) l'ont obligé à vendre Lesieur au groupe italien Ferruzzi. De même qu'ils avaient propulsé la Générale Biscuit dans les bras de BSN en 1985. [Légende :] La plupart des descendants des fondateurs de la maison sont encore actionnaires. Hypolite Worms (1801-1877). [Encadré :] Nicholas Clive Worms : La longue marche de l'héritier Nicholas Clive Worms, 45 ans, multimillionnaire, ne répugne pas à prendre le RER pour se rendre à La Défense au siège de PFA, sa compagnie d'assurances ; il roule en R5 plutôt, qu'en R25 et arbore un pardessus franchement élimé. « Élégance anglaise, esprit pratique et refus de l'ostentation», commente Serge Van Kempen, son conseiller en communication. Héritier par sa mère de la lignée des Worms, Nicholas grandit loin du boulevard Haussmann, où siège le groupe familial. La jeunesse est insouciante : il sort de Sciences Po sans en obtenir le diplôme et gagne Harvard, où il ne pousse pas non plus jusqu'au MBA. Ensuite, il entre chez MM. Worms, presque par hasard. A 28 ans, seul héritier mâle de la branche Worms, il est nommé associé commandité, puis, quatre ans plus tard, associé-gérant - Guy Taittinger, le principal associé d'alors, disparaissant en 1978. Cette nomination, réalisée à l'instigation de sa grand-mère, ne va pas de soi : les associés de l'époque durent s'y prendre à deux fois avant de se mettre d'accord. Voilà donc Nicholas Clive Worms devenu le chef. A peine a-t-il le temps de s'imposer que survient un grand choc : la nationalisation de la Banque Worms. « Là, Nicholas a perdu les pédales, affirme cet ancien collaborateur ; les résultats exécrables de la banque dévoilés après la nationalisation l'ont fait douter de ses capacités de manageur. » C'est à cette époque que Jacques Legrand, homme de confiance des familles actionnaires, rallie MM. Worms, avec une idée simple en tête : recruter des hommes d'envergure. En trois ans, il fera entrer Édouard Silvy, un ancien de l'IDI, Jean-Luc Lépine, secrétaire général de la Cob, puis Guy Verdeil, ancien président du GAN, et enfin Claude Pierre-Brossolette. Noyé sous cette avalanche de cerveaux, Nicholas mettra deux ans avant de refaire surface. Mais l'affaire Saint-Louis, qu'il a menée de pair avec Claude Pierre-Brossolette, marque son retour au premier plan de la maison. Le voici à nouveau maître chez lui. Je ne suis que l'un des associés, corrige-t-il ; chez nous, toutes les décisions sont consensuelles. Bref, l'héritier a repris sa place. En définitive, n'est-il pas - comme le dit Jacques Legrand - le seul vrai capitaliste de MM Worms ? [Encadré :] Les intérêts du Groupe Worms, schématisés ci-dessous, composent une bonne synthèse du capitalisme financier "à la française", version fin des années 80 : un pilier banque (Demachy), un pilier assurances (PFA), une série de participations historiques (ici dans les transports maritimes), quelques beaux morceaux de l'industrie (Saint-Louis, Arjomari-Prioux) et deux incursions plus récentes dans les secteurs financièrement à la mode de la communication et du luxe. Le tout est difficile à évaluer, car la commandite permet de ne pas publier de comptes consolidés : au moins 4,5 milliards de francs de capitalisation si l'on s'en tient à Pechelbronn, Demachy, la filiale suisse et les principales participations. [Exergue et Légende :] Personne au conseil n'a osé résister à ceux qui « se sucrent avec l'huile de Saint-Louis » Hypolite Worms (1889-1962).